Le virus Trump : fin de la démocratie américaine ?

Donald Trump a non seulement cherché à exploiter les facteurs structurels de division de la société américaine, mais il a, par ses tendances populistes et son dédain des mécanismes institutionnels, dégradé le fonctionnement même de la démocratie aux États-Unis, au point d’avoir fait des élections de 2020 celles qui consacrent incontestablement toutes ses fractures.

* En amont des élections américaines 2020, qui auront lieu le 3 novembre, nous publions ici la version intégrale de l’article de Charles-Philippe David qui paraîtra dans une version légèrement raccourcie dans Diplomatie n°106 (novembre-décembre 2020), en partenariat avec

Le 4 novembre, suivez la soirée électorale américaine à 0h30 avec la Chaire Raoul-Dandurand

[Le 3 novembre à 18h30, heure de Montréal]

La mise en garde de la nièce du président, Mary Trump, partagée par une majorité de commentateurs, est sans équivoque : « Si mon oncle obtenait un second mandat, ce serait la fin de la démocratie américaine. (1) » Elle attribue notamment la cause de ce malheur à la capacité de Donald Trump à attiser la division. Certes, la polarisation politique aux États-Unis n’est pas un phénomène nouveau et des affrontements parfois violents ont émaillé l’histoire du pays — dès la fin du XVIIIe siècle, ou au cours des années 1850, 1890, 1960, tour à tour sur des enjeux comme l’ingérence étrangère, l’esclavage et les droits civiques, ou pour des raisons identitaires (liées à l’enjeu de l’immigration), économiques (l’accroissement des inégalités) ou institutionnelles (l’augmentation des prérogatives de l’exécutif). Ce qui est inédit aujourd’hui, c’est que « pour la première fois de leur histoire, les États-Unis font face à [ces] quatre menaces simultanément (2)  ». La polarisation politique est exacerbée, les inégalités sont aggravées par la crise pandémique, le sentiment xénophobe est décuplé par un président qui exploite les ferveurs antimigratoires, tandis que sa pratique des pouvoirs présidentiels a érodé la légitimité de la fonction de président. Les piliers de la démocratie sont ébranlés. Cet état de fait ne remonte pourtant pas à l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, et ne se réduit pas à son seul mandat. Des facteurs structurels expliquent en effet la profonde division entre les Américains, notamment des facteurs politiques et identitaires associés au système électoral particulier des États-Unis.

L’hyperpolarisation américaine

Les reculs de la démocratie américaine ne sont pas nouveaux, et se creusent grandement depuis au moins le milieu des années 1990 avec la radicalisation graduelle du Parti républicain au Congrès. Une particularité s’est installée dans le fonctionnement des partis politiques et rend compte de l’hyperpolarisation : la disparition de l’aile centre-droite démocrate et de l’aile centriste et progressiste républicaine. Tandis que le Parti démocrate s’est métamorphosé en parti « arc-en-ciel », le Parti républicain s’est essentiellement défini comme celui des Blancs (en particulier des chrétiens évangéliques). Toute une transformation de l’échiquier politique s’est ainsi produite dans les dernières décennies — rappelons que les démocrates promouvaient la cause des conservateurs du Sud et que les républicains représentaient le parti antiesclavagiste. Parmi les reculs, on assiste selon certains à une sorte de « nationalisation des politiques racistes du Sud (3) ». La partisanerie atteint en 2020 des sommets rarement égalés (comparables à ceux de 1876), ce qui engendre entre élus, groupes de pression et médias un climat de « guerre civile » paralysant et sapant le fonctionnement des institutions politiques. Deux facteurs structurels sont à l’œuvre.

Les biais du système électoral radicalisent les partis

En premier lieu, le système électoral américain non seulement favorise l’affrontement quasi exclusif entre les deux grands partis politiques, mais il les a transformés en « tribus idéologiques ». Délaissant toute modération pour plaire à leurs bases, ces partis ont ainsi voulu se démarquer idéologiquement, si bien que la vision exprimée par Roosevelt en 1944 s’est entièrement réalisée : « Nous devons disposer de deux véritables partis, un libéral et l’autre conservateur (4) », avait-il préconisé. Ses vœux ont été exaucés. Le parti « libéral » s’est transformé en parti urbain multiethnique et côtier tandis que le parti « conservateur » s’est retranché dans les terres profondes (de même que dans les péri-banlieues des villes) et vise la défense d’une seule identité démographique. Si l’on devait caricaturer, on conclurait qu’il n’y a plus de libéraux chez les républicains et qu’il n’y a plus de conservateurs chez les démocrates. Un « virus anti-compromis » semble désormais prévaloir en tout temps (5).

