Algérie : aspirations démocratiques et nouvelle quête nationale

Le caractère pacifique des marches a été amplement remarqué dans la presse internationale. Ce pacifisme revendiqué révèle toute leur particularité. Il montre d’abord que les citoyens algériens ont appris de leur passé, autant que des suites des révoltes arabes de 2011, démontrant ainsi que l’autarcie apparente de la société s’arrête aux réseaux de télécommunications et que la faiblesse des organisations politiques n’implique pas forcément une dépolitisation. L’organisation des marches illustre également un savoir-faire politique, une maîtrise du répertoire d’action collective, puisque l’on y retrouve des « gilets oranges », qui dirigent les marches, désamorcent les incidents et font le lien avec la police, et des « secouristes bénévoles », pour s’occuper d’éventuels blessés en cas de mouvements de foule ou d’usage de gaz lacrymogènes. Le caractère intergénérationnel et mixte des rassemblements accentue cette tendance. Le refus de la confrontation avec les forces de l’ordre, enfin, s’exprime dans le slogan que l’on peut résumer par « l’armée et le peuple sont frères » (6). Ce slogan original, exprimant la fraternité en langue populaire, exprime le positionnement particulier des manifestants vis-à-vis de tous corps habillés, ici symbolisés par l’armée : il rappelle, d’une part, que celle-ci est issue du peuple dont proviennent ses forces vives, et d’autre part, qu’elle en émane, car il est le garant de sa légitimité. Ce qui est maintenant décrit comme un trait de « maturité » politique est, en réalité, le résultat, et une étape, des processus d’apprentissage, d’appropriation et de création du politique en Algérie par les citoyens.

Rupture générationnelle, refondation de la légitimité

La mobilisation des étudiants est intéressante également ; ceux-ci se réunissent indépendamment tous les mardis depuis le début du mouvement, et parfois le dimanche, dans plusieurs villes du pays et dans la capitale. Le gouvernement a dû avancer les vacances scolaires pour vider les campus. Comme cela a pu être le cas en Égypte, l’expression publique de la contestation politique, l’expression de la défiance, a commencé dans les stades. La mobilisation contre les troisième et quatrième mandats était restée limitée à des cercles politiques ou intellectuels restreints, comme le collectif Bezzzef (7) en 2009, qui avait déjà introduit la méthode du happening, ou le groupe Barakat (8) en 2014 ; Mouwatana, qui rassemble notamment les dirigeants de deux partis d’opposition, Zoubida Assoul et Soufiane Djilali, a tenté une mobilisation similaire dans les mois précédents. L’audience de ces mobilisations restait faible. Au contraire, via Internet, les chants des supporters ultras des clubs de football algériens, à l’image de ceux de l’USM Alger ou de la JSK (Jeunesse sportive de Kabylie), se sont fortement politisés ces dernières années, tout comme les manifestations de franche hostilité à l’égard des officiels présents dans les stades — comme ce fut le cas à l’encontre du Premier ministre Ahmed Ouyahia lors de la finale de la coupe d’Algérie en mai 2018. Aujourd’hui, les manifestants reprennent l’un de ces chants dénonçant, sur l’air du générique de la série Casa de papel, un an avant l’heure, la candidature d’A. Bouteflika à un cinquième mandat, la morosité et la corruption. La pratique des tifos (animations visuelles généralement organisées dans les tribunes parmi les supporters) se diffuse et s’impose dans certaines villes. Plusieurs vidéastes ou humoristes, plus ou moins amateurs, ont également contribué à la politisation d’une nouvelle génération sur les plateformes de partages de contenus, en associant l’humour et des références à la culture globalisée, à des références et des situations vécues par leur public algérien.

Le régime algérien a lui aussi évolué : perçu comme « opaque », dopé au secret voire à la paranoïa, il est devenu bien plus « complexe », selon Luis Martinez et Rasmus A. Boserup, du fait de l’apparition de plusieurs centres de pouvoirs autant concurrents que partenaires dans la gestion oligarchique des rentes et ressources de l’Algérie (9). Le pouvoir de l’argent en politique, thème récurrent du débat public depuis plusieurs années, est exprimé dans le mot de « chkara », qui désigne le sac, le sachet d’argent de la corruption, ou se trouve symbolisé par le cachir, ce saucisson hallal très populaire qui est « mangé » par ceux qui « vont à la soupe ». La « légitimité historique » est remise en cause par une population qui n’a désormais très majoritairement pas pour première référence la guerre d’indépendance nationale. L’une des revendications est de ne pas laisser un parti politique, le FLN, monopoliser la légitimité du combat pour la libération de la nation, qui est conçu comme un bien et un héritage commun. Jean Leca notait en 1970, dans la revue Études, que le nationalisme algérien, qui affirmait l’existence de la nation en des termes modernes, le faisait par la récupération de valeurs anciennes, traditionnelles, qui servaient politiquement, en définitive, à distinguer l’inauthentique. Le mouvement démocratique algérien, paradoxalement, exprime cela en associant une réappropriation des figures de la révolution algérienne de novembre 1954, un retour à son « esprit », à l’expression d’une citoyenneté dans un cadre pluraliste et selon des procédures électorales assurées.

