L’Istanbul d’Orhan Pamuk : entre roman et reflet d’une ville en mouvement

Qui sont au bout du compte les habitants des quartiers issus des grandes migrations anatoliennes ? Les femmes sont singulièrement présentes dans cette société néo-urbaine. Car même s’ils restent toujours convaincus de leur prééminence en usant parfois d’arguments violents, les hommes sont finalement assez insignifiants, à commencer par le héros de l’histoire, trop béatement heureux pour être vraiment satisfait de son sort. Issues pourtant d’un milieu très conservateur, portant le voile et l’imperméable traditionnel, les femmes sont les figures de proue de cet ouvrage, profondément insatisfaites, parfois rebelles et souvent imprévisibles. Deux des trois héroïnes du roman se font enlever et se marient, contre le consentement de leur père, avec un homme qu’elles ont choisi. La situation s’arrange et finit au moins en apparence par se couler dans le moule familial, mais ce cadre de vie ne satisfait guère mères, épouses ou filles. Sur la fin du roman, Vediha, la seule des trois filles d’Abdurrahman au cou tordu à être passée par un mariage arrangé n’en peut plus et déclame dans une colère froide une anaphore reprenant en boucle le syntagme « est-ce juste ? », véritable « J’accuse ! » qui dénonce pêle-mêle, et avec force d’exemples, l’autoritarisme de son mari, la muflerie de ses jeunes fils, le mépris citadin de sa belle-sœur et, plus généralement, son statut raillé de femme mûre au foyer qui « est au régime du matin au soir », mais qui « mange des börek toute la journée ».

« Tu feras, à terme, un mariage civil »

Bravant cette recommandation de 2013 de Recep Tayyip ­Erdogan, quand il était Premier ministre (2003-2014), leur demandant d’avoir au moins trois enfants, nos Néo-­Stambouliotes se limitent plutôt à deux, l’une d’entre elles mourant d’ailleurs après un avortement clandestin. Prises entre la nostalgie des grandes familles d’antan, leur désir d’enfants et la perspective de se retrouver « entassés les uns sur les autres toute la journée », elles n’hésitent pas à avorter avec l’accord de leurs conjoints, finalement peu convaincus, sur ce point, par la morale religieuse. « Y aurait-il autant de personnes pour le faire si c’était un si grand péché ? », se demande l’un d’entre eux à propos de l’avortement. Quant à l’institution du mariage, c’est l’un des phénomènes sociaux les plus intéressants abordés par le roman. Le mariage religieux (prononcé par des individus dont l’autorité spirituelle est incertaine) sert surtout à couvrir des relations prénuptiales, notamment quand l’accord du père fait défaut. Pour le reste, seul le mariage civil (instauré par la République) fait vraiment foi légalement, mais aussi socialement. Là encore, l’État veille et encadre la vie familiale. Le mariage turc est ainsi étatique et monogame. On comprend qu’en homme d’ordre autoritaire et nationaliste, Recep Tayyip Erdogan, enfin président (depuis 2014), plutôt que de donner une valeur officielle à des mariages religieux incontrôlables, a préféré offrir en 2017 aux müftis (au demeurant des fonctionnaires de l’État) la possibilité de prononcer des mariages civils ! En l’occurrence, ce mariage sert une vision patriarcale de la famille, mais il constitue aussi une garantie pour les femmes contre les pères tentés de les livrer mineures à des époux dont elles ne veulent pas ou contre des conjoints enclins à les abandonner une fois consommés les plaisirs que leur a permis une union religieuse tout aussi dérisoire que les titres de propriété des gecekondu.

« Les vendeurs ambulants sont les rossignols des rues »

La ville a néanmoins transformé la vie des enfants des gecekondu au rythme trépidant de sa croissance, s’immisçant dans les couples, les relations familiales, l’éducation des enfants ou les parcours professionnels. Des milliers de paysans anatoliens sont venus à Istanbul pour faire fortune dans le commerce, activité urbaine par excellence, en devenant vendeurs de yaourt ou de pilaf. Ils avaient édifié des quartiers par affinités géographiques, et la trace de celles-ci se retrouvait dans les petits métiers qu’ils exerçaient. Traditionnellement, les vendeurs de glaces facétieux jouant avec leurs grandes cuillers venaient de Maras, quant aux marchands de moules farcies, ils étaient paradoxalement originaires de Mardin. Bien sûr, ces personnages existent toujours dans les rues d’Istanbul. Mais quel est l’avenir de cette économie urbaine, dans les immenses cités dortoirs qui se construisent à la périphérie des grandes villes turques ? Les habitants de gecekondu promis à la destruction craignent souvent leur relogement, parce qu’en dépit des salles de bains qu’on leur promet, ils savent qu’ils perdront un cadre de relations et d’activités qui représentait toute leur vie.

