La quatrième marine chinoise. La flotte marchande de Pékin

Renseignement

L’empreinte mondiale de la flotte marchande chinoise présente un intérêt non négligeable pour les agences de renseignement de Pékin, que ce soit le ministère de la Sécurité de l’État (MSE), le bureau du renseignement de l’état-­major (17) ou la Force de soutien stratégique (18) (FSS). Avec une présence portuaire sur les cinq continents et des navires quadrillant les mers du globe, le renseignement chinois dispose d’un vaste réseau pouvant servir à la collecte d’informations d’intérêt militaire, économique, voire politique. Le MSE et l’APL sont tous les deux connus pour utiliser les compagnies d’État comme façade pour des opérations de renseignement. Il faut dire que la loi nationale sur le renseignement de 2017 ne laisse pas d’alternatives : les citoyens et entreprises sont obligés d’assister les services de sécurité dans leurs activités et de co-opérer avec eux.

Il est ainsi probable que les navires marchands chinois rapportent aux états-­majors la position des bâtiments militaires étrangers ou autres contacts d’intérêt rencontrés à la mer. Le système de navigation par satellites Beidou offre à cet effet un service de messagerie courte cryptée (120 caractères chinois), déjà éprouvé pour les communications entre unités civiles et militaires. De la même manière, les escales sont autant d’occasions de recueil d’informations sur les infrastructures portuaires des pays visités.

Les investissements chinois dans les terminaux étrangers dans le cadre du projet OBOR offrent aussi une couverture pour des opérations de renseignement. La présence de compagnies chinoises dans ces ports permet l’observation sans contrainte de l’activité navale qui s’y déroule. Les bureaux de la COSCO sur le terminal de conteneurs de Zeebruges sont ainsi idéalement situés pour surveiller les allées et venues de bâtiments militaires dans la base navale belge voisine. Par ailleurs, le renseignement militaire chinois est connu pour placer des officiers traitants comme cadres commerciaux dans les entreprises d’État (19).

Coercition

Dans les années 1990, l’APL a équipé des porte-­conteneurs et autres vraquiers avec des lance-roquettes multiples (LRM), des obusiers ou des canons antiaériens, les transformant soit en navires d’appui-­feu, soit en flak ships. L’expérimentation, menée pendant des manœuvres navales, avait néanmoins fait long feu. L’absence de stabilisation des affûts et de conduites de tir adéquates limitait fortement l’efficacité opérationnelle. L’idée semble pourtant ressurgir des cartons ces dernières années sous de nouvelles formes. En effet, la Chine, au même titre que la Russie, Israël ou les États-Unis, étudie la possibilité de loger des missiles de croisière ou des roquettes guidées dans des conteneurs maritimes de transport standard. L’YJ‑18C, version conteneurisée du missile de croisière, serait en cours de développement, selon des sources américaines (20). Par ailleurs, la compagnie chinoise NORINCO a présenté en 2016 la version conteneurisée de son LRM SR‑5. Il peut être doté de roquettes guidées de divers calibres. L’installation de tels systèmes sur des navires de commerce offrirait précision, allonge et discrétion.

Avec un stock de mines navales estimé entre 50 000 et 100 000 unités, le minage défensif demeure l’un des piliers de la stratégie chinoise de déni d’accès à la mer de Chine méridionale. Bien que la pose des mines soit l’apanage des bateaux de pêche de la milice navale, il n’est pas exclu que la marine marchande puisse participer à ce genre d’opérations. Les remorqueurs de haute mer et les navires de ravitaillement offshore paraissent particulièrement adaptés, avec des plates-­formes arrière basses facilitant la mise à l’eau des engins.

Si le minage défensif s’inscrit dans le déni d’accès en temps de guerre, le harcèlement naval participe au déni d’accès en temps de paix, en soutien des revendications maritimes de Pékin. Bien qu’il soit principalement l’œuvre des pêcheurs de la milice navale, la marine marchande a elle aussi été engagée dans de telles actions. En 2014, trois remorqueurs de haute mer chinois avaient harcelé puis éperonné des patrouilleurs vietnamiens qui étaient venus vérifier la présence de la plate-­forme pétrolière chinoise HYSY 981 dans la zone économique exclusive vietnamienne. L’embarquement d’employés de sociétés militaires privées (SMP) à bord des navires marchands lors de telles opérations n’est pas à exclure. Tout en augmentant le potentiel offensif, il permettrait à Pékin de garder un discours de réfutabilité sur ses possibles implications. Plusieurs SMP chinoises ont vu le jour dans le cadre du projet OBOR. La SMP Hua Xin Zhong An (HX ZA) est ainsi le fournisseur principal d’équipes de protection embarquées pour la COSCO. Ses membres sont armés et peuvent recourir à la force létale dans le cadre de la légitime défense.

The right STUFT

L’utilisation de navires de commerce à des fins militaires peut sembler paradoxale. En effet, la marine de l’APL, dont l’une des missions premières est d’assurer la libre navigation de la marine marchande, est soutenue par cette dernière dans ses autres missions. Il faut pourtant garder à l’esprit que l’ultime finalité des entreprises d’État et de l’APL est de servir les intérêts du PCC.

