« Going Global » : Huawei et la rivalité technologique sino-américaine

L’approche du marché européen est multipolaire : la décision peut être prise à Bruxelles, Londres, Paris ou Düsseldorf sans que les niveaux intermédiaires soient un frein au développement tous azimuts. Les pionniers de cette conquête de l’Europe sont des managers chinois, et au premier chef des membres de l’équipe de direction, qui ont peu à peu passé le relais à des Européens finement sélectionnés et forts d’une grande expérience en Europe dans cette industrie, proches des clients, des partenaires, et des pouvoirs publics. On aborde même dans les années 2010 et suivantes une phase d’acculturation de ces Européens au niveau du siège de Shenzhen dans des fonctions de haut niveau.

Huawei et les sanctions américaines

Les activités de Huawei ont fait l’objet d’enquêtes publiques aux États-Unis depuis 2012, mais c’est depuis 2018 que la vraie bataille a été engagée avec :

• une accusation d’espionnage formulée par l’administration américaine et le FBI contre Huawei ainsi que contre Meng Wanzhou, arrêtée fin 2018, la CFO (Chief Financial Officer) de Huawei et fille du fondateur de l’entreprise ;

• le vote par le Congrès américain d’une loi interdisant l’utilisation par les différentes administrations américaines de matériel provenant des deux leaders chinois des télécommunications, Huawei et ZTE, ainsi que d’autres firmes chinoises high tech (8).

En mai 2019, Donald Trump a annoncé l’interdiction pour Huawei de vendre des équipements de réseaux aux États-Unis puis l’interdiction aux groupes américains de commercer avec Huawei. Google, en particulier, a suspendu ses relations avec Huawei, utilisatrice de son système Android.

Ces sanctions contre Huawei ont lieu dans un moment et dans un contexte très spécifiques : le conflit commercial entre la Chine et les États-Unis lié au déséquilibre des échanges, la rivalité politique et militaire entre les deux pays dans le Pacifique, et enfin la montée en puissance au niveau mondial de la 5G, technologie dans laquelle Huawei est en avance par rapport à ses concurrents américains. Si les accusations d’espionnage contre l’entreprise sont difficiles aussi bien à démontrer qu’à démentir, il est clair qu’il s’agit du premier grand affrontement technologique direct entre les deux grandes puissances et de la volonté américaine de donner un coup d’arrêt majeur à un rival technologique de premier plan.

Pour Huawei, il est impossible d’accepter de vivre avec ce type d’épée de Damoclès et plus généralement de dépendre à terme de composants ou de standards américains pour les industries et les entreprises clés. Le défi est commercial, car il faut faire face aux inquiétudes et aux besoins des consommateurs et de la distribution, mais il est aussi et surtout technique, à savoir développer rapidement une technologie de remplacement. L’entreprise dispose des capacités scientifiques et techniques lui permettant de réussir. Cependant, il est difficile de savoir en combien de temps elle pourra développer une technologie à 100 % indépendante de ses fournisseurs traditionnels américains. En tout cas, la mobilisation au sein de Huawei pendant l’été 2019 aura été celle d’un état de guerre : « vivre ou mourir », selon les mots de son fondateur. Dix mille développeurs ont été mobilisés 24 heures sur 24 pour rendre opérationnel le système d’exploitation HarmonyOS destiné à remplacer Android.

Les développements de la 5G par Huawei à l’international vont se poursuivre dans tous les pays qui n’emboîteront pas le pas aux autorités américaines. C’est le cas de la Russie. Mais l’Inde, en revanche, va se trouver en face d’un choix délicat. En Europe, il est peu probable qu’une solution unique se dégage au sein même de l’Union européenne, et chaque pays va devoir prendre en compte à la fois ses échanges commerciaux avec la Chine, ses investissements en Chine et les investissements chinois dans le pays, dont ceux de Huawei.