Une transition incertaine dans un environnement instable

Les enjeux de la période qui s’ouvre sont nombreux. Les voies de résolution de la crise ne sont pas déterminées. A. Bensalah et N. Bedoui sont devenus les « 2B » dont ne veulent plus les manifestants, après la démission de Tayeb Belaiz de la présidence du Conseil constitutionnel le 16 avril. Ils représentent pour les manifestants les derniers tenants de l’ère Bouteflika. En effet, Saïd Bouteflika, cheville ouvrière du « clan » déjà en résidence surveillée depuis la démission de son frère A. Bouteflika, a été arrêté, puis placé en détention le 4 mai 2019, dans le cadre d’une enquête pour « atteinte à l’autorité de l’Armée » et « complot contre l’autorité de l’État ». Sont également visés par cette enquête Mohamed Mediene, dit Toufik, ayant dirigé les services secrets, la Direction du Renseignement et de la Sécurité (DRS), de 1990 à 2015, et Athmane Tartag, dit Bachir, qui l’avait remplacé. Il leur serait reproché une réunion en vue de manipuler la mobilisation ; Khaled Nezzar, chef d’état-major de 1988 à 1990, puis ministre de la Défense de 1990 à 1993, année où il se met en retraite, a déclaré que l’objet de cette réunion, pour laquelle il aurait été également consulté, était de démettre Ahmed Gaïd Salah. Leur tentative de s’allier les faveurs de Liamine Zeroual, ancien général, président de 1994 à 1999, jouissant d’une image favorable au sein de la population, a été révélée par l’intéressé lui-même. Le 9 mai, l’arrestation et la détention de Louisa Hanoune (10), pour ce même motif, a cependant suscité plus de critiques, du fait de sa fonction de présidente du Parti des travailleurs (trotskiste).

Le monde des affaires n’est pas épargné par les poursuites judiciaires, comme les « oligarques » proches de Saïd Bouteflika, qui finançaient les dernières campagnes d’A. Bouteflika, et se sont enrichis au gré d’imposants marchés publics. La « bande », comme la qualifient les manifestants, est aujourd’hui affaiblie : deux anciens Premiers ministres sont en détention, et d’autres poursuites devraient être lancées contre d’anciens dignitaires. La situation économique, déjà fragile du fait d’une faible diversification et d’une dépendance aux revenus des hydrocarbures, est paralysée, entre grèves et attentisme, et les investissements étrangers, importants en 2018, risquent de diminuer drastiquement pour 2019. Une hausse de l’inflation, aussi liée à la forte création monétaire de ces dernières années, toucherait durement la population.

Par ailleurs, les manifestants dénoncent l’usage de gaz lacrymogènes et de matraques pour les disperser, ou le blocage de certains axes et lieux pour défiler ; des arrestations ont lieu, parfois de maires ou militants, suivies de plusieurs heures de détention. Des manifestantes ont été interpellées le 13 avril, puis contraintes de se déshabiller dans un commissariat de l’agglomération algéroise, provoquant un tollé général. Le fils de Benyoucef Benkhedda, l’un des fondateurs du FLN, deuxième et dernier président du gouvernement provisoire, est décédé à la suite d’un mouvement de foule après la manifestation du 1er mars ; Kamel Eddine Fekhar, militant mozabite de longue date, incarcéré depuis mars, est décédé en détention le 28 mai suite à sa grève de la faim.

Face à un mouvement citoyen inédit tant par son ampleur que par ses formes et revendications, l’environnement international dans lequel se trouve l’État algérien est changeant. Le Maroc voisin a été touché plusieurs mois durant par un hirak, dans la région septentrionale et montagneuse du Rif, qui n’a été que difficilement et durement maîtrisé. La Tunisie a pu se stabiliser mais a souffert d’insécurité et de crise économique ; avec la Libye, ces États ont aussi, à des degrés divers et selon des modalités différentes, vu leur processus transitionnel impacté par la géopolitique du Golfe. Le djihadisme se diffuse du Sahel à l’Afrique de l’Ouest. Les gouvernements de l’Union européenne craignent la déstabilisation du plus grand pays africain par la superficie, dont la population de 42 millions d’habitants est majoritairement jeune, et qui est un partenaire important de la sécurité régionale. Exprimant la position française, le 28 mai, Jean-Yves Le Drian, en rappelant les « liens profonds » qui « lient » les deux pays, a « [souhaité] » que « les Algériens puissent trouver ensemble les chemins d’une transition démocratique ». Il a réitéré cet encouragement à la transition le 12 juin, dans le sillage d’E. Philippe, en mars, qui rejetait autant toute « ingérence » que toute « indifférence ». La culture politique algérienne reste profondément marquée par la notion de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, devenue une part de son identité sur la scène internationale, d’où également l’importance de la souveraineté nationale dans son imaginaire et le refus farouche de toute ingérence ou intervention étrangère. Chacun des protagonistes — citoyens, personnalités, organisations, pouvoir — de la crise actuelle est conscient de ces enjeux géopolitiques, mais ce ne sont pas les orientations de la politique extérieure algérienne qui sont l’objet de leurs discussions, ce sont celles de la gouvernance du projet national à l’heure de la mondialisation et des pays émergents.

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