L’Europe et la guerre : le retour du refoulé

La relance de la course aux armements en Europe concourt à cette résurgence de la guerre potentielle. Du côté russe, la présidence Medvedev a lancé, en 2009, un programme d’État d’armement, prolongé par la présidence Poutine. Ainsi, en 2015 et en 2016, la Fédération de Russie a consacré respectivement 66,4 milliards de dollars et 69,245 milliards de dollars à la modernisation de ses forces, portant l’effort de défense à 5,3 % du PIB en 2016 (7). Quant aux États européens, après une décrue notable de leurs dépenses militaires, ils reprennent un mouvement de croissance. Ainsi, les Pays-Bas ont de nouveau augmenté leurs dépenses militaires, de 8,6 milliards de dollars en 2015 à 9,2 milliards de dollars en 2016. Ils ont engagé de grands programmes d’équipement dans le domaine naval et dans le domaine aérien. De même, l’Allemagne a interrompu ses baisses de dépenses de défense en 2013, année au cours de laquelle le minimum de 39,8 milliards de dollars avait été atteint, pour porter son budget à 41 milliards de dollars en 2016. Et la Pologne est un des États européens les plus dynamiques dans le réarmement (8).

Les violences terroristes sur le sol européen plongent elles aussi le continent dans un état de guerre. Attentat après attentat, à Paris, Stockholm, Saint-Pétersbourg, Bruxelles ou encore Berlin, l’organisation État islamique tente d’instiller dans les opinions publiques européennes l’idée que les grandes villes d’Europe sont des champs de bataille. Le choix de tactiques imitant celles de forces spéciales, par exemple au Bataclan, l’utilisation d’armes de guerre et la connexion explicite entre guerre en Syrie et attentats en Europe sont destinés à tracer une ligne de front en Europe même. À cette stratégie de militarisation de l’action terroriste, les pouvoirs publics répondent en déclarant la « guerre au terrorisme », comme le président Hollande après la série d’attentats à Paris (9). La guerre au cœur des villes européennes est de plus en plus entendue au sens littéral par les opinions. Et la distinction entre combattants, populations civiles et civiles s’en trouve parfois érodée.

Du commerce pacificateur à la guerre économique ?

Sur le plan économique également, le pacifisme des Européens est ébranlé. Contrairement à ce que les Lumières ont cherché à proclamer, le « doux commerce (10) » n’empêche pas la guerre. Le raisonnement selon lequel on ne fait pas la guerre à ses clients, ses fournisseurs ou ses créanciers est aujourd’hui démenti.

Les étroites relations économiques entre l’UE et la Russie n’empêchent pas le déclenchement de conflits sur le continent. Longtemps considérée comme un instrument de pacification des relations avec la Russie, l’économie est devenue un élément du conflit en Ukraine et en Europe.

Après une décennie de dynamisme, interrompue par la crise économique de 2008, les échanges économiques russo-européens ont atteint leur pic en 2012, année où la Russie a rejoint l’Organisation mondiale du commerce (OMC) grâce au soutien de l’UE. Mais cet essor est révolu. D’un point de vue structurel, le commerce entre l’UE et la Russie est encore dense : l’UE reste le premier partenaire commercial de la Russie et la Russie, le troisième partenaire commercial de l’UE. En 2016, le volume total des échanges s’est établi à 191 milliards d’euros (11). Et la composition des flux est relativement stable : l’UE importe principalement des hydrocarbures russes, en 2016 pour une valeur de 78 milliards. La Russie, quant à elle, voit ses importations d’Europe toujours dominées par les machines-outils (31 milliards) et les produits chimiques (16 milliards).

