Donald Trump et la Russie : l’impossible rapprochement

Que ce soit la fascination de Trump pour Poutine ou son éventuelle collusion avec le Kremlin pour être élu en 2016, le résultat fut le même que les « resets  », les échanges culturels, les tentatives de dialogue militaire, l’augmentation des échanges commerciaux des dernières décennies : la relation entre Washington et Moscou demeure marquée par l’incompréhension. Au cœur de l’échec diplomatique des différents présidents américains qui se sont succédés depuis la fin de la guerre froide, de Bill Clinton à Donald Trump, réside une divergence profonde d’intérêts et de vision du monde. Moscou est irritée par l’expansionnisme de l’OTAN et les interventions occidentales dans les Balkans et au Moyen-Orient. Washington et ses alliés s’émeuvent de l’activisme revigoré de Moscou dans sa zone d’influence traditionnelle, se désolent des dérives autoritaires du régime de Poutine et du recul de la démocratie libérale, et craignent la relance d’une course aux armements.

L’incapacité du président Trump à nouer une relation constructive avec Moscou s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs depuis la fin de la guerre froide. Un dossier illustre cependant à quel point cette relation s’est dangereusement détériorée sous sa présidence : le dialogue, ou plutôt son absence, sur le contrôle des armements (8). Au cœur des échanges entre Moscou et Washington depuis les périodes les plus tendues de la guerre froide afin d’éviter le déclenchement d’hostilités qui feraient courir le risque de l’annihilation nucléaire mutuelle, les discussions entre les deux puissances sur le contrôle des armements sont restées fructueuses en dépit de divergences sur d’autres enjeux. Ce fut le cas jusque sous la présidence Obama avec la négociation du traité New START qui permit de réduire significativement le nombre d’ogives nucléaires déployées par les deux pays.

Celui-ci arrive à échéance en 2021. Même si Moscou a manifesté son intention de le prolonger, l’administration Trump rechigne à engager le dialogue au prétexte que la Chine devrait être incluse dans les discussions. Plus préoccupant, le président Trump semble déterminé à déconstruire le régime de contrôle des armements mis en place par ses prédécesseurs [voir le Focus de Y. Breault p. 84]. Après avoir annoncé le retrait des États-Unis du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (INF) conclu en 1987, il a annoncé fin mai 2020 son intention de se retirer de l’accord Open Skies signé en 1992 et encadrant les vols de reconnaissance aérienne afin d’éviter tout conflit accidentel (9). Conjugué aux investissements consentis de part et d’autre pour moderniser les arsenaux nucléaires et pour développer notamment de nouveaux missiles dits « hypersoniques », une nouvelle course aux armements est bel et bien engagée, menaçant la paix et la stabilité internationales.

Un affaiblissement américain favorable à Moscou

Trump n’a, pour une rare fois, pas rompu vis-à-vis de Moscou avec l’approche qui était celle de ces prédécesseurs, particulièrement Obama. Il l’a même durcie. Il n’en demeure pas moins que sa politique face à la Russie reste confuse et potentiellement dangereuse. Prêt à relancer une course aux armements qui pourrait augmenter le niveau de risque de conflit sur la scène internationale, il renâcle à dénoncer les dérives autoritaires de Poutine et persiste à ne voir dans l’ingérence russe lors des élections de 2016 (et potentiellement de 2020) qu’un canular, voire une tentative interne de le déstabiliser. Au lieu de chercher à corriger les vulnérabilités du système électoral américain et à en protéger l’intégrité, il multiplie les allusions infondées aux risques de fraudes liés au vote par correspondance. Il ouvre ainsi la voie à une sérieuse crise interne aux États-Unis, entraînant un résultat serré, et donc contestable, lors du scrutin de novembre 2020.

La présidence Trump n’a pas permis de normaliser la relation entre les États-Unis et la Russie. Vladimir Poutine peut tout de même se réjouir d’avoir atteint un de ses objectifs stratégiques. Imprévisible, impétueux, peu attaché au maintien de l’ordre international libéral que les États-Unis ont façonné depuis 1945, Donald Trump a significativement affaibli la démocratie américaine autant que sa position sur la scène internationale. Vladimir Poutine espère capitaliser sur ce contexte chaotique pour restaurer le prestige de la Russie et la réimposer comme acteur incontournable de l’échiquier international. Le statu quo en Ukraine, le contrecoup de la guerre des prix sur le marché du pétrole, ou la situation fragile en Syrie montrent qu’il n’a pas réussi tous ses coups. Une réélection de Trump pour un second mandat lui offrirait une victoire retentissante.

En partenariat avec l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand.

Russie/États-Unis : quelle popularité mutuelle ?

Notes

(1) Pour une analyse du rapport Mueller, voir Stephen Kotkin, « American Hustle : What Mueller Found – and Didn’t Find – About Trump and Russia », Foreign Affairs, vol. 98, n4, juillet – août 2019 (https://​fam​.ag/​2​N​2​h​5bm).

(2) Nicholas Fandos et Julian E. Barnes, « Republican-Led Review Backs Intelligence Findings on Russian Interference », The New York Times, 21 avril 2020 (https://​nyti​.ms/​3​d​5​d​Iv3).

(3) Jacob Poushter, « 6 charts on how Russians and Americans see each other », PewResearch​.org, 4 octobre 2018 (https://​pewrsr​.ch/​3​d​4​y​cE4).

(4) Spencer Boyer, « Here We Go Again : Russia Gears Up to Interfere in 2020 Election With Coronavirus Disinformation », ForeignPolicy​.com, 30 avril 2020 (https://​bit​.ly/​2​Y​z​w​upg).

(5) William Taylor, Steven Pifer, et John Herbst, « The Coronavirus Crisis Presents An Opportunity To End War In Ukraine », NPR​.com, 6 avril 2020 (https://n.pr/3e4oIKu).

(6) Joseph Haberman, “Ukraine, Not Russia, Will Sue for Peace as Pandemic Pressure Rises”, ForeignPolicy​.com, 14 mai 2020 (https://​bit​.ly/​2​Y​E​U​hny).

(7) Daniel Vajdich, “Trump’s Russia Policy Is Better Than Obama’s Was”, ForeignPolicy​.com, 13 avril 2018 (https://​bit​.ly/​2​N​1​a​nT4).

(8) Michael Moran, « 2020 : The End of New START, or the Start of Something New ? », ForeignPolicy​.com, 20 décembre 2019 (https://​bit​.ly/​2​B​d​O​v4b).

(9) John Hudson et Paul Sonne, « Trump administration to withdraw from Open Skies treaty in a further erosion of arms control pacts with Russia », The Washington Post, 21 mai 2020 (https://​wapo​.st/​2​Y​1​v​4Vc).

Légende de la photo en première page : Le 11 novembre 2017, le président Vladimir Poutine rencontre son homologue américain Donald Trump en marge d’une cérémonie au Sommet de l’APEC. Alors que la Russie use de la désinformation afin de semer le doute et la confusion dans l’opinion publique, le renseignement américain a averti la Chambre des représentants le 12 février dernier des menaces d’ingérence russe pour l’élection présidentielle américaine de 2020. Suite à cette réunion, qui n’a pas du tout été appréciée à la Maison-Blanche, le directeur intérimaire du renseignement national, Joseph Maguire, était démis de ses fonctions. (© Kremlin​.ru)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°57, « Géopolitique de la Russi », Juillet-Août 2020.

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