La guerre sous-marine en pleine mutation : enjeux technologiques et capacitaires

D’autre part, un système « consommable », l’AR‑2, permettant également des liaisons de données dans les deux sens et destiné à être abandonné une fois les communications envoyées et reçues. Le système repose sur une bouée qui, une fois à la surface, déploie un transmetteur avec lequel elle restera reliée par câble. Ce transmetteur descend par gravité à proximité du sous-marin et transmet les informations par radio. Toutefois, ces systèmes ne permettent pas de maintenir une communication permanente, dans les deux sens, avec le reste des forces, de sorte que si le sous-marin est désormais un « cavalier un peu moins solitaire », il n’est pas aussi bien intégré dans les réseaux que les unités de surface, l’aviation ou les forces amphibies. L’enjeu des communications n’est donc pas résolu et une véritable intégration réseaucentrée des sous-marins est encore loin de la concrétisation. C’est d’autant plus le cas en matière de communication entre submersibles – avec à la clé la question des communications entre drones et sous-marins. Des travaux en R&T semblent cependant ouvrir des voies intéressantes.

Les lasers à diodes bleues permettent, dans de l’eau de mer, des transmissions avec un débit de jusqu’à 7,2 Gbps à une quinzaine de mètres, qui diminue avec la distance (5). Les recherches sur les systèmes lasers, jugés plus prometteurs que les liaisons radio ou micro-ondes, semblent connaître un véritable essor, que traduit la hausse rapide du nombre de publications scientifiques à leur sujet à partir de 2016. Évidemment, un tel intérêt des chercheurs et un plus grand nombre de publications ne constituent pas la garantie de disposer de systèmes opérationnels à court terme – en particulier dès lors que des recherches sont conduites depuis près de 40 ans (6). En revanche, les résultats engrangés avec des systèmes de petite taille pourraient être adaptables à des sous-marins ou à des drones, de sorte que la DARPA lançait dès 2012 un programme, le Tactical Relay Information Network (TRITON) autour de ces questions, avec pour ambition de faire communiquer les sous-marins avec des bâtiments en surface ou des aéronefs. Au Royaume-Uni, Qinetiq travaille au Submarine Enabling Airborne Data Exchange and Enhancement Program, avec des démonstrations convaincantes et des débits de plusieurs dizaines de mégaoctets.

Armement : toujours plus loin ?

Les prochaines évolutions dans le secteur de l’armement devraient suivre deux schémas. Le premier est celui de l’adaptation incrémentale de systèmes déjà opérationnels. Assez typiquement, c’est le cas de la prolifération de systèmes de missiles comme les SS‑N‑27/SS‑N‑30 russes, qui ont trouvé preneur dans plusieurs marines (Algérie, Inde, Vietnam, Chine). C’est également le cas pour les missiles supersoniques SS‑N‑26 Strobile (Oniks pour la version russe, Yakhont à l’exportation), d’une portée allant jusqu’à 600 km, qui vont équiper les sous-marins russes de la classe Yasen/Severodvinsk et, en rétrofit, les Oscar II. En l’occurrence, le remplacement des encombrants SS‑N‑19 jusque-là emportés permettra un accroissement significatif de la salve : de 24, le nombre de missiles pourrait passer à pas moins de 72. Reste, également, que les modernisations envisagées par la marine russe prennent du retard…

Cette logique de modernisation par l’adoption de missiles déjà opérationnels touche également d’autres États. L’achat de missiles Tomahawk par l’Espagne, les Pays-Bas ou l’Australie a été évoqué à plusieurs reprises, sans qu’il en ait résulté des commandes effectives. La récente décision du Japon de se doter de missiles de croisière de frappe terrestre ne semble pas concerner ses sous-marins pour l’instant, mais force est de constater que Tokyo a franchi le pas décisif consistant à s’en équiper (7). La Pologne a quant à elle clairement indiqué que ses trois nouveaux sous-marins seraient dotés de missiles de croisière. Les États-Unis réévaluent quant à eux la dotation en missiles antinavires de leurs sous-marins, notamment avec une nouvelle génération de Tomahawk antinavires ; une arme qui avait été brièvement mise en service puis retirée du fait d’un manque de capacité de discrimination à longue distance. A priori, les sous-marins en seraient également dotés dès 2021, en sachant que la logique est celle d’une « létalité distribuée » : le missile tiré depuis un sous-marin pourrait être pris en charge par un aéronef ou un navire de surface – voire un drone. En France et au Royaume-Uni, les projets semblent plus flous. La Marine nationale dispose toujours officiellement du SM‑39 Exocet, mais la Royal Navy n’utilise plus guère que ses torpilles.

