Les conceptions chinoises d’attaque dans la profondeur

Si le développement de l’A2/AD (Anti Area/Access Denial) chinois a focalisé l’attention des analystes ces quinze dernières années, une autre évolution conceptuelle a été moins remarquée. Elle touche aux conceptions d’attaque dans la profondeur et aux aptitudes chinoises à mener des opérations offensives à longue distance, que ce soit au sein de la force aérienne ou de la Force de Missiles Stratégiques (FMS).

Historiquement, la Chine a été peu encline à développer de telles conceptions. D’une part, les missions de la force aérienne se centraient sur la supériorité aérienne et la reconnaissance, avec une attention moindre portée sur l’attaque au sol. Ce n’est qu’assez récemment que ses capacités d’appui aérien rapproché ont été développées plus avant, tout comme celles d’interdiction, a fortiori de nuit, ce dont elle était encore incapable dans les années 1980. D’autre part, la priorité en matière de capacités balistiques, au sein de ce qui était encore la Deuxième Artillerie, renvoyait d’abord à la dissuasion nucléaire et assez peu aux frappes dans la profondeur du champ de bataille.

Le tournant des années 1990

La donne a changé à partir des années 1990 et l’impératif de « gagner les guerres locales dans les conditions de haute technologie (1) ». Sur le plan stratégique, la vision émergente de l’emploi des forces aériennes restait alors centrée sur la défense active, mais elle connaissait une inclination vers la prise en compte d’actions offensives. Une campagne aérienne reposait sur la succession de la défense stratégique, de l’impasse stratégique (les forces amies et ennemies se trouvant en situation d’équilibre) et de la contre-­attaque stratégique. La force aérienne était alors susceptible de mener ses opérations de manière coordonnée avec les autres armées, ou de manière indépendante (2). Reste que si cette vision valait partiellement pour les deux premières phases des campagnes aériennes – l’intégration des capacités de défense aériennes des trois armées est alors faible –, la réaliser en contre-­attaque semblait, conceptuellement et matériellement, moins évident.

C’est ainsi qu’un groupe d’une soixantaine d’hommes a travaillé sur les campagnes aériennes indépendantes, dès 1993 (3). Au-delà de la seule force aérienne, sur le plan opératif, dans la foulée des réflexions autour des vulnérabilités des forces occidentales – et par extension des forces alliées aux États-Unis en Asie –, les arrières ont été considérés comme susceptibles de réduire l’efficacité des forces ennemies au contact. La logique est celle de l’interdiction par la destruction de postes de commandement, de bases aériennes et navales, de zones de regroupement ou de verrous logistiques, qui doit permettre d’affaiblir la vigueur des forces adverses. Ces options ne sont pas uniquement valables dans le cadre d’une guerre défensive, mais également dans celui d’une reprise par la force de la « province rebelle » de Taïwan par exemple. Les missiles de la FMS jouent ici un rôle de premier plan, en permettant des frappes à distance sans exposer l’aviation, du moins dans un premier temps.

La troisième crise du détroit de Taïwan a ainsi montré le rôle central des missiles DF (Dong Feng, « vent d’est ») ‑11 et ‑15 (4). Elle a également été l’occasion d’une démonstration de force américaine que la Chine ne pouvait pas contrer – un fait qui nourrira les réflexions doctrinales (5). À ce moment, Taipei ne disposait pas encore de systèmes antimissiles. Même après leur mise en service, les volumes d’armements à la disposition de Beijing autoriseront la saturation. En 2011, des analystes de la RAND estimaient qu’une salve de plus de 100 missiles pouvait atteindre Taïwan, qui ne disposerait une fois sa modernisation achevée que de 27 batteries de missiles Patriot et Tien Kung (6). De plus, une telle campagne de frappe pourrait être soutenue, sachant qu’en fonction des types de systèmes à courte et moyenne portée, de trois à six recharges seraient disponibles, les unités de missiles de la FMS fonctionnant de manière intégrée, permettant de recharger sur le terrain.

Au demeurant, ce qui est valable pour Taïwan l’est également pour la Chine, qui a historiquement considéré qu’elle devait exploiter sa profondeur stratégique afin de maximiser la protection de ses forces suivant une logique dite de « front léger, arrière fort ». En conséquence, les efforts en matière de développement des capacités balistiques chinoises ont porté sur leur précision, mais également sur l’allongement de leur portée : stricto sensu, les capacités balistiques de la FMS dans les années 2020 ne devraient plus compter de missiles d’une portée inférieure à 600 km, permettant un ciblage de Taïwan loin dans l’intérieur des terres et compliquant la tâche des forces qui seraient amenées à les détruire.

Les années 1990 furent aussi celles du développement d’engins à plus longue portée – comme le DF‑21C, le DF‑16 ou le DF‑15B –, mais aussi de plusieurs appareils de combat, dont le JH‑7A Flounder. Si le programme remonte à 1973, il a fallu attendre 2004 avant qu’il n’entre effectivement en service dans la force aérienne comme dans l’aéronavale (7). Cette dernière envisageait son utilisation dans des missions antinavires, mais la vision de la force aérienne était différente. Si elle prenait également en compte l’assaut à la mer, il s’agissait également de pouvoir mener des frappes de précision sur les arrières adverses. Très tôt, il a été question de pénétration à basse altitude, le besoin de précision intervenant dans les années 1990. Dans le même temps, les capacités air-sol évoluaient également en fonction des achats effectués en Russie (Su‑30MKK en particulier), ce qui a débouché dans les années 2010 sur la mise en service des J‑16, équivalents chinois des Su‑30MKK.