Les échanges sont aujourd’hui en régression, essentiellement en raison des sanctions réciproques. L’UE a fortement limité les flux, dans les domaines des investissements, des matériels de guerre et des technologies énergétiques. En retour, la Russie a adopté une série d’embargos, notamment sur les produits agricoles, et a développé des sources d’approvisionnement de substitution. 2016 a confirmé cette tendance à la baisse des échanges. Ainsi, entre 2012 et 2017, les importations de l’UE depuis la Russie sont passées de 215,12 milliards d’euros à 118,66 milliards. De même, entre ces deux années, les exportations de l’UE vers la Russie sont passées de plus de 123,44 milliards à un peu moins de 72,42 milliards (12). Le décrochage est confirmé : après une réduction de 25,2 % des importations depuis la Russie en 2015, la tendance s’est prolongée en 2016 avec une contraction de 13 %.

Cours durablement bas des hydrocarbures, développement de sources d’approvisionnement agricole hors UE, faiblesse de la croissance russe, priorité donnée par la Russie à l’accord douanier entre la Russie, le Kazakhstan, le Belarus et l’Arménie : tous ces facteurs laissent augurer une continuation de la régression des échanges économiques. L’interdépendance économique est de moins en moins capable de déminer les conflits entre Russie et UE. Dans le domaine économique, tout se passe comme si les mécanismes de solidarité cédaient le pas à la spirale de la conflictualité : loin d’apaiser les relations, les pouvoirs publics américains ont adopté une série de nouvelles sanctions contre la Russie, le 2 août 2017.

Le terrorisme international vise lui aussi à réinstaller l’économie au centre du conflit : en frappant Paris, une des grandes capitales du tourisme européen, dans ses quartiers les plus connus, il cherche à priver le pays de sources de revenus. L’économie européenne (re)devient un champ d’affrontements.

Guerre et paix en Europe

L’Europe prend conscience qu’elle ne peut éradiquer la guerre en son sein. Et c’est la France qui accélère cette prise de conscience (13) notamment en insistant, dans les enceintes européennes, sur la nécessité de consacrer à la défense un effort budgétaire plus important.

Il est certain que la spirale de la guerre est d’autant plus forte que les institutions de la paix sont aujourd’hui largement grippées sur le continent : le conseil OTAN-Russie a suspendu ses travaux pendant deux ans (2014-2016) et vient tout juste de reprendre ses réunions. L’OSCE, issue de l’Acte final d’Helsinki et destinée à assurer la réduction des armements et la prévention des conflits en Europe, est en grande partie bloquée depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Quant aux enceintes de coopération économique, elles sont soit peu productives (OMC, G20), soit suspendues (G8). Le Conseil de sécurité des Nations Unies, cercle mondial mettant en dialogue des acteurs majeurs de la sécurité en Europe (Russie, États-Unis, France, Royaume-Uni), entérine le désalignement stratégique des Européens avec la Russie. Preuve manifeste des faiblesses des mécanismes de paix, le « format Normandie » (Russie, Allemagne, Ukraine, France) est affaibli par la mise en œuvre bien limitée des Accords dits de Minsk visant à la fin des combats en Ukraine orientale : d’une part, l’Ukraine peine à entreprendre les réformes institutionnelles demandées et, d’autre part, la surveillance des frontières avec la Russie est peu efficace.

S’agit-il d’une nouvelle guerre froide ? Non, car plusieurs différences sautent aux yeux. D’une part, l’équilibre de la terreur nucléaire ne neutralise plus les conflits armés. D’autre part, les États-Unis et la Fédération de Russie ne sont ni à parité militaire ni les leaders incontestés de camps respectifs bien disciplinés. Enfin, la compétition n’est pas proprement idéologique : à la différence du communisme et du stalinisme, le nationalisme russe et le régime du président Poutine axé sur la « démocratie souveraine » et l’orthodoxie russe ne constituent pas un système de vision du monde universalisable.

S’agit-il alors d’une guerre contre le terrorisme, lui-même en guerre ? Non plus, car l’action terroriste, même quand elle perpètre des meurtres de masse, vise un résultat dans les représentations symboliques et non une victoire décisive sur le terrain par les armes.

L’Europe est moins à la veille d’un conflit continental qu’à un tournant de son histoire. Durant plusieurs décennies, elle a cru pouvoir reléguer la guerre au statut de corps étranger et externe. Elle se résout aujourd’hui à une évidence toute tolstoïenne : la guerre et la paix ne se succèdent pas dans l’histoire des nations. Elles cohabitent constamment.

