Pourquoi lire Beaufre aujourd’hui ?

Système ouvert, elle est à la fois dynamique et plastique : dynamique, car animée de boucles itératives visant à mettre à jour les données d’entrées et réestimer la « route » suivie ; plastique, car il lui faut adapter ses outils – ses « modèles » – à la réalité du monde telle qu’il advient, et non l’inverse. Il lui faut donc tout à la fois disposer de règles et de la capacité à les faire évoluer. Tout cela paraît fort utile, mais – souligneront certains – « l’art du général » reste indissolublement marqué d’un péché originel. La qualifier de « totale » ajoute au trouble, puisque, au-­delà de la référence malheureuse au livre de Ludendorff (7), l’adjectif laisse entendre que rien ne peut s’y soustraire. Or, si rien n’échappe à l’empire de la stratégie, le risque existe que cette dernière supplante le politique censé la caper, ce que les dictatures sud-­américaines, thuriféraires du général français, ne manqueront d’ailleurs pas de retenir du modèle. Sans pour autant conclure à un renversement du rapport clausewitzien de la guerre au politique, il y aurait donc, en germe, un biais schmittien dans la relation à l’Autre. La méthode conduirait par construction à le percevoir davantage comme un adversaire que comme un partenaire. La remarque s’entend. Mais, pour reprendre la formule de Léo Hamon, si la «  stratégie est contre la guerre (8) », elle l’est dans les deux sens de la préposition : à la fois au « plus près de » et « en opposition à » ; autant intimement liée au fait guerrier qu’en mesure, au contraire, de le circonscrire. Or Hamon, défendant cette deuxième interprétation, se fait l’exégète de la pensée de Beaufre : la stratégie est d’abord et avant tout ce qui permet d’éviter la guerre, en particulier à l’ère atomique.

Dans un monde « en gris », où la paix est aussi provisoire qu’imparfaite, tout doit être mis en œuvre pour optimiser les intérêts de l’État sans jamais franchir le seuil de l’irréparable. La manœuvre du « temps de paix » est le produit d’une « stratégie de dissuasion » qui permet de prévenir le déclenchement d’une guerre totale. Dans l’hypothèse où la dissuasion n’aurait pas fonctionné, la stratégie – qui devient selon les propres mots de Beaufre une « stratégie de guerre » – est alors ce qui permet de se défendre, mais toujours au juste besoin, en évitant, là encore, le risque d’une montée aux extrêmes. Sous l’autorité politique à laquelle elle doit rester subordonnée, la stratégie serait en conséquence, dans les deux cas, un logos permettant d’encapsuler la violence pour éviter qu’elle ne devienne hors contrôle.

Quelle posologie ?

Enfin, la troisième proposition consiste à traduire le remède général en posologies pouvant couvrir un large spectre de maux. Si l’arme nucléaire joue le rôle d’antibiotique (9), elle n’est pas la seule et son effet est à combiner à d’autres, comme pour tout cocktail médicamenteux. Non seulement Beaufre s’intéresse à des formes de guerres – classique et révolutionnaire notamment – qui apparaissent totalement hors du champ des priorités au moment où il écrit, mais il envisage leurs interactions autant que leurs combinaisons. En découle un modèle dont les ressources permettent de répondre à des configurations de sécurité beaucoup plus variées que celles des années 1970. Les antagonismes autant que les similitudes entre les deux extrêmes du spectre conduisent par exemple à réfléchir aux correspondances entre guerre « primitive » et guerre technologique.

D’une certaine façon, la seconde appelle la première quand l’écart de puissance est trop important. La techno-­guérilla est une forme d’hybridité qui pose aujourd’hui un problème aux armées les plus modernes, car elle tend à cumuler les avantages des deux extrêmes en en minimisant les inconvénients. Plus généralement, nous apprend Beaufre, la combinaison de la guerre régulière et de la guerre irrégulière n’a rien de nouveau : la guerre « chimiquement pure » est sinon un idéal-­type, au moins un cas particulier. La réalité ressemble davantage à un nuancier de dosages, entre d’un côté le groupe armé qui tend à se « régulariser » – la grande guérilla du Viêt-­minh ou les bataillons de Daech appuyés par de l’armement lourd – et de l’autre des armées conventionnelles qui tendent au contraire à adopter des modes d’action d’irréguliers. La guerre classique n’est pas aussi morte que le pensait le général Le Borgne (10) : elle reste le caméléon que décrivait Clausewitz, chacun des belligérants cherchant à trouver l’avantage comparatif qui lui permettra de prendre l’ascendant.

