La stratégie indo-pacifique du Japon

Enfin, et surtout, l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a été sans conteste un coup dur porté à la doctrine du pivot vers l’Asie promue par l’administration Obama depuis son arrivée à Washington (2009), avec pour ambition assumée de replacer les États-Unis au centre de l’échiquier asiatique et d’endiguer la puissance montante qu’est la Chine. Les discours de campagne de Donald Trump, très protectionnistes et hostiles aux alliances traditionnelles, et plus sûrement sa décision de quitter le Partenariat Trans-Pacifique (janvier 2018), ont semblé remettre en question l’engagement des États-Unis en Asie-Pacifique. Néanmoins, si la tendance actuelle penche fortement vers une perte d’hégémonie économique en Asie-Pacifique, il n’est pas question pour les États-Unis de laisser la direction géostratégique et navale à la Chine. Par conséquent, le dialogue Japon-États-Unis reste très fort sur les plans sécuritaires et commerciaux, notamment à travers l’engagement régional de Washington et son adhésion au concept de Free and Open Indopacific (FOIP). Par ailleurs, la guerre commerciale sino-américaine déclenchée par l’administration Trump, si elle suscite des craintes à Tokyo, démontre avec fermeté que les États-Unis travaillent à un repositionnement économico-politico-stratégique dans le cadre de l’Indo-Pacifique. Par extension, le rapprochement progressif entre Washington et New Delhi, apparu au grand jour lors de la visite officielle de Donald Trump en Inde (24-25 février 2020), renforce par la même occasion Tokyo qui peut ainsi étendre son intérêt vers l’océan Indien.

Vers un axe Tokyo-New Delhi fort

Au-delà de l’alliance avec les États-Unis, la stratégie Indo-Pacifique du Japon passe par le développement de relations politiques et économiques avec les pays riverains de l’océan Indien. À ce titre, l’Inde constitue un partenaire privilégié pour le Japon, les deux États partageant entre autres la même méfiance à l’égard de la montée en puissance chinoise et de ses ambitions régionales à travers la BRI et ses capacités navales.

Au cours de la dernière décennie, l’Inde a pris de plus en plus de place dans la stratégie Indo-Pacifique du Japon, Tokyo et New Delhi étant parfaitement conscients que la Chine n’a pas besoin de rattraper les États-Unis sur les plans économiques et militaires pour dominer l’Asie-Pacifique. C’est dans ce contexte que le Premier ministre Abe voit l’Inde comme un point d’ancrage de sa stratégie Indo-Pacifique. Dès lors, le Japon et l’Inde mettent progressivement en place des coopérations, dialogues et partenariats sur les plans sécuritaires, économiques et humanitaires (Humanitarian Assistance and Disaster Relief). Par exemple, Tokyo et New Delhi défendent une vision commune des voies de communication maritime ou SLOC (Sea Lines of Communication), qui doivent être vues comme un bien public régional, et prônent la liberté de navigation. De plus, dans son Livre blanc sur la défense de 2019, le Japon a remplacé la Corée du Sud par l’Inde, ce dernier devenant le troisième partenaire en matière de coopération sécuritaire, derrière l’Australie et les États-Unis.

Outre la sécurité maritime, le développement d’une connectivité stratégique et économique au sein de l’Indo-Pacifique a conduit à la conceptualisation du Corridor de croissance Asie-Afrique en 2017 (Asia-Africa Growth Corridor). Cette intégration du continent africain à l’ensemble plus étendu de l’Indo-Pacifique est aussi au cœur du partenariat stratégique avec New Delhi. Ce corridor de croissance vise à développer, avec le soutien du Japon et de la Banque asiatique de développement (BAD), des infrastructures portuaires reliant l’Inde à l’Afrique et l’Inde à l’Asie du Sud-Est. Cette coopération bilatérale en matière d’infrastructures portuaires est déjà visible au Sri Lanka, aux Maldives, au Bangladesh ou au Myanmar. 

En tant que puissances économiques asiatiques, le Japon et l’Inde investissent de façon coordonnée dans la sécurité maritime, la connectivité stratégique et dans des programmes d’aide pour la construction d’infrastructures. En jouant sur le terrain de la Chine, Tokyo espère amener Pékin à contribuer à la stabilisation de l’ensemble de l’Asie-Pacifique tout en respectant les règles de gouvernance et les valeurs du système libéral.

Les moyens militaires renforcés pour le Japon

Prenant acte de la lenteur des progrès de la négociation d’un Code de conduite en mer de Chine méridionale, le Japon s’est efforcé de promouvoir les forums de discussion multilatéraux sur les mers d’Asie du Sud-Est, notamment les ateliers sur la sécurité maritime de l’ASEAN Defense Ministers Meeting Plus ou de l’ASEAN Regional Forum. De plus, le Japon a développé une active politique de soutien bilatéral avec plusieurs États d’Asie du Sud-Est, notamment avec les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie et le Vietnam, en renforçant la coopération ancienne dans les domaines de la lutte antipiraterie et antiterroriste, pour y adjoindre des contacts plus fréquents entre états-majors, des exercices navals impliquant les gardes côtières, et le transfert de matériel militaire sous couvert de l’aide au développement des forces civiles de surveillance maritime et de garde côtière. De plus, le Japon vend activement ses avions de patrouille maritime P-1 à ses alliés. Pour le Japon, il s’agit de mobiliser la coopération entre gardes côtières afin de protéger ses intérêts maritimes, lutte contre la piraterie et la pêche illégale, mais aussi présence en mer et développement d’une coordination maritime en soutien à des pays eux aussi confrontés à la pression chinoise.

Parallèlement à ce rôle plus proactif de la diplomatie japonaise dans le domaine paramilitaire, Tokyo poursuit une active politique de renforcement de ses capacités militaires. En 2014, le gouvernement Abe a proposé une relecture de l’article 9 de la Constitution, qui théoriquement interdit au Japon toute participation à un conflit militaire en dehors de l’autodéfense : le Japon pourrait désormais participer à des opérations pour soutenir ses alliés. Déjà en 2008, le Japon avait indiqué qu’une attaque contre Taïwan serait considérée comme un casus belli.

Et de fait, la flotte japonaise est l’une des plus modernes et puissantes du monde. Avec 155 unités, elle est la 5e flotte en tonnage hors unités de soutien, et talonne le Royaume-Uni. Longtemps cantonnée à un rôle de lutte anti-sous-marine et de guerre des mines, la JMSDF (Japan Maritime Self-Defense Force) développe depuis plusieurs années des outils plus polyvalents avec une capacité de projection. 

Le Japon a ainsi mis sur pied une brigade d’assaut amphibie dont la cible a priori n’est ni un conflit contre la Corée du Nord, ni la Russie, mais bien la reprise éventuelle des îles Senkaku disputées avec la Chine. De nouveaux systèmes de missiles antinavires à longue portée (300 km) sont également en cours de développement et pourraient être déployés sur les îles de Miyako et Yonaguni dans une logique de déni d’accès aux îles disputées. Tokyo ne cache plus qu’une partie de son accroissement capacitaire est directement lié à ce litige territorial avec Pékin.

Le Japon aligne vingt sous-marins diesels de classe Soryu de 4100 tonnes, équipés du système de propulsion AIP (air independent propulsion system) qui leur permet de rester immergés plusieurs semaines ; deux autres sont en construction. La flotte détient cinq navires de ravitaillement en mer, et trois navires d’assaut amphibie de classe Osumi de 14 000 tonnes. Si plusieurs destroyers atteignent la limite d’âge et seront bientôt retirés du service, ils sont remplacés par des bâtiments nettement plus lourds et dotés de