À plus long terme, soit à l’horizon 2030-2035, le programme de missile antinavire commun (Future Cruise and Anti-Ship Weapon – FCASW), basé sur le CVS401 Perseus, pourrait connaître une version à lancement sous-marin. On assisterait alors à une bascule sur un engin supersonique, qui permettrait d’apporter une réponse crédible aux avancées russes. Pour l’instant, peu d’informations sont disponibles sur le futur système, mais le Perseus tablait sur une portée de 300 km environ et une vitesse de Mach 5 – ce qui en ferait un système hypersonique. Moscou, au demeurant, entend bien disposer à terme d’armements hypersoniques. Le 3M22 (ou 3K22) Zircon C, dont les essais se poursuivent – avec cependant peu de publicité –, aurait ainsi une vitesse de Mach 4,5 à Mach 6 (8). D’abord destiné aux navires de surface – à commencer par les croiseurs nucléaires de la classe Kirov –, il pourrait également équiper à terme les Yasen/Severodvinsk et les Oscar II.

En Inde, le BrahMos supersonique à lancement sous-marin a déjà été testé en 2013. Le missile de croisière d’attaque terrestre a une portée de 290 km. Il n’est pas certain que le BrahMos‑II, hypersonique et qui pourrait partager un certain nombre de caractéristiques avec le Zircon C, puisse connaître un développement sous-marin. Aux États-Unis, des recherches sont activement menées sur ce secteur. Un premier essai de l’Intermediate Range Conventional Prompt Strike est intervenu le 30 octobre 2017. La logique ici retenue est de doter un missile balistique d’un planeur hypersonique non motorisé permettant de frapper des cibles terrestres. L’option d’un missile de croisière hypersonique est également étudiée. In fine, le missile hypersonique n’en est encore qu’à sa préhistoire : les grandes vitesses et le frottement induisent de terribles contraintes aérodynamiques qui constituent des problèmes majeurs pour la mise au point d’une arme opérationnelle utile en lutte antinavire ou contre des objectifs terrestres.

À plus court terme, on constate par ailleurs une avancée dans le domaine des torpilles. C’est le cas des modèles européens, avec là aussi des extensions de portée. La DM2A4 ER (Extended Range) porte ainsi à 140 km (50 km environ pour la DM2A4 « de base »), contre plus de 50 km pour la nouvelle F21 française. La Yu‑6 chinoise, entrée en service au milieu des années 2000, ou la Varunastra indienne (9) portent à peine moins loin. En la matière, les évolutions sont de nature incrémentale. Le débat, toujours en cours, entre propulsions utilisant des batteries et celles utilisant un carburant n’est pas tranché. En revanche, l’usage de batteries LIB ouvre la voie à celui de sonars plus performants, éventuellement conformaux. La torpille est donc en passe de devenir un mini-sous-marin… Mieux encore, le couplage entre capacité de calcul, intelligence artificielle permettant de réguler les vitesses, capteurs plus modernes et endurance plus marquée préfigure de véritables « drones d’attaque ». Un domaine dans lequel la Russie semble prendre une certaine avance…

Notes

(1) La première est dotée d’une AIP Stirling.

(2) Alexandre Sheldon-Duplaix et Jean-Marie Mathey, Histoire des sous-marins. Des origines à nos jours, ETAI, Antony, 2018.

(3) Si un sous-marin diesel-électrique (y compris doté de LIB ou de la LSB) recharge ses batteries une fois que le moteur Diesel est remis en marche – lequel exige évidemment lui-même d’emporter du carburant –, la plupart des AIP finissent par épuiser les combustibles et/ou comburants qui leur permettent de fonctionner.

(4) « Chine. La percée du quantique ? », Défense & Sécurité Internationale, n° 126, juillet-août 2016.

(5) Tsai-Chen Wu, Yu-Chieh Chi, Huai-Yung Wang, Cheng-Ting Tsai, and Gong-Ru Lin, « Blue Laser Diode Enables Underwater Communication at 12.4 Gbps », Scientific Report 7, 17 janvier 2017.

(6) Le Naval Ocean Systems Center de l’US Navy présentait ainsi à l’intention de la DARPA un Strategic Blue/Green Optical Communications Program Plan. Investment Strategy Toward an Optical Solution for Satellite to Submarine Information Transfer en… juillet 1979.

(7) « Japon : adaptation à la donne stratégique », Défense & Sécurité Internationale, n° 134, mars-avril 2018.

(8) Voir Alexandre Sheldon-Duplaix, « Signification politique et militaire des nouveaux missiles de croisière russes », Défense & Sécurité Internationale, n° 127, janvier-février 2018.

(9) Pour l’instant, elle n’est tirée que depuis les destroyers de la classe Kolkata. À terme, elle pourrait équiper les sous-marins indiens.

Légende de la photo en première page : t Un sous-marin de classe Soryu à la mer. Ces bâtiments pourraient être dotés de batteries lithium-ion, plutôt que d’une propulsion AIP, à partir de la deuxième tranche commandée. (© JMSDF)

Article paru dans la revue DefTech n°02, « Technologies & guerre navale », octobre-décembre 2018.

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