Cette plasticité des compositions est un élément frappant chez Beaufre : ainsi, lorsqu’il décrit les forces conventionnelles françaises, dont le faible volume ne permettrait vraisemblablement pas d’occuper efficacement le champ de bataille d’Europe centrale, il envisage de les renforcer par des unités « populaires », capables d’agir sur les arrières et dans les intervalles. Il envisage en outre de les doter d’armes nucléaires tactiques dont l’effet dissuasif suffirait à prévenir une offensive majeure et dont l’usage serait une solution au dilemme qu’éprouvent des armées fortement technologisées mais au format trop réduit. Enfin, la « créolisation » touche aussi la sacro-­sainte « dissuasion » à la française, dont la pureté est présentée comme gage d’efficacité par les plus orthodoxes de ses défenseurs. Alors que ces derniers – au premier rang desquels Gallois – estiment que la toute-­puissance nucléaire française disqualifie toute forme d’agression (11), Beaufre continue de penser la menace dans son spectre le plus large.

Pour y faire face, il propose ce qui s’apparente alors à une hérésie pour les tenants du dogme : un double élargissement du concept de dissuasion : élargissement « horizontal » au sens où il articule l’existence de la force de frappe française à la participation à un système d’alliances ; élargissement « vertical », puisque la dissuasion nucléaire est soutenue par une dissuasion conventionnelle, elle-­même portée par une dissuasion dite « populaire ». Dans le premier cas, la conférence d’Ottawa en 1974 a reconnu la contribution française à la dissuasion globale de l’OTAN ; dans le second, l’étude du niveau « populaire » a conduit le stratégiste à penser la résilience de la nation, à proposer une réforme du service national et à décrire ce que pourrait être une « garde nationale ». L’actualité lui a depuis largement donné raison (Garde nationale après 2015, projet de SNU après 2017…) jusqu’au dernier discours sur la défense du président de la République, le 7 février dernier (12), qui défend deux inflexions de la sacro-sainte doctrine de dissuasion : sa place dans l’Europe de la défense et son articulation avec le niveau conventionnel… Fermez le ban !

Notes

(1) Lettre de Beaufre à Liddell Hart au sujet de l’Introduction à la stratégie, 18 janvier 1963, fonds Liddell Hart, LH 1/49/115.

(2) Entretien avec Christian Malis, 11 février 2016.

(3) « Général Lecointre : “L’indicateur de réussite n’est pas le nombre de djihadistes tués” », propos recueillis par Nathalie Guibert, Le Monde, 12 juillet 2019.

(4) Christian Malis, Guerre et stratégie au XXIe siècle, Fayard, Paris, 2014, p. 44.

(5) Claude Le Borgne, La guerre est morte… mais on ne le sait pas encore, Grasset, Paris, 1987, p. 244.

(6) André Beaufre, Bâtir l’avenir, Calmann-Levy, Paris, 1967.

(7) Erich Ludendorff, La guerre totale, Perrin, Paris, 2010.

(8) Léo Hamon, La stratégie contre la guerre, Grasset, Paris, 1966.

(9) André Beaufre, Bâtir l’avenir, op. cit., p. 237.

(10) Claude Le Borgne, La guerre est morte… mais on ne le sait pas encore, op. cit.

(11) Pierre Marie Gallois, L’adieu aux armées, Albin Michel, Paris, 1976.

(12) Discours du président de la République, Emmanuel Macron, le 7 février 2020 à l’École militaire.

Légende de la photo en première page : André Beaufre (à droite) à Washington. Né en 1902 et décédé en 1975, il a durablement marqué la pensée stratégique contemporaine et a été traduit à de nombreuses reprises. (© OTAN)

Article paru dans la revue DSI n°148, « F-35 Block 4 : Quelles capacités ? », juillet-août 2020.

– À lire : Le général Beaufre, Portraits croisés, Roland BEAUFRE et Hervé PIERRE, Éditions Pierre de Taillac, Paris, 2020, 127 p.

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