L’espace kurde de Syrie : l’invention d’un territoire

Se produit alors en Djézireh – la partie la plus orientale de la Syrie et du Rojava –, une évolution distincte liée au croisement de trois phénomènes convergents. Le premier tient à l’adoption d’un discours de défense de la kurdicité par les autorités mandataires, principalement les services de renseignement. Leurs agents locaux, découvrant un peuple et son histoire, se rangent à leur cause pour obtenir une place plus importante dans la nouvelle Syrie. Le deuxième porte sur l’avènement d’une génération de militants kurdes depuis les grandes villes syriennes, qui réinventent autour de publications une culture kurde modernisée. Le dernier enfin – et certainement le facteur le plus décisif – repose sur l’adoption du traité de 1936 qui doit voir la Syrie évoluer vers l’indépendance. Or ce traité dissipe les ambiguïtés présentes depuis le début du mandat, dans un sens qui ne favorise pas tous les acteurs.

Soudainement, la classe politique aleppine et damascène gouvernerait la Syrie des périphéries. En réponse à cela et à l’instigation d’une partie des officiers français locaux peu désireux de voir une indépendance, un mouvement autonomiste se forme en Djézireh, faisant de ce bastion le seul territoire suffisamment important pour devenir autonome. Les espaces autour d’Afryn et de Jerablos sont alors délaissés. Mais il apparaît vite que cette velléité indépendantiste achoppe devant la diversité des populations de Djézireh. La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) voit au contraire la Syrie se déclarer indépendante et les élites locales négocier en urgence une position dans le nouvel État. Elle leur est reconnue, comme députés d’une assemblée dominée par des représentants venant des grandes villes syriennes.

L’indépendance présente donc ce paradoxe de voir des zones intégrées dans un plus vaste ensemble – la Syrie – au titre de zones frontières, cul-de-sac de la souveraineté des nouveaux pouvoirs. En revanche, la période des années 1950 est aussi décisive pour le développement régional. Les capitaux accumulés par la bourgeoisie urbaine (aleppine surtout) sont investis dans l’« or blanc », les cultures du coton se répandant sur les pourtours de l’Euphrate. Ces régions entrent dans l’âge du capitalisme agricole. En parallèle, dans les petites villes, la migration, principalement pour les études, vide les lieux de certaines populations. Les Arméniens partent vers Alep. Une transmission de compétences et d’activités s’opère alors : les Kurdes deviennent à Kobané les spécialistes de l’industrie mécanique à la place des Arméniens. Cette mutation signale la sédentarisation de nouveaux groupes dans les petites villes. Ce double processus bouleverse la région, faisant d’elle un enjeu des convoitises marchandes sans pour cela que sa population bénéficie de la croissance.

De l’avènement du Baas à la révolution de 2011

L’arrivée au pouvoir du Baas en 1963 change la donne régionale. Au sein des trois enclaves étudiées, elle s’accompagne d’une série de transformations qui vont faire d’elles, plus que jamais, un espace du lointain sous la férule du joug policier. Lieux hautement contestataires avec de nombreux membres appartenant au parti communiste ou nassérien, les jeunes des localités sont progressivement soumis à un nouveau contrôle tatillon. Ainsi, la dernière manifestation publique conduite par des étudiants à Jerablos advient en 1964. Ses populations intègrent après les organes du parti Baas. Ensuite, les mesures de réforme agraire, voyant des redistributions en famille et à destination de populations déclassées, font de la terre un enjeu et un outil de contrôle. En quelques années, plus de 80 % de la terre bascule en statut indivis, faisant que sa possession dépend des accords familiaux supervisés par les services. Enfin, dans l’optique annoncée de lutter contre les puissances voisines, turques en l’occurrence, et devant la renaissance d’actions armées kurdes en Irak et en Turquie, les nouvelles autorités accélèrent la dépossession de droits dont sont victimes les Kurdes ; 120 000 d’entre eux perdent leur nationalité dans le recensement de 1962 quelques mois avant l’arrivée du Baas. Le nouveau président, Hafez al-Assad (1970-2000), prolonge cette entreprise par la privation de propriété, le déplacement de populations pour constituer la « ceinture arabe » sur la bordure de la Turquie. En quelques années, les enclaves d’Afryn, de Jerablos-Kobané et de Qamichli-Hassaké deviennent des lieux isolés, bloqués dans leurs échanges par la fermeture de la frontière et extrêmement contrôlés par les services syriens qui s’infiltrent dans les logiques familiales, pour empêcher toute dissidence à la frontière.

Cette situation se transforme au cours des années 1990, lorsque le caractère frontalier de ces zones est exploité par le régime. Dans le conflit entre la Turquie et la Syrie, Hafez al-Assad encourage l’installation de militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour qu’ils gênent le voisin turc. Progressivement, des forces se revendiquant de la kurdicité tiennent l’espace public, sans pour cela être intégrées dans les dispositifs institutionnels du régime. Plus encore, la frontière est reconnue comme zone de transit, et de multiples trafics peuvent s’y développer.

