Yéménites en exil : déplacés et bloqués au Caire

Si la guerre est toujours présente, et se manifeste notamment par les nombreux appels qui interrompent parfois la partie, les échanges d’informations sur le nombre de morts ici ou là, on n’entend presque jamais débattre des positions politiques défendues par chacun. C’est comme si l’exil interdisait aux divergences idéologiques de s’exprimer, et avait soudé les hommes dans une communauté de nostalgie et de deuil. Si les expressions politiques resurgissent, c’est sur le registre de l’humour et du jeu. La métaphore du domino, où se font et se défont les alliances, où la « victoire décisive et historique » est suivie d’un « massacre », où les ennemis sont « encerclés » et les « tricheurs » expulsés, permet de rejouer, en les tournant en dérision, les antagonismes de la guerre.

Au cœur d’une nouvelle géographie politique du Yémen à l’international

Depuis 2015, Le Caire s’est transformé en un « hub politique » pour le Yémen et les diplomates étrangers. L’Égypte se trouve en effet au cœur d’une nouvelle géographie politique du Yémen à l’international, marquée par les mobilités et les circulations. En dehors de Riyad, centre politique du gouvernement reconnu comme légitime par la communauté internationale (et dans une moindre mesure Djeddah), on y trouve ainsi Le Caire, Abou Dhabi, Mascate, Beyrouth ou encore Amman et Istanbul (4). Chacun de ces espaces se spécifie par des orientations politiques dominantes – les islamistes sont plus nombreux à Istanbul, et les fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh (1978-2012) aux Émirats arabes unis, où réside son fils Ahmed –, des hiérarchies socio-économiques (vivre à Riyad demande plus de capital économique qu’au Caire) et des activités différenciées (Amman est, par exemple, le lieu privilégié des rencontres avec les Nations unies et les bailleurs internationaux).

Cette géographie réfléchit à l’échelle régionale la fragmentation du territoire national, divisé autour de fronts relativement stables entre zones d’influence pro-Houthis et pro-Hadi, zones elles-mêmes fortement polarisées par la présence saoudienne et/ou émiratie, ainsi que par le poids variable d’acteurs hétéroclites (séparatistes sudistes, islamistes modérés, milices salafistes ou encore groupes armés fidèles à Saleh).

En Égypte, l’action politique est formellement interdite par les autorités, mais on y rencontre des représentants de l’ensemble des courants politiques : membres du CPG, militants ou sympathisants socialistes, islamistes, nationalistes, baasistes, séparatistes sudistes ; dans une moindre mesure, personnalités réputées proches des Houthis. Les acteurs politiques yéménites jouissent d’une relative liberté d’action, tant que leurs activités restent discrètes (pas de bureau de parti ou d’activité organisationnelle formelle des partis politiques). C’est le cas de ministres, diplomates, députés, employés de la haute fonction publique qui y mènent une part croissante de leur activité notamment diplomatique. Ou encore de certains médias fortement marqués politiquement, comme la chaîne satellitaire Yemen Today, proche d’Ali Abdallah Saleh, dont les activités ont repris et se développent au Caire depuis l’exécution de l’ancien président en décembre 2017.

Notes

(1) Laurent Bonnefoy, Yemen and the World : Beyond Insecurity, Hurst & Co. Publishers, 2018.

(2) Afrah Nasser, « Yemenis in Cairo. A life of despair », in MadaMasr, 19 août 2018.

(3) Emma Scolding, « Yemenis fleeing the “Forgotten War” Find Themselves Forgotten in Cairo », in Egyptian Streets, 8 juillet 2019.

(4) Christian Testot, « Diplomatie nomade autour du Yémen », Éditoriaux de l’IFRI, 4 octobre 2017.

Légende de la photo en première page : Le Caire, pont du 6 Octobre : la capitale égyptienne a connu un accroissement important de la population yéménite depuis le début de la guerre. © Marine Poirier

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°46, « Yémen : Vivre dans la guerre », avril-juin 2020.

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