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Des modes de guerre réguliers et irréguliers

La figure de l’insurgé et du combattant irrégulier semble omniprésente dans les conflits contemporains. Cela correspond en partie à l’évolution de ces derniers vers des formes particulières : celles des conflits armés internes (1). Au-delà, la notion de « guerre hybride » semble accentuer le brouillage entre les catégories conventionnelles des modes de guerre réguliers et irréguliers, à tel point qu’elle est utilisée pour caractériser aussi bien les actions des forces russes en Ukraine, les stratégies supposées des « Occidentaux » dans les « révolutions de couleur » ou encore les modes de guerre des cartels mexicains ou des organisations djihadistes du Pakistan jusqu’au Sahel (2).

Pour autant, distinguer entre les notions d’irrégulier et de régulier importe afin d’en évaluer l’impact stratégique. À cet effet, il convient de comprendre que ces deux catégories ont connu de profondes évolutions historiques quant à leur signification et à leur portée tant normative que stratégique. Ces changements correspondent à la construction respective d’un modèle et d’un contre-modèle. Ils témoignent enfin que le choix d’un mode de guerre relève plus d’un calcul tactique et stratégique que de la nature même du belligérant ou de l’objet du conflit (3).

Petite guerre et guerre réglée
La distinction entre ces deux catégories de modes de guerre et de combattants repose sur la question de la régulation de la guerre à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, à la fois comme un instrument entre souverains et comme manière de recourir à la force. À ce titre, la constitution de troupes et de doctrines régulières s’est accompagnée en Europe de l’introduction plus ou moins sélective et plus ou moins acceptée de troupes, doctrines et usages irréguliers. D’un côté, la volonté de limiter la guerre dans ses buts comme dans ses moyens se traduit par la mise en place d’un régime militaire fondé sur l’emploi de troupes « réglées » en formations linéaires afin de maximiser l’emploi des armes à feu ainsi que la manœuvre (4). De l’autre, le rejet de méthodes que l’on prête aux « nations non civilisées », parce qu’elles sont considérées comme non rationnelles (raids sur les populations civiles, embuscades et coups de main sur les arrières de l’ennemi, etc.), n’exclut pas l’emploi de troupes irrégulières (5). À ce sujet, deux traditions semblent se dégager dans le courant du XVIIIe siècle. Les armées continentales intègrent des troupes irrégulières d’infanterie et de cavalerie légère (hussards, pandours, « arquebusiers de Grassin ») pour mener des missions de reconnaissance, de flanc-garde ou de harcèlement de l’adversaire en préparation de la bataille dans la guerre de partis ou « petite guerre » (6). Les officiers de l’armée britannique sont plus réticents et n’utilisent qu’exceptionnellement de tels irréguliers, essentiellement pour réprimer des rébellions comme en Irlande (seconde moitié du XVIIe siècle) ou lors du soulèvement jacobite de 1745 en Écosse (7). Il faut également noter que les troupes et les tactiques irrégulières – notamment contre les établissements civils – sont plus courantes dès lors que les Européens s’affrontent hors d’Europe ou qu’ils combattent des peuples non européens. Ainsi, la réprobation concernant les combattants irréguliers et leurs modes de guerre se fait en fonction d’un double jugement tactique (leur utilité pour préparer la bataille) et normatif (la nature de l’adversaire contre lequel on emploie la force).

Professionnalisation et politisation du combattant
La distinction entre régulier et irrégulier se renforce et s’institutionnalise par la professionnalisation de la guerre découlant de l’émergence d’organisations militaires et bureaucratiques au XIXe siècle. Ce processus n’est pas tant fonctionnel que politique dans la mesure où il permet à l’État d’affermir son contrôle sur la guerre et de monopoliser les moyens de la violence légitime.