Les références à la réquisition de navires civils, sous la désignation STUFT (Ships Taken Up From the Trade), pendant l’opération « Corporate » en 1982 (21) sont nombreuses dans la presse spécialisée chinoise. En misant sur l’intégration civilo-­militaire et la structuration des capacités, la RPC a su faire évoluer le STUFT vers un concept que l’on pourrait nommer SOFT (Ships Operating From the Trade). L’état-­major chinois dispose ainsi d’un outil d’une portée globale capable d’effectuer sous court délai un large panel de missions de soutien, voire de combat, de manière discrète ou ouverte. Reste à voir comment les navires marchands s’intégreraient dans une manœuvre navale complexe, dans le cadre d’un conflit haute intensité. D’après une étude de l’APL datant de 2017, les directions de plusieurs entreprises seraient réticentes à engager des ressources pour l’entraînement des équipages (22), condition sine qua non pour une efficacité opérationnelle garantie.

La RPC dispose avec sa marine marchande d’un atout supplémentaire dans ses ambitions d’hégémonie navale en zone Indo-­Pacifique. Les choix de Pékin dans ce domaine contrastent nettement avec ceux des États-Unis, qui commencent à réaliser que la réduction de leur marine marchande à la portion congrue risque d’impacter négativement leurs futures opérations extérieures (23).

Notes

(1) Voir DSI no 138.

(2) En termes de tonnage de port en lourd.

(3) Article 7 du règlement de la République populaire de Chine régissant l’immatriculation des navires, 2 juin 1994.

(4) Le transport maritime chinois a subi ces dernières années une vague de restructuration pour s’adapter à la concurrence internationale. COSCO a fusionné avec China Shipping Group en 2016. CMG, un groupe d’intérêt dans le transport, la finance et l’immobilier, a acquis la troisième plus grande compagnie nationale de transport maritime, Sinotrans & CSC en 2017.

(5) State-owned Assets Supervision and Administration Commission.

(6) « How much trade transits the South China Sea ? », China Power, 2 août 2017, mis à jour le 10 octobre 2019.

(7) Brian Lafferty, « Civil-military integration and PLA reforms », in Philip C. Saunders, Arthur S. Ding, Andrew Scobell, Andrew N. D. Yang et Joel Wuthnow (dir.), Chairman Xi Remakes the PLA : Assessing Chinese Military Reforms, NDU Press, Washington, 2019, p. 62.

(8) Michael McDevitt, « PLA Naval Exercises with International Partners », in Roy Kamphausen, David Lai et Travis Tanner (dir.), Learning by doing : The PLA trains at home and abroad, Strategic Studies Institute, Carlisle, novembre 2012, p. 108.

(9) Connnor M. Kennedy, « Civil Transport in PLA Power Projection », China Maritime Report, no 4, décembre 2019.

(10) Richard Fischer, China’s Military Modernization : Building for Regional and Global Reach, Praeger, 2008, p. 157.

(11) Connor M. Kennedy « Civil Transport in PLA Power Projection », op. cit., p. 8-9.

(12) « China Launch Passenger RoRo Ship with Military Capability », PLA Daily, 10 août 2012.

(13) 中国这艘民船堪比071舰 战时可载2个机步营渡海作战 (Ce navire civil chinois est comparable au Type 071. En temps de guerre, il peut transporter 2 bataillons d’infanterie mécanisée), Sina News, 2 février 2018.

(14) « Comment : Mysterious ship offloads military cargo in Hong Kong », Shepard Media, 3 septembre 2019.

(15) Ian Easton, « Has Xi Jinping’s war countdown begun ? », Taipei Times, 28 octobre 2019.

(16) Wendell Minnick, « The Next China Threat : An Invasion of Taiwan ? », https://​nationalinterest​.org, 2 janvier 2019.

(17) Successeur du deuxième département de l’APL. En charge principalement du renseignement d’origine humaine, de l’analyse et des relations internationales.

(18) Qui regroupe les anciens troisième et quatrième départements de l’APL. En charge du renseignement d’origine électromagnétique, des opérations cyberoffensives et de la guerre électronique.

(19) Peter Mattis, « Five Ways China Spies », https://​nationalinterest​.org, 6 mars 2014.

(20) Bill Gertz, « China Building Long-Range Cruise Missile Launched From Ship Container », https://​freebeacon​.com, 27 mars 2019.

(21) Plus de 40 navires de commerce seront réquisitionnés dans le cadre de la reprise des îles Malouines à l’Argentine.

(22) Connor M. Kennedy, « Civil Transport in PLA Power Projection », op. cit., p. 30.

(23) Salvatore R. Mercogliano, « Suppose There Was a War and the Merchant Marine Didn’t Come ? », Proceedings, vol. 146/1, n1403, janvier 2020.

Légende de la photo en première page : Un porte-conteneurs de l’armateur chinois COSCO. La Chine dispose de la troisième flotte marchande au monde et cette dernière forme un auxiliaire précieux des forces navales, des gardes-côtes et de la milice maritime. (© Nitpicker/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°148, « F-35 Block 4 : Quelles capacités ? », juillet-août 2020.

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