SCAF, opération « Résilience », disponibilité : le point de vue du CEMAA

L’évolution des capacités de combat de l’armée de l’Air, entre Rafale F4 et SCAF, se dessine bien. Certains commentateurs pointent cependant des « points durs » potentiels avec l’Allemagne et l’Espagne. Les ressentez-vous dans votre quotidien ? Où en êtes-vous, d’ailleurs, de la définition du système en termes de cahier des charges ?

Philippe Lavigne  : Les capacités de l’aviation de combat se structurent, en effet, autour de deux grands programmes majeurs que sont le Rafale et le SCAF. Les évolutions du Rafale, dont F4 est le prochain standard, s’inscrivent dans l’approche système de systèmes qui guidera progressivement la définition du Système de combat aérien du futur (SCAF) afin de faire face aux menaces et conflits prévisibles à l’horizon 2040.

Dans le cadre de la coopération avec l’Allemagne et l’Espagne, les SCAF de chaque nation seront centrés sur un « cœur » commun, le NGWS (Next generation weapon system) composé d’un avion de combat de nouvelle génération (New generation fighter – NGF), et autour de drones aux capacités et effets complémentaires, interconnectés au sein d’un « cloud  » de combat. Ces SCAF auront également pour objectif de connecter l’ensemble des capacités nationales (Rafale pour la France, Eurofighter pour l’Allemagne et l’Espagne, drones, avions de surveillance, de ravitaillement en vol, systèmes de commandement).

Le choix de la France et de l’Allemagne de coopérer autour du NGWS s’est concrétisé très tôt, en avril 2018, par une expression commune décrivant les grandes lignes du besoin opérationnel et intégrant les spécificités d’emploi de chaque nation. L’Espagne a franchi rapidement les premières étapes de son intégration avec la signature d’une lettre d’intention dès février 2019. Ce partenariat s’est consolidé lors du salon du Bourget en juin 2019 par la signature d’un accord-­cadre entre nos trois nations, qui s’étend jusqu’en 2030.

Les travaux nécessaires à l’élaboration d’un besoin opérationnel commun plus détaillé ont été lancés très tôt pour éclairer les choix futurs, et il est prévu de livrer en 2021 les premiers éléments de concepts et d’architecture du futur SCAF. À ce titre, je vois régulièrement mes homologues allemand et espagnol avec lesquels nous partageons une vision opérationnelle commune sur l’aviation de combat. Cette initiative permet d’asseoir le rôle essentiel de l’opérationnel dans l’expression d’un besoin commun : nous souhaitons adopter une démarche incrémentale cohérente, avec pour objectif un démonstrateur du projet dès 2026, avant une première capacité opérationnelle en 2040.

L’armée de l’Air a contribué à la lutte contre la pandémie de COVID‑19, avec bon nombre de vols en métropole et en outre-­mer. Quel bilan faites-vous de l’action des aviateurs durant l’opération « Résilience » ? De premiers enseignements ont-ils déjà été tirés ?

L’opération « Résilience » a été la démonstration de l’engagement des aviateurs dans la mise en œuvre des capacités de l’armée de l’Air au service de la Nation, aux côtés des acteurs interarmées et interministériels. Comme à leur habitude, ils ont su faire preuve de réactivité et d’innovation en développant des capacités sanitaires sur la quasi-­totalité des flottes de transport et d’hélicoptères, dont certains vecteurs étaient récemment entrés en service dans les forces – je pense bien sûr au MRTT Phénix, ou à l’A400M dont certaines capacités sont toujours en phase de développement. Avant l’opération, l’armée de l’Air a déjà été en mesure de réaliser des évacuations comme celle de Wuhan, puis les premières rotations MRTT dans le Grand Est. Après son déclenchement, au plus fort de la crise, elle pouvait évacuer jusqu’à 25 malades en réanimation lourde par jour sur le territoire national, sans compter les capacités hors métropole. L’appui sanitaire a aussi été assuré jusqu’aux confins des territoires d’outre-mer, avec notamment l’envoi d’un A400M en Polynésie, et plus récemment en Guyane. Cette polyvalence des moyens s’appuyait en outre sur une gestion centralisée des opérations aériennes : le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA) a ainsi permis la conduite de bout en bout des missions aériennes, jusqu’à la désinfection des aéronefs, indispensable à leur remise en ligne de vol.

L’action de l’armée de l’Air s’est bien sûr illustrée en premier lieu dans les airs, avec 89 missions réalisées pour le transport de 99 malades en réanimation et 563 soignants ; mais au-delà, je veux souligner l’engagement de l’ensemble des aviatrices et des aviateurs qui ont apporté leur concours pour lutter contre la pandémie, et notamment l’action déterminante des bases aériennes pour contribuer à la solidarité nationale, par des initiatives locales de renfort aux SAMU, d’appui logistique, ou encore la confection de visières au profit du personnel soignant. Là encore, nos aviateurs ont montré leur capacité d’innovation et l’esprit d’équipe dont ils font preuve au quotidien !

Enfin, cette crise a permis de montrer la résilience de l’armée de l’Air et sa capacité à poursuivre l’ensemble de ses missions, car les menaces d’hier n’ont pas disparu, bien au contraire. Tout en conduisant l’opération « Résilience », en dépit de conditions sanitaires difficiles et de circuits logistiques ou industriels rapidement perturbés, les aviateurs ont su s’adapter pour poursuivre leurs missions permanentes de protection du territoire national et de ses approches et de dissuasion nucléaire ; ils ont également poursuivi leur engagement dans le cadre des opérations extérieures, et assuré la continuité de la préparation opérationnelle. Cette résilience ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans cette culture de gestion du risque propre à l’aéronautique militaire que chaque aviateur a su valoriser dans ses actions au quotidien.

La lutte contre la COVID‑19 a représenté une charge importante pour les finances publiques. Pensez-­vous que cela risque d’avoir des conséquences sur le budget des armées, et plus spécifiquement sur celui de l’armée de l’Air ?

Comme vous le savez, les dépenses consacrées par l’État français à ses forces armées sont déterminées par un processus interministériel, se traduisant par le vote d’une Loi de programmation militaire (LPM), qui fixe le cap à suivre. À ce jour, l’exécution de la LPM 2019-2025 est conforme à ce qui a été programmé. En termes de contexte, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017 pointe l’accélération des risques et menaces pesant sur notre territoire et nos intérêts ; le monde aujourd’hui n’est pas plus sûr qu’il y a trois ans…

Par ailleurs, comme vous le soulignez, la lutte contre la COVID‑19 a représenté une charge importante pour les finances publiques, comme pour celles des armées qui ont été fortement engagées. Le 9 juin dernier, la ministre des Armées a présenté un plan de soutien au secteur aéronautique, très touché par cette crise : il prévoit notamment l’acquisition d’A330 (qui seront transformés post-LPM en MRTT) pour remplacer les A310 et A340 vieillissants, de huit hélicoptères Caracal pour contribuer à renouveler la flotte de Puma, ainsi que la réalisation d’un Avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) et des drones pour la Marine. Ces annonces interviennent alors même que certains de ces aéronefs ont entre 40 et 60 ans d’âge : leur remplacement était aussi devenu un enjeu de sécurité. Je continuerai d’apporter une attention particulière à la prise en compte de nos besoins (aviation de combat, ressources humaines, MCO aéronautique en particulier).

« Résilience » n’a pas empêché la poursuite d’autres opérations, y compris « Barkhane » et « Chammal ». Au Sahel justement, la co-opération avec les États de la région n’est pas nécessairement simple. Comment cela se passe-t‑il, avec le Burkina Faso notamment ? On voit également que plusieurs armées de l’air locales veulent monter en puissance. Comptez-vous accroître la coopération avec elles ?

L’armée de l’Air joue un rôle majeur dans toutes les zones de crise, que ce soit en Afrique ou au Levant. Elle est un moteur dans le développement des partenariats avec les pays du G5 Sahel : j’ai ainsi relancé une dynamique de coopération plus soutenue avec les armées de l’air de la région, car je crois en leur action déterminante dans la gestion de cette crise. Nos actions sont en parfaite adéquation avec les objectifs fixés au sommet de Pau, moment déterminant et refondateur de notre engagement au Sahel : il s’agit ainsi de combattre la menace terroriste dans la région, et de former et d’équiper les armées nationales. Nos lignes d’action majeures pour l’année à venir sont de poursuivre l’internationalisation de l’engagement militaire, d’accélérer la montée en puissance du G5 Sahel grâce à plus de coordination et de coopération, et de développer la coopération structurelle avec les forces armées locales pour « faire de leur résilience une réalité ».

Dans ce cadre, nous menons des actions de formation au profit des personnels des forces aériennes partenaires, grâce notamment à nos bases aériennes projetées de Niamey et de Ndjamena, qui permettent à ces personnels d’effectuer une formation « en immersion », et aux équipages de Mirage 2000D qui forment les Guetteurs aériens tactiques (GATA) maliens et nigériens. Par ailleurs, des aviateurs français ont été insérés dans les structures de planification et de conduite des opérations de la force G5 Sahel, pour aller vers une plus grande « standardisation » des actions aériennes dans la région.

Au bilan, nous observons de belles avancées dans la conduite des opérations aériennes avec les forces aériennes partenaires, qui se sont notamment traduites par plusieurs missions aériennes menées conjointement, que ce soit dans des opérations de renseignement, d’appui cinétique, ou encore d’engagement – comme cela a été le cas le 28 avril dernier après l’attaque de la garnison de Kouakourou, où l’armée de l’Air malienne a engagé plusieurs vecteurs depuis la base de Sévaré dans des délais très contraints. Je souhaite que nous poursuivions nos efforts en ce sens, et continuerai de mener une politique volontariste pour accroître encore davantage la coopération avec nos armées de l’air partenaires dans la région.

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