La culture stratégique russe

Dans ce contexte, sa plus grande force est aussi sa pire faiblesse : sa dépendance à l’égard d’un Kremlin qui a une vision du monde étroitement conflictuelle, voire paranoïaque, à somme nulle. C’est une force dans la mesure où cela garantit aux armées qu’elles continueront de recevoir les ressources disproportionnées nécessaires à leur maintien. Bien qu’elles soient soutenables et loin des niveaux paralysants des dépenses de défense soviétiques, les ressources que reçoivent les militaires sont vraiment en décalage avec les véritables besoins de dépenses publiques du pays. Le budget de la défense a diminué depuis 2017, mais son importance empêche encore de répondre à de nombreux autres besoins essentiels, des soins de santé aux infrastructures. Le fort soutien du Kremlin dans la durée est une puissante garantie de ces dépenses.

Cependant, c’est aussi une faiblesse, une dépendance à l’égard d’un Kremlin qui voit l’armée comme un instrument de son aventurisme géopolitique et attend des soldats qu’ils répondent à ses peurs et ambitions souvent irréalistes. La nécessité de se plier aux craintes du Kremlin à propos de la subversion provoquée par l’Occident en Russie a forcé les militaires à modéliser des scénarios aussi improbables et a été à l’origine du fameux discours ayant lancé la notion occidentale, mythique, d’une « doctrine Gerasimov ». Les quasi-­accidents dans les espaces aériens et maritimes de l’OTAN, la diffusion de la puissance militaire entre les mains de structures pseudo-­mercenaires dont les liens peuvent être niés, mais qui sont sont aussi moins contrôlables, tout cela reflète des impératifs politiques et non militaires. Une armée qui considère son rôle principal comme étant défensif est redevable à un régime qui considère (certains types d’attaques) comme le meilleur moyen de défense… 

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 10 mars 2020.

Traduction : Philippe Langloit

Légende de la photo en première page : Deux Ka-52 Alligator (code OTAN : Hokum) de la force aérienne. Proposé dans les années 1980 comme un monoplace destiné à l’éclairage des formations de Mi-28, il a entre-temps évolué en appareil de combat proprement dit. (© Fasttailwind/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°71, « Russie : quelle puissance militaire ?  », avril-mai 2020.

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