Le système électoral est en outre d’une telle complexité qu’il transforme la procédure de vote en réel champ de bataille : preuves d’identité requises, inscriptions sur les listes, efforts de suppression de vote (en particulier auprès des minorités afro-américaine et hispanique), sans mentionner les nombreux projets de redécoupage électoral qui favorisent le vote du parti qui les parraine (6)… Pour le journaliste politique Michael Tomasky, le parti qui gagne le droit de dessiner à sa guise la carte électorale des comtés dans un État acquiert le pouvoir de déterminer l’issue des élections législatives fédérales et étatiques, si bien que la plupart des observateurs considèrent que le système est depuis longtemps brisé. La composition et les règles du Collège électoral n’arrangent rien. Les grands États peuplés sont sous-représentés alors que ceux plus petits et moins peuplés sont surreprésentés (ce qui, compte tenu des tendances politiques traditionnelles de ces territoires respectifs, avantage le Parti républicain). À titre d’exemple, l’État du Wyoming et ses 600 000 habitants ont la même représentation au Sénat que les 40 millions de personnes vivant en Californie. C’est une situation que The Economist surnomme « la tyrannie de la minorité (7) » : les cinq États les moins populeux récoltent en effet 50 % de grands électeurs en plus et trois fois plus de sénateurs, par habitant, que les cinq États les plus peuplés. Faut-il alors être surpris que deux élections présidentielles sur cinq, depuis 2000, aient mené à la victoire du Parti républicain (avec moins de votes à l’échelle nationale, mais en emportant la majorité des grands électeurs) ? En effet, dans une course très serrée, la probabilité que le candidat républicain l’emporte est 66 % plus forte que pour le candidat (ou de la candidate) démocrate. La même situation prévaut au Congrès : ainsi, en 2012, les démocrates ont obtenu un million trois cent mille voix de plus que les républicains à la Chambre des Représentants, mais ces derniers ont gagné 33 sièges de plus. Répartis dans les États moins peuplés, 18 % des électeurs peuvent à eux seuls élire une majorité républicaine au Sénat. Autrement dit, les 53 sénateurs républicains représentent moins du tiers de la population américaine et 41 % des électeurs, alors que les 47 sénateurs démocrates parlent pour 59 %. Certains estiment donc que les démocrates doivent l’emporter avec au moins sept points d’avance à la présidentielle et onze à la Chambre pour être sûrs de gagner et compenser l’effet de la distribution inégale (autrement appelé l’effet d’inversion) du vote en faveur des républicains.

Enfin, le discours civique et la croyance dans les vertus de la démocratie se sont sérieusement étiolés au cours de vingt-cinq dernières années, et l’une des raisons est attribuable au rôle joué par un paysage médiatique de plus en plus partisan. En décrivant les médias conventionnels comme « l’ennemi du peuple », Donald Trump a largement contribué à radicaliser le « tribalisme » politique (8). Il est vrai que le programme politique du parti républicain s’est substantiellement durci depuis une dizaine d’années — comme prévu par plusieurs experts — pour devenir un « parti d’insurgés, […] idéologiquement extrême, méprisant le compromis, mettant en doute les faits et la science et niant toute légitimité à ses adversaires [si bien que] Trump est le point culminant de la désintégration du Parti républicain (9) ». Son ascension représente à la fois le symptôme et la cause d’une polarisation accrue dans le débat politique. Il exploite et tire profit de cette polarisation. Pour autant, selon le journaliste et historien Yoni Appelbaum, « le chemin vers l’enfer est pavé de républicains (10) » : le parti deviendra minoritaire avec pour seul objectif de défendre par tous les moyens la cause de la minorité blanche aux États-Unis, ce qui, selon lui, signifiera la fin des États-Unis, du moins dans leur forme actuelle — l’autre dimension controversée de la polarisation.

L’idéologie de la suprématie blanche attise la haine

En second lieu, Donald Trump canalise les anxiétés raciales de cette minorité dans une forme d’ethno-nationalisme qui défend une version restreinte et exclusive de l’identité américaine. Combien de fois a-t-on entendu, de la part de certains Américains : « Tout a tellement changé que je me sens comme un étranger dans mon propre pays. » ? Donald Trump est le premier président qui prône ouvertement les vertus de n’être le président que d’une partie des Américains : les Blancs menacés d’Amérique (qui perdront au milieu du siècle leur statut démographique majoritaire à l’échelle nationale, mais conserveront tout de même la majorité dans 37 États, qui votent surtout républicain). Sa seule idéologie est celle « de la suprématie blanche », dénonce l’écrivain Ta-Nehisi Coates (11). Le trumpisme a eu raison du Parti républicain. Il l’a transformé de manière durable en parti dont la raison d’être fondamentale consiste à protéger l’identité (et le statut économique (12)) des Blancs aux États-Unis. Cette mission est vouée à l’échec et conduira à des tensions sociales toujours plus vives au fur et à mesure que la défense de l’identité traditionnelle blanche ira en s’intensifiant (13). La peur qui sous-tend cette orientation politique est nourrie par l’immigration de Latino-Américains, considérée, en très grande partie à tort, comme illégale — tout comme celle des ressortissants de pays musulmans a été assimilée sans nuance aucune à la menace terroriste. « Les politiciens républicains sont de moins en moins timides dans leur promotion des stéréotypes et des anxiétés raciales et ethniques, exploitant les peurs de la majorité blanche face aux tendances démographiques adverses et à la fin de sa prépondérance politique à long terme », écrit John Campbell (14). Quand la peur fait place à la haine, qu’exploitent en outre des politiciens xénophobes et nativistes sans scrupules (comme Donald Trump), le racisme s’avère paranoïaque et endémique. Selon un observateur de longue date, « une nouvelle droite a émergé aux États-Unis, pour laquelle les Blancs hétérosexuels chrétiens d’Amérique sont en danger, la famille nucléaire traditionnelle est en péril, la civilisation occidentale est en déclin, et par conséquent, les Blancs doivent réaffirmer leur position (15) ». Donald Trump a saisi habilement l’opportunité pour exploiter cette quête identitaire. Un nationalisme nouveau genre attise ainsi les braises de la polarisation. « Pour que l’Amérique blanche survive, l’Amérique doit mourir. Les républicains ont fait leur choix », résume l’universitaire Carol Anderson, chercheur en études afro-américaines, qui lie directement la popularité de Donald Trump en 2016 à la promesse qu’il a faite aux républicains d’un retour à la domination des Blancs (16).

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