Les années 1990 ont également été celles de la relance du développement des bombardiers H‑6 après une première modernisation sommaire. Les futurs H‑6K et M seront cette fois lourdement modifiés. Comme le JH‑7A, ils sont destinés à servir aussi bien dans la force aérienne que dans l’aéronavale, d’abord pour des missions antinavires au long cours. Cependant, leur dotation en missiles de croisière d’attaque terrestre est assez rapidement évoquée. Les appareils reçoivent également une nouvelle motorisation, plus économe. La soute à bombes du H‑6K semble condamnée et remplacée par des réservoirs supplémentaires, tandis que deux (H‑6M) ou quatre (H‑6K) pylônes d’emport d’armement supplémentaires – pour un total de respectivement quatre ou six – sont installés, la cellule étant renforcée. Les modifications apportées permettent d’accroître son rayon d’action. Ce n’est cependant que récemment qu’un H‑6 doté d’une perche de ravitaillement en vol a été observé.

Les rationalités doctrinales du nouvel arsenal

D’un point de vue doctrinal, les ambitions chinoises se heurtent cependant à plusieurs obstacles – le moindre n’étant pas la capacité de ciblage et le renseignement – aussi bien pour ce qui est encore la Deuxième Artillerie que pour la force aérienne. À la fin des années 1990, les missions offensives de cette dernière ont déjà évolué. Elles sont décrites comme l’appui aux forces terrestres, les offensives aériennes, le blocus aérien et la coercition aérienne (8). Cette dernière – weishe, en chinois – n’est au demeurant pas propre à la force aérienne. Le lancement de missiles à proximité de Taïwan est un cas concret de coercition, la démonstration de force devant alors persuader Taipei de calmer ses ardeurs indépendantistes. Les offensives aériennes induisent également une résonance avec les capacités de la Deuxième Artillerie, incluant des frappes massives sur les arrières adverses ; de même que le blocus par voie aérienne, qui doit empêcher un adversaire de pouvoir utiliser ses bases aériennes et navales par leur destruction ou par l’interdiction des flux d’avions et de navires.

Comparativement, l’appui aux forces terrestres est plus spécifique à la force aérienne. Il est entendu comme le Close Air Support et l’interdiction ; mais aussi comme le transport tactique et stratégique, les opérations aéroportées contre les centres décisionnels adverses (9) ou le déploiement au sol d’une défense aérienne en appui aux forces terrestres. Ces différentes rationalités tranchent avec celles prévalant dans les années 1970 et 1980, non seulement par la plus grande diversité de modes d’action potentiels, mais aussi par des accents plus offensifs. À la fin des années 1990, la doctrine aérienne évolue avec l’apparition de principes opérationnels (10) :

• la « surprise » et la « frappe en premier » afin de gagner l’initiative ;

• la « concentration des meilleurs actifs », qui prévoit d’engager les meilleurs équipages/appareils en particulier sur les objectifs susceptibles d’avoir le plus d’influence sur la guerre. On peut ainsi y voir les germes d’une logique de ciblage en termes de centre de gravité opératif et stratégique ;

• l’« action offensive comme composante de la défense aérienne », soit la destruction des équipements adverses susceptibles de poser la plus grande menace sur les forces chinoises. On remarque au passage le glissement de Beijing d’une approche historiquement strictement défensive au niveau du territoire à une approche plus large, de projection ;

• la « coordination rapprochée », qui implique une plus grande intégration entre les capacités des différentes armées, avec un commandement unifié au niveau du théâtre permettant une meilleure coordination opérative, y compris en offensive, en y incluant la Deuxième Artillerie. Cependant, cette aptitude sera douteuse jusque dans les années 2000.

Une version révisée des orientations de campagne apparaît en 1999, qui précise les trois types de campagnes susceptibles d’être menées par la force aérienne : offensive aérienne, défense aérienne et blocus aérien. À titre de comparaison, les deux types de campagnes de la Deuxième Artillerie étaient – et restent – la contre-­attaque nucléaire et la frappe conventionnelle. En plus de celles des forces terrestres (11) et de la marine (12), six campagnes sont interarmées : blocus, opérations amphibies, défense contre les raids aériens, contre-­attaque à la frontière, opérations aéroportées, contre-­débarquements amphibies (13). Ce n’est cependant qu’en 2004 que la force aérienne se dote d’une doctrine en bonne et due forme. Elle permet de définir son apport aux directives militaires stratégiques nationales comme «  les opérations intégrées aériennes et spatiales, simultanément défensives et offensives (14) ». Dans le même temps, le chef d’état-­major de la force aérienne est admis à la Commission militaire centrale, signe d’un poids politique plus fort du service.

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