La reprise en main des services de sécurité algériens : rupture ou réajustement ?

Ensuite, on peut remarquer que les trois grandes directions qui constituent le nouveau service sont les répliques fidèles de celles existant précédemment au sein du DRS, ce qui laisse supposer que leur structure et leurs prérogatives respectives n’ont pas changé. Le DRS gérait officiellement le renseignement et la sécurité nationale à l’extérieur et à l’intérieur des frontières, ainsi que la sécurité des forces armées (cette fonction a été transférée en 2013 à l’état-major de l’ANP). Il fonctionnait en outre comme une véritable police politique, exerçant un contrôle étroit sur différents secteurs de la vie publique, qu’il s’agisse des médias, de la politique, de l’économie, des représentations et des ressortissants algériens à l’étranger. Dans ce cas, il y a fort à penser que la DSI, auparavant la plus importante branche du DRS, conserve ce rang, chargée du contre-espionnage, du contre-terrorisme et, d’une manière générale, de la sécurité de l’État, ce dernier volet pouvant impliquer des prérogatives dépassant largement celles relevant des missions habituellement dévolues à ce type de service.

Enfin, le profil d’Athmane « Bachir » ­Tartag, coordinateur du DSS, témoigne d’une volonté de « changement dans la continuité », qu’il s’agisse des orientations opérationnelles, des modes d’action retenus comme de la vision politico-­stratégique. Le général-major Tartag est en effet un pur produit du « système » DRS, où il a été un proche de son ancien patron et formé dans son sérail. Sa nomination, fin 2011, au poste stratégique de directeur de la sécurité extérieure – et donc comme numéro deux du DRS – avait été d’ailleurs interprétée comme la prédésignation d’un possible successeur de Toufik, avant qu’il soit mis à la retraite, puis désigné en octobre 2014 comme conseiller pour les questions de sécurité et de défense à la présidence de la République. D’autre part, il possède une longue expérience dans le domaine de la lutte antiterroriste, ayant été, en particulier, durant la période la guerre civile des années 1990, chef du Centre principal militaire d’investigation (CPMI). Comme son prédécesseur, il a été classé parmi les éradicateurs, partisan de la manière forte avec les groupes djihadistes.

Cette position sans concession vis-à-vis de la violence armée et du terrorisme, qui n’exclut pas au besoin le recours à la négociation et aux politiques dites de désengagement et de déradicalisation telles celles que le DRS a engagées à partir de 1997, s’inscrit dans une vision plus large de la nation et de l’État algériens. Celle-ci, partagée aussi bien par les milieux sécuritaires que par l’armée, repose sur un nationalisme intransigeant – s’exprimant plus particulièrement contre le voisin et rival marocain – et une opposition à toute récupération de ce dernier par des courants revendiquant un État à référent religieux. De cela découle une hostilité de principe vis-à-vis de l’islamisme politique (et de ce qui est convenu d’appeler la mouvance islamo-­conservatrice, parfois présente au sein de partis « traditionnels » comme le FLN), dont le DRS s’est appliqué à fragmenter et à marginaliser les courants encore autorisés. Il existe donc, selon toute probabilité, une continuité avec la ligne défendue par l’ancien DRS, et que l’appareil militaro-sécuritaire veillera à préserver dans la perspective de la transition politique et générationnelle qui est déjà à l’œuvre au sommet de l’État.

Un rééquilibrage dans le domaine de la sécurité ?

Pour autant, il serait erroné de vouloir systématiquement opposer un pôle présidentiel, certes renforcé par la reprise en main de l’ensemble de l’appareil sécuritaire, et ce dernier qui lui est désormais subordonné (2). Au-delà des rapports de force inhérents à tout système politique, cette restructuration des services de sécurité a probablement veillé à respecter certains équilibres, et n’a pu se faire sans d’inévitables arbitrages entre la présidence, la hiérarchie militaire, mais aussi les cadres de l’ancien DRS, qui ont en commun l’objectif partagé de maintenir le système actuel en l’état. À cela s’ajoute le fait que les deux piliers sur lesquels s’appuie le régime sont perçus par une partie importante de la population algérienne comme l’ultime garant d’une sécurité a minima. De manière plus prosaïque, le nouveau contexte stratégique régional, marqué par la persistance de la crise libyenne, la résilience des mouvements djihadistes dans l’espace sahélo-saharien et les problèmes posés par l’accroissement des migrations irrégulières en Méditerranée occidentale, requiert une adaptation des missions et des moyens dévolus aux services de sécurité algériens, qui passe, entre autres, par le renouvellement de ses cadres et de ses méthodes, comme cela est déjà à l’œuvre en Tunisie et au Maroc.

Se pose également la question de la nécessaire mais difficile mutualisation des moyens de renseignement, en particulier dans le cadre de la lutte contre le djihadisme. Dès 1999, à la faveur de l’arrivée à la tête de l’État d’Abdelaziz Bouteflika, un projet de créer un super ministère de la Sécurité avait été proposé par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Noureddine Yazid Zerhouni (1999-2010), mais avait été bloqué par le DRS. En 2004, la politique sécuritaire, notamment la lutte antiterroriste, a été officiellement confiée aux services du ministère de l’Intérieur (Direction générale de la sûreté nationale, gendarmerie), sous le contrôle direct du chef de l’État, sans que cela facilite pour autant la coopération interservices. La nouvelle configuration opérée depuis 2015 offre donc une opportunité de rééquilibrer et de partager les missions dans le domaine de la sécurité. Depuis le début de l’été 2018, des limogeages en série ont affecté la plupart des grands postes de commandements sécuritaires, policiers et militaires. Ont été ainsi remerciés, sans explication : le général Abdelghani Hamel, directeur général de la Sûreté nationale, réputé inamovible et proche du chef de l’État ; le général-major Menad Nouba, commandant la gendarmerie nationale ; le général-major Mohamed Tirèche, directeur central de la Sécurité des armées ; le commandant des Forces terrestres de l’ANP ainsi que les commandants des 1re, 2e et 4e régions militaires. Il est possible que cet impressionnant ­turnover s’inscrive dans cette perspective comme dans celles de la prochaine élection présidentielle en avril 2019 et de la succession d’Abdelaziz Bouteflika.

Notes

(1) Flavien Bourrat, « Le renseignement tunisien : Comment passer d’un État policier à un État de droit ? », in Moyen-Orient, no 36, octobre-décembre 2017, p. 54-59.

(2) Une évolution de ce type avait déjà été observée après la disparition de Houari Boumédiène en décembre 1978, où la toute-puissante SM avait vu son influence amoindrie – comme d’ailleurs l’ANP – et ce, au profit du FLN, et avait même fini par être scindée en deux directions distinctes à partir d’octobre 1987. Durant cette période, où elle était dirigée par un militaire non issu de ses rangs, Lakehal Ayat, la SM n’en avait pas moins conservé ses moyens d’investigation et son pouvoir de coercition.

Légende de la photo en première page : Mémorial en l’honneur des combattants tombés pour l’indépendance, à Alger. © Shutterstock/Anton_Ivanov

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.

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