La Chine a également des champions technologiques dans d’autres secteurs prioritaires, en particulier l’énergie, le ferroviaire et l’intelligence artificielle (IA). Elle a commencé à exporter sa propre technologie de réacteurs Hualong One au Pakistan développés par China National Nuclear Corporation (CNNC), qui seront opérationnels en 2020. Le géant chinois China Railway Rolling Stock Corp (CRRC) a exporté plus de 12 milliards de dollars de matériel ferroviaire en 2018 et est un concurrent redoutable pour Siemens, Alstom et Bombardier. La Chine investit massivement en intelligence artificielle (IA), de même que les géants technologiques Baidu, Alibaba et Tencent dans les start-up chinoises de ce secteur. Ainsi, la Chine est en train de rattraper les États-Unis en termes de nombre de start-up et d’applications.

En tout état de cause, des entreprises chinoises leaders en haute technologie comme Huawei ont pu, grâce à leurs investissements propres en innovation, faire jeu égal avec les leaders mondiaux de leur secteur d’activité. En 2015, le Conseil d’État chinois avait fait connaître le plan « Made in China 2025  » qui a pour objectif une montée en gamme similaire dans dix domaines technologiques clés (9). Ainsi, la rivalité technologique Chine-États-Unis va s’installer d’une manière aiguë et permanente et voir s’affronter deux types de culture d’entreprise et deux modèles nationaux de soutien à l’innovation.

Une rude concurrence avec la Chine se prépare, pour les Européens comme pour les Américains, mais les opportunités de coopération utiles aux deux partenaires existent aussi, comme cela a été le cas dans l’industrie aéronautique où la coopération d’Airbus avec son partenaire AVIC (Aviation Industry Corporation of China) a été profitable aux deux entreprises. Au niveau européen, il sera en tout cas difficile à chaque pays pris isolément de participer avec succès à la compétition, qu’il s’agisse de télécommunications, d’intelligence artificielle ou de spatial. Il y a là un besoin très net de plus de coopération au sein de l’Union européenne.

Notes

(1) Elle contribue à la coopération Europe-Asie dans le domaine de l’enseignement supérieur et des entreprises.

(2) Il se consacre à l’étude des stratégies internationales et aux alliances le long des nouvelles routes de la soie et à la coopération économique en Eurasie.

(3) X. Richet, « L’internationalisation des firmes chinoises : croissance, moteurs, stratégies », Revue Tiers Monde, vol. 3, no 219, Paris, Armand Colin, juillet-septembre 2014.

(4) F. Lemoine, « Les investissements internationaux de la Chine : stratégie ou pragmatisme ? », Revue d’économie financière, 102 (2), 2011.

(5) T. Hanemann, M. Huotari et A. Kratz, « Chinese FDI in Europe : 2018 trends and impact of new screening policies », MERICS Papers on China, RHG et MERICS, mars 2019, p. 7.

(6) Règlement (UE) 2019/452 du Parlement européen et du Conseil du 19 mars 2019 établissant un cadre pour le filtrage des investissements directs étrangers dans l’Union.

(7) Huawei Annual Report 2018.

(8) Le texte a été introduit au Sénat américain le 15/07/2019 : « Defending America‘s 5G future act », Bill S.2118.

(9) AFEP (association réunissant les dirigeants des plus grands groupes de France), « La nouvelle mondialisation du plan “Chine 2025” », Flashs éco, novembre 2018.

Légende de la photo en première page : Les bureaux de Huawei à Vilnius, la capitale lituanienne. Créée en 1987 et dirigée depuis lors par un ancien chercheur pour l’Armée populaire de libération, Ren Zhengfei, cette firme est devenue en trente ans l’un des fleurons de l’industrie « privée » chinoise et probablement le succès chinois le plus éclatant à l’international. Plus gros détenteur de brevets au monde, elle a consacré plus de 14 milliards de dollars à la R&D en 2018, une somme en augmentation de 13,2 % par rapport à l’année précédente. (© Shutterstock/J. Lekavicius)

Article paru dans la revue Diplomatie n°101, « La Chine au XXIe siècle : Quelles ambitions ? Quelle puissance ? », novembre-décembre 2019.

Geneviève Barré, Quand les entreprises chinoises se mondialisent : Haier, Huawei et TCL, Paris, CNRS Editions, 2016, 378 p.

Jean-Paul Larçon, Les multinationales chinoises, Paris, ESKA, 2010, 312 p.

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