Notes

(1) Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1795, Vrin, Paris, réédition 1999 ; Victor Hugo, discours d’ouverture du Congrès de la Paix, le 21 août 1849 ; Julien Benda, Discours à la nation européenne (1933), Gallimard, Paris, réédition 1998.

(2) Déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 (https://​europa​.eu/​e​u​r​o​p​e​a​n​-​u​n​i​o​n​/​a​b​o​u​t​-​e​u​/​s​y​m​b​o​l​s​/​e​u​r​o​p​e​-​d​a​y​/​s​c​h​u​m​a​n​-​d​e​c​l​a​r​a​t​i​o​n​_fr).

(3) C’était le titre du premier chapitre de son ouvrage Le grand schisme, Paris, Gallimard, 1948.

(4) Michael Walzer, Guerres justes et guerres injustes, Paris, Gallimard, Folio, 2009, partie 1 : « La réalité de la guerre ».

(5) Philippe Fabry, « Haut-Karabakh : la mèche lente de Vladimir Poutine », www​.contrepoints​.org, 15 avril 2016 ; sur le nombre de victimes : https://​web​.archive​.org/​w​e​b​/​2​0​1​6​0​5​1​7​0​7​2​8​24/http://​www​.state​.gov/​r​/​p​a​/​p​r​s​/​p​s​/​2​0​1​6​/​0​5​/​2​5​7​2​6​3​.​htm

(6) Isabelle Facon, Russia’s national security strategy and military doctrine and their implications for the EU, European Parliament, février 2017.

(7https://​www​.sipri​.org/​d​a​t​a​b​a​s​e​s​/​m​i​lex

(8http://​www​.huffingtonpost​.fr/​c​y​r​i​l​l​e​-​b​r​e​t​/​a​r​m​e​m​e​n​t​-​p​o​l​o​g​n​e​-​h​e​l​i​c​o​p​t​e​r​e​_​a​_​2​1​5​7​8​1​43/

(9http://​www​.lemonde​.fr/​a​t​t​a​q​u​e​s​-​a​-​p​a​r​i​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​5​/​1​1​/​1​6​/​h​o​l​l​a​n​d​e​-​l​a​-​f​r​a​n​c​e​-​i​n​t​e​n​s​i​f​i​e​r​a​-​s​e​s​-​o​p​e​r​a​t​i​o​n​s​-​e​n​-​s​y​r​i​e​_​4​8​1​1​1​4​7​_​4​8​0​9​4​9​5​.​h​tml

(10) Albert Hirschman, Les passions et les intérêts, Paris, PUF, 1980.

(11http://​ec​.europa​.eu/​t​r​a​d​e​/​p​o​l​i​c​y​/​c​o​u​n​t​r​i​e​s​-​a​n​d​-​r​e​g​i​o​n​s​/​c​o​u​n​t​r​i​e​s​/​r​u​s​s​ia/

(12) Source : Commission européenne, février 2017 (http://​trade​.ec​.europa​.eu/​d​o​c​l​i​b​/​d​o​c​s​/​2​0​0​6​/​s​e​p​t​e​m​b​e​r​/​t​r​a​d​o​c​_​1​1​3​4​4​0​.​pdf)

(13) Voir notamment Vincent Desportes, La dernière bataille de France : lettre aux Français qui croient encore être défendus, Paris, Gallimard, 2015.

Légende de la photo en première page : Vue aérienne de la ville allemande de Cologne en 1945, après les bombardements. Frappé par deux guerres mondiales dévastatrices, le continent européen va voir naître au cours de la période d’après-guerre une volonté de la part des nouveaux dirigeants de créer un « espace de paix et de stabilité » afin d’éviter que de telles atrocités ne se reproduisent. (© DoD)

Article paru dans la revue Diplomatie n°88, « Europe : vers un retour des conflits ? », septembre-octobre 2017.

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