La professionnalisation découle des besoins de l’État moderne dans un contexte où la conscription et l’industrialisation accroissent les moyens de sa compétition avec les autres États-nations européens. Les armées de masse industrielles de la fin du XIXe et du début du XXe siècle font donc l’objet d’une régulation et d’un contrôle exercé par une bureaucratie militaire informée par les valeurs du corps des officiers (8). Au cours du XXe siècle, la professionnalisation permet aussi de limiter son rôle social et d’encadrer ou d’empêcher son intervention en politique. En même temps que la guerre se spécialise socialement, elle est marquée par une forte volonté régulatrice aussi bien interne (de la part du corps des officiers) qu’externe (de la part du pouvoir politique).

L’armement du peuple demeure néanmoins une donnée constitutive des conflits des XIXe et XXe siècles. Des francs-tireurs français de la guerre de 1870 aux mouvements de libération nationale des années 1950-1960 en passant par les insurgés boers du début du XXe siècle persiste une tradition où le combattant est également un partisan « tellurique », car il est attaché à la terre qu’il défend contre les envahisseurs ou les exploiteurs (9). La fusion entre la sphère militaire et la sphère politique trouve une forme d’accomplissement au cours du XXe siècle dans la guerre révolutionnaire, dont la théorie maoïste de la guerre populaire prolongée est l’archétype. La constitution de groupes de résistants, de partisans ou de combattants de la liberté mobilisant le peuple et agissant en son nom présente une série de défis tactiques, juridiques et politiques aux États modernes et aux techniciens de la violence que sont les militaires réguliers. Au cœur de ces défis se trouve la question de la légitimité des combattants à recourir à la force et de la manière de les combattre comme de les traiter. Ainsi, la distinction oppose désormais le combattant professionnel, représentant la revendication de l’État au monopole de la violence légitime, et le combattant politisé pour lequel la légitimité réside dans la cause justifiant le recours aux moyens de la violence (10).

Pour autant, cette distinction est mise à mal par des processus croisés de professionnalisation et de politisation. Les mouvements de libération nationale s’érigent progressivement en organisations hiérarchiques et régulées afin de se transformer en armées conventionnelles, soit pendant le conflit, soit à son issue. Ce processus peut être plus ou moins abouti, mais participe d’une normalisation des combattants irréguliers en fonction de l’évolution des rapports de forces ou des dynamiques politiques du conflit. Le processus inverse se constate également lorsque les militaires des armées régulières se trouvent investis de responsabilités administratives ou de maintien de l’ordre (conquête coloniale ou luttes contre les mouvements de décolonisation), se dotent de causes idéologiques (guerre contre-révolutionnaire) ou adoptent les tactiques de l’adversaire (contre-guérilla et contre-insurrection). La déprofessionnalisation qui en résulte est présentée comme une régression dans la perspective d’une possible remontée en puissance contre un adversaire conventionnel (11). Ainsi, la distinction normative a‑t‑elle des conséquences à la fois sur l’identité des combattants individuels ou de leurs organisations et sur le contrôle exercé par la sphère politique sur l’emploi de la force.

La bataille décisive et les stratégies indirectes

Distinguer entre le régulier et l’irrégulier revient également à poser la question des formes et de la nature de la stratégie. Loin de refléter une opposition essentielle entre deux formes de guerre, ces modalités illustrent la prégnance de traditions stratégiques et l’importance du choix des moyens et des voies en vue d’atteindre un objectif politique. Le mode de guerre régulier s’institutionnalise au cours du XIXe siècle autour de la définition particulière de la stratégie qui domine au sein des organisations militaires naissantes. Les penseurs et stratèges des XVIIe et XVIIIe siècles soulignent l’importance des stratagèmes et la nécessité de stratégies indirectes, ne négligeant pas le rôle joué par les facteurs non militaires dans la conduite de la guerre. Les guerres napoléoniennes et l’interprétation des auteurs dominants que sont Jomini ou Clausewitz insistent au contraire sur la centralité des moyens militaires et sur la définition de l’armée adverse comme centre de gravité de l’ennemi. Le XIXe siècle consolide ainsi une rationalité stratégique marquée par la recherche de la « bataille décisive » comme objectif ultime dans le cadre d’une stratégie directe (12).