Pour de nombreux habitants de Jerablos ou de Kobané, les années 1990 sont remémorées comme le moment où la ville se ruralise par la sédentarisation de nouveaux groupes chassés par les projets hydrauliques du régime. Cependant, l’espace des trois enclaves change de statut. Si les premières années du règne baasiste en font une zone de front, de délaissement et de contrôle, la nouvelle donne géopolitique lui restitue la nature de société de frontière dans laquelle refuges et trafics prospèrent.

L’arrivée au pouvoir, en 2000, de Bachar al-Assad soulève un ensemble de paradoxes dans la région. C’est le premier président depuis les années 1950 à se rendre en Djézireh. L’inscription dans le nouveau plan quinquennal en 2010 d’une mission d’urgence pour la Djézireh signale l’intérêt du pouvoir central pour ce territoire. Les autorités constatent le grand dénuement et le retard qui l’affectent, alors que son importance se révèle décisive dans la géopolitique de la région après 2003. Dans le cadre du rapprochement avec la Turquie, entrepris en 1998, la question kurde constitue un problème. Bientôt, les chefs du PKK sont forcés au départ ou à l’exil intérieur. Cette première étape permet bien vite de rouvrir les marchés et les frontières. Les habitants de la Syrie découvrent l’envers turc pour la première fois de leur vie. L’entrée de l’autre côté révèle un autre monde moins contrôlé et plus libre.

À côté de cette évolution, les événements irakiens postérieurs à 2003 – la naissance d’une zone kurde autonome – et les déceptions devant la fermeture de l’espace public après l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad précipitent une première insurrection en Djézireh. Les populations des principales villes de Djézireh organisent une série de manifestations appelant à voir les Kurdes recouvrer leurs droits. Les mobilisations tournent à l’émeute. Le pouvoir confie alors à Maher al-­Assad, le frère du président, le soin de réprimer férocement la contestation. Dans le reste de la Syrie, le mouvement kurde ne bénéficie pas de forts soutiens dans l’opinion, alors qu’il s’apparente à une première remise en cause de la dictature.

À la fin des années 2000, la situation d’Afryn, de Jerablos-­Kobané et de Qamichli est, à plus d’un titre, paradoxale. Les populations de ces zones délaissées migrent dans les villes et constituent des relais avec Alep ou Damas, lieux dans lesquels elles découvrent une nouvelle culture en voie d’éclosion faite de cafés, d’Internet, d’études supérieures, etc. En revanche, ces bourgs et leurs campagnes, s’ils ont connu une petite amélioration avec le rapprochement turc, n’en demeurent pas moins des zones sous-développées. Cependant, une partie de leur jeunesse apprend dans les villes syriennes à s’organiser – autour de projets associatifs et culturels – et une autre partie conserve le souvenir traumatisant d’une contestation en 2004 abandonnée du reste de la population. Aussi, lorsque le mouvement révolutionnaire commence en 2011, il gagne ces espaces éloignés et en réinvente les logiques locales.

Vers l’autonomisation d’un espace frontalier

Les territoires revendiqués par le Rojava présentent une évolution historique commune. Cette dernière ne semble pas principalement déterminée par le caractère kurde d’une partie de sa population. Au contraire, le paramètre frontalier semble essentiel pour comprendre sa trajectoire historique. Zone reconquise pendant les dernières décennies ottomanes, elle est contrôlée à l’époque mandataire par une civilisation de l’urbain qui se met en place autour de petits bourgs. L’amalgame qui s’y opère se prolonge après l’indépendance et sous le régime baasiste. Cependant, ces espaces sont alors délaissés comme les périphéries d’un monde sans contact avec l’extérieur. La réouverture de la frontière, les mouvements de population entre ces territoires et les grandes villes syriennes, les nouvelles donnes culturelle, économique et sociale, le bouleversement géopolitique postérieur à 2003, aboutissent à créer toutes les conditions pour qu’une autonomisation de l’espace frontalier se réalise, sous la conduite d’un groupe politique qui y projette son utopie politique.

L’Empire ottoman, d’après le traité de Sèvres de 1920

Notes

(1) L’usage de l’antiquité hellénistique, voire du temps de Mari et d’Ebla, a pu être esquissé par le régime baasiste pour légitimer son rêve grand-syrien. Stéphane Valter, La construction nationale syrienne : Légitimation de la nature communautaire du pouvoir par le discours historique, CNRS Éditions, 2002.

(2) Le terme de « Djézireh » renvoie aux terres entre les deux fleuves, île dans la steppe.

(3) Sous la conduite d’Ibrahim Pacha (1789-1848), fils de Mehemet Ali (1769-1849), les forces égyptiennes envahissent les provinces syriennes en 1832.

(4) Entretien de l’auteur avec des habitants de Kobané et de Gaziantep, mai 2017.

(5) Jean-David Mizrahi, Genèse de l’État mandataire : Service des Renseignements et bandes armées en Syrie et au Liban dans les années 1920, Publications de la Sorbonne, 2003.

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