Pourquoi Judith Bernard (et tous les autres) ?

Chroniqueuse et titulaire d’un doctorat en études théâtrales et linguistique, Judith Bernard a récemment effectué un passage remarqué dans une édition du 28 Minutes d’Arte. Qu’elle me pardonne, mais son raisonnement va me servir de prétexte pour m’interroger sur la raison de la persistance d’une approche finalement assez répandue. Pour en faire un idéal-type – et donc grossir le trait abusivement, tant les positions varient – les attentats djihadistes que nous subissons ne sont que la conséquence de nos actes, nous sommes globalement responsables de l’émergence du djihadisme, nous bombardons des populations civiles et sommes en guerre perpétuelle et il ne faut dès lors donc pas s’étonner que, face à l’oppression que nous imposerions, nous soyons frappés en retour.

Je ne vais pas revenir ici sur les biais liés à cette approche, grossière parce qu’elle nie les spécificités des pays, des opérations, de l’histoire ou plus simplement, comme je l’expliquais ici, des dynamiques liées à l’agency de ces groupes. Et ce, sans noter le paradoxe qu’il y a à dire qu’on n’écoute pas ce qui ne serait qu’une revendication des djihadistes… tout en niant leur altérité et leur autonomie politique propre. Soit une posture pour le moins peu respectueuse (qu’on le veuille ou non, l’ennemi a des ambitions) et stratégiquement dangereuse (les rationalités ennemies doivent être comprises pour être combattues). 

Non, ce qui m’intéresse en l’espèce est la persistance de cette vision : pourquoi, en dépit du grand nombre d’ouvrages et d’articles publiés sur l’islam politique, le djihadisme, les groupes s’en revendiquant, les mondes musulmans en Afrique, en Asie, au Moyen Orient ou encore les opérations militaires, en arrive-t-on à penser que, finalement, l’Autre ne serait « politiquement et stratégiquement vivant » que parce que nous l’agresserions ? Pourquoi les tenants de cette approche nient-ils les variétés de djihadisme comme celles de leurs cibles ? 

Certes, il y a leur (et non pas « le ») manque d’information pertinente. Elle ne manque pas, mais elle est massive et implique de commencer par quelque part. Elle implique aussi du travail : pour s’exprimer un peu, il faut lire beaucoup, de manière suivie. Et en l’occurrence, cela implique une nuance qui n’est plus dans l’air du temps – y compris pour des médias qui veulent du « quick and dirty » (oui, il y a une référence cachée) en moins de 10 minutes sur des sujets dont l’étude a pris des vies entières. Il faut aussi s’exprimer pour exister, mais sans travail, cela peut impliquer d’avoir positions peu nuancées, caricaturales. Le phénomène n’est pas neuf – les explications simples mais bancales attirent plus que les explications compliquées – mais cette immédiat-cratie/E-médias-cratie participe assurément de l’infauxcalypse actuelle. 

S’y ajoutent les biais idéologiques : chacun a des opinions politiques et celles-ci peuvent influer sur l’expression et les analyses. S’y ajoutent des biais méthodologiques associés, au point, pour certains tenants des études dites critiques, que la neutralité axiologique ne peut exister – ce qui est bien pratique, avouons-le, pour faire passer une opinion politique pour une analyse objectivée. In fine, l’insécurité épistémologique que j’évoquais dans cet article ne fait que se renforcer. 

Mais il y a peut-être (et certainement même) d’autres hypothèses. L’une d’elles renvoie à notre rapport à la certitude et au contrôle. L’histoire de l’Occident de ces soixante dernières années est aussi une histoire du contrôle, de la rationalisation, de la recherche de la certitude, de la « paramétrisation » de tout ce qui nous entoure. Ses expressions sont nombreuses – certainement dans le domaine militaire – et sont renforcées par la percolation de la digitalisation, mais je pense qu’elle a aussi une influence sur la manière dont les menaces sont appropriées, pour ensuite passer par les filtres méthodologiques et politiques.

Face à un djihadisme que les rationalités qui innervent nos sociétés pensent comme « imparamétrable », « illogique » voire « fou »[1], l’approche consistant à nous voir comme exclusivement ou en bonne partie fautifs du djihadisme et comme responsable des attaques sur nos sols oppose… notre responsabilité. Perçue comme imparamétrable suivant nos normes et notre rationalité, la rationalité de l’Autre est niée. En d’autres termes, « puisque je ne peux pas comprendre l’Autre, c’est que ça doit venir de Moi ». C’est aussi et au-delà un refus de l’incertitude, qui n’est propre aux seules questions de défense, et dont a aussi pu voir les effets dans les discours des uns et des autres sur l’actuelle pandémie.

La vision ne peut être qu’inquiétante. D’abord parce qu’elle sert sans le vouloir le dessein ennemi en relativisant sa portée et sa spécificité, mais aussi parce qu’elle est aussi enfermée sur soi-même que celle de l’ennemi, imperméable à la nuance. En démocratie, cette posture est (heureusement) respectable et doit pouvoir être entendue. Mais elle doit aussi pouvoir nous remettre en cause, notamment dans la manière d’aborder les questions de sécurité nationale. Au plan médiatique, certes – non, toutes les positions ne se valent pas et oui, les faits doivent primer – mais aussi au plan politique : quel est le sens d’une guerre, pourquoi la fait-on et pourquoi l’ennemi la fait-il ?

[1] Voir notamment Laure Bardiès, « La phobie, une passion antipolitique du XXIè siècle », Défense & Sécurité Internationale, n°138, novembre-décembre 2018.

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