Le mode de guerre irrégulier pourrait être considéré en première analyse comme regroupant l’ensemble des approches autres que la recherche de la victoire militaire et valorisant les stratégies indirectes. C’est un premier sens permettant de lier irrégularité et asymétrie : le contournement des voies et moyens privilégiés de manière conventionnelle par l’adversaire. Les stratégies terroristes ou les tactiques non linéaires sont ainsi l’objet de réprobation normative, mais aussi de défis opérationnels et tactiques. Sous cet angle, le risque pour le régulier n’est pas tant d’échouer à s’adapter que de trop se focaliser sur ces aspects en raison de leur caractère non conventionnel (13). L’intégration des dimensions politico-stratégiques permet de dépasser l’opposition entre ces deux modes de guerre en rappelant leur complémentarité au service d’une logique politique (14).

Ainsi, le mode de guerre irrégulier perd son caractère exceptionnel pour devenir un choix. Celui-ci dépend de la configuration stratégique. Historiquement, le recours à l’irrégularité est une stratégie de l’insurrection ou de la sécession dans le cadre d’un conflit où la souveraineté est l’enjeu (15). Mais il peut également s’inscrire dans un contexte d’évitement de l’escalade et de la guerre. Le mode de guerre irrégulier, parce qu’il surprend et parce qu’il s’écarte des normes établies, permet de s’assurer des gains stratégiques en évitant les pénalités liées au recours à la force. La distinction entre régulier et irrégulier perd donc de sa pertinence analytique et stratégique. Mieux, en montrant le caractère contingent et changeant de ces catégories, il est possible de comprendre en quoi les représentations liées à la guerre et au combat peuvent conduire à des choix réducteurs, voire à la paralysie décisionnelle (16). Comme le souligne Rob Johnson, « elle [la guerre hybride effaçant la distinction entre irrégulier et régulier] n’est pas un phénomène nouveau, mais un produit d’un moment particulier des affaires internationales où le monde occidental a placé sa foi dans la suprématie incontestée de sa propre puissance militaire et dans les normes des institutions internationales (17) ». 