Marchand ambulant dans l’âme, le héros du roman d’Orhan Pamuk est l’illustration même de ces mutations et de leurs contradictions. Alors qu’il parvient à tirer l’essentiel de ses revenus d’autres activités, il continue son commerce informel, à ses heures perdues, rien que pour le plaisir de « se perdre dans le tumulte de la ville » ou de s’isoler dans le silence de ses cimetières. Cette activité est emblématique, car Mevlüt Karatas vend de la boza, une boisson fermentée anachronique à base de céréales, dont beaucoup de ses jeunes clients n’ont jamais entendu parler, lorsqu’ils y goûtent, en croquant quelques leblebi. Même sa tentative de créer à Beyoglu un café rétro de boza avec son beau-frère échoue. On aurait pourtant pu croire que ce breuvage connaîtrait une nouvelle jeunesse avec l’avènement de l’AKP en 2002. Conçu à l’époque ottomane, en raison de son léger taux d’alcool comme un substitut à des boissons plus sacrilèges, n’avait-il pas été la première victime de la libéralisation kémaliste de la consommation de vin et de raki  ? Toutefois (et c’est une autre surprise de ce livre), les Néo-Stambouliotes ne crachent pas sur la dive bouteille. Certes, l’alcool s’est fait plus discret dans les familles, mais il y a toujours un flacon de Yeni Raki dans les réfrigérateurs qui ne demande qu’à en sortir, les femmes n’étant pas les dernières à l’apprécier.

« Mais la ville s’accroissait à une telle vitesse »

Il reste qu’Istanbul n’est plus tout à fait la ville de ces enfants des gecekondu dont les parents, souvent déjà morts, reposent dans des « cimetières d’exilés », moins romantiques que les cimetières ottomans où notre vendeur de boza aimait à se recueillir. De nouvelles générations sont en train de s’imposer. Fatma, l’une des filles de Mevlüt, ne met le voile que par intermittence, et se marie avec un homme originaire d’Izmir dont la famille ignore le port du foulard. Les modes de vie urbains ont étendu le spectre des unions conjugales et les détribalisent. Les marqueurs identitaires et religieux s’émoussent, après avoir été le fer de lance de la polarisation entre les élites laïques et les néo-urbains anatoliens, au début du XXIe siècle. Est-ce la signification profonde de la victoire d’Ekrem Imamoglu à la mairie d’Istanbul en avril et juin 2019 ? En tout cas, il semble avoir compris les évolutions en cours et s’emploie à neutraliser les symboles des conflits antérieurs pour élargir sa base électorale. Ainsi a-t-il annoncé, pendant sa campagne, qu’il ne remettrait pas en cause l’interdiction de l’alcool dans les restaurants du personnel municipal, comme d’ailleurs les heures réservées aux femmes dans les piscines de la ville.

Cette mégapole dont la croissance se poursuit a néanmoins déjà investi de nouveaux espaces, au-delà du deuxième périphérique. Orhan Pamuk évoque, à plusieurs reprises, l’apparition dans les rues de « fouilleurs de poubelles », une nouvelle classe de miséreux qui habitent des banlieues si éloignées qu’il est difficile de s’y rendre et d’en revenir dans la même journée. On pense, à cet égard, au décor périurbain saisissant du film d’Emin Alper, Abluka (2015), dont les habitants vivent, entre autres, de la collecte des ordures et des primes versées pour abattre des chiens errants, qui sont à l’inverse choyés dans le centre-ville, comme leurs congénères félidés, par près de 80 vétérinaires municipaux. Les migrations nourrissant ce nouveau continent urbain ne sont plus, en outre, le résultat du seul exode des Anatoliens. Plus d’un demi-million de Syriens sont venus s’installer à Istanbul depuis 2011, s’ajoutant à des migrants qui, comme les Ouïghours ou les Subsahariens, ne viennent pas simplement de pays voisins.

Porté par cette mégapole en perpétuelle évolution, le livre d’Orhan Pamuk n’en est pas moins empreint d’une profonde nostalgie, comme les autres écrits stambouliotes de l’écrivain. Peut-être parce que ce mouvement urbain est trop rapide et que, reflet fulgurant du temps qui passe inexorablement, il est douloureux pour l’auteur, comme pour beaucoup d’entre nous qui avons vécu cette évolution. Alors, le privilège du romancier est de pouvoir arrêter la fuite du temps qui transcende notre existence, en racontant les meilleurs moments de la vie des gens. Car Cette chose étrange en moi, au-delà de ses accents anthropologiques, est surtout un roman qui nous conte une histoire, la somme des choses vues et dites par ses personnages et, pour tout dire, l’aventure de ces migrants anatoliens qui ont transformé les grandes villes turques, à la fin du XXe siècle.

Notes

(1) Les dates des ouvrages indiquées sont celles de parution en langue turque, les versions françaises attendant parfois quelques années. On soulignera la sortie, en mars 2019, chez Gallimard, de La Femme aux cheveux roux.

(2) Beaucoup de constructions se sont faites ainsi à Istanbul, sur des cours d’eau qui, lorsqu’ils se ravivent à l’occasion de fortes pluies, provoquent des inondations parfois meurtrières.

Légende de la photo en première page : Pendant que le tramway « nostalgique » remonte l’avenue commerçante d’Istiklal, le quartier de Tarlabasi (centre) vit au rythme de ses habitants. À droite : Dans le quartier de Tophane, une mosquée conçue au XVIe siècle voisine des constructions érigées à différentes époques. © Jean Marcou

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