Notes
(1) Theo Farrell et Olivier Schmitt, « The Causes, Character and Conduct of Internal Armed Conflict and the Effects on Civilian Populations, 1990 – 2010 » in V. Türk, A. Edwards, & C. Wouters (dir.), In Flight from Conflict and Violence : UNHCR’s Consultations on Refugee Status and Other Forms of International Protection, Cambridge University Press, Cambridge, 2017, p. 25-58.
(2) Andrea Beccaro, « Modern Irregular Warfare : The ISIS Case Study », Small Wars & Insurgencies, vol. 29, no 2, 2018, p. 207-228 ; Élie Tenenbaum, « Le piège de la guerre hybride », Focus stratégique, no 63, octobre 2015 ; Mark Galeotti, « The mythical ‘Gerasimov Doctrine’ and the language of Threat », Critical Studies on Security, 2018 ; Alexander Lanoszka, « Stop calling every potential act of Russian aggression ‘hybrid warfare’ », blog International Affairs, 24 mai 2018, en ligne : https://​medium​.com/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​-​a​f​f​a​i​r​s​-​b​l​o​g​/​s​t​o​p​-​c​a​l​l​i​n​g​-​e​v​e​r​y​-​p​o​t​e​n​t​i​a​l​-​a​c​t​-​o​f​-​r​u​s​s​i​a​n​-​a​g​g​r​e​s​s​i​o​n​-​h​y​b​r​i​d​-​w​a​r​f​a​r​e​-​e​9​8​0​b​3​b​8​8​8a9 (consulté le 4 décembre 2018).
(3) Stéphane Taillat, « Modes de guerre : stratégies irrégulières, stratégies hybrides » in Stéphane Taillat, Olivier Schmitt et Joseph Henrotin (dir.), Guerre et stratégie : approches, concepts, PUF, Paris, 2015, p. 253-279.
(4) James Whitman avance même que la régulation de la guerre se renforce au XVIIIe siècle par l’émergence d’une norme instituant la bataille comme moyen de règlement des différends (par opposition aux autres formes de guerre comme les raids ou la poliorcétique). James Whitman, The Verdict of Battle : The Law of Victory and the Making of the Modern World, Harvard University Press, Harvard, 2014. L’effacement de cette norme s’expliquerait par l’émergence des armées et guerres « de masse ».
(5) Olivier Schmitt, « les théories de la guerre irrégulière » in Jean-Vincent Holeindre et Jean Baechler, Penseurs de la stratégie, Hermann, Paris, 2014, p. 227-238.
(6) Sandrine Picaud-Monnerat, La petite guerre au XVIIIe siècle, ISC/Economica, Paris, 2010.
(7) John Grenier, The First Way of War : American War Making on the Frontier 1607-1814, Cambridge University Press, Cambridge, 2008, p. 87-114.
(9) Sinisa Malesevic, The Sociology of War and Violence, Cambridge University Press, Cambridge, 2010, p. 118-145. Carl Schmitt, Théorie du partisan, Flammarion, Paris, 1963.
(10) Tanisha Fazal a montré combien le droit international humanitaire a tendu à limiter la mention des combattants irréguliers afin de ne laisser aucun doute sur l’asymétrie de la légitimité avec les États. Par conséquent, certaines organisations ont pu indiquer leur souci de respecter le droit des conflits armés afin de gagner en reconnaissance internationale. Tanisha M. Fazal, Wars of Law : Unintended Consequences in the Regulation of Armed Conflict, Cornell University Press, Ithaca, 2018, p. 30-37.
(11) Douglas Porch, Counterinsurgency : Exposing the Myths of the New Way of War, Cambridge University Press, Cambridge, 2013 ; Élie Tenenbaum, Partisans et centurions : une histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, Perrin, Paris, 2018.
(12) Lawrence Freedman, « The Meaning of Strategy. Part I : The Origin Story », Texas National Security Review, vol. 1, no 1, novembre 2017, p. 90-105. Sur la distinction entre stratégie directe et indirecte, voir André Beaufre, Introduction à la stratégie, 2e édition, Hachette Littérature, Paris, 1998, p. 62-63. Il s’agit de « deux modes qui coexistent et se complètent  » (p. 63).
(13) Le fait qu’il s’agit d’un défi politique et non d’une question de technique et de tactique est parfaitement mis en lumière par les échecs nombreux à adopter le modèle de guerre populaire prolongé. Thomas A. Marks et Paul B. Rich, « Back to the Future : People’s War in the 21st Century », Small Wars and Insurgencies, vol. 28, no 3, 2017, p. 409-425. Voir aussi M. L. R. Smith et David Martin Jones, The Political Impossibility of Modern Counterinsurgency : Strategic Problems, Puzzles and Paradoxes, Columbia University Press, New York, 2015.
(14) Le dépassement de cette opposition passe par la mise en lumière de la complexité des traditions militaires. Voir par exemple Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie, Perrin, Paris, 2017.
(15) Il s’agit du lien classique entre irrégularité et asymétrie. Sur cette tradition historique, voir Lawrence Freedman, Strategy : A History, Oxford University Press, Oxford, 2013.
(16) Rob Johnson, « Hybrid War and Its Countermeasures : A Critique of the Literature », Small Wars and Insurgencies, vol. 29, no 1, 2018, p. 141-163.
(17Ibid., p. 155.

Légende de la photo en première page : Progression de combattants du Viêt-cong. Le mode de guerre irrégulier est ancestral, mais il ne peut se départir des fondamentaux de la stratégie. S’adapter aux contingences locales en fait partie. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°64, « Techno-guérillas – Anatomie de l’ennemi probable  », février-mars 2019.

À propos de l'auteur

Stéphane Taillat

Maître de conférences à l’université Paris-VIII détaché aux Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, chercheur au Centre de géopolitique de la datasphère (GEODE) et au pôle « mutations des conflits » du Centre de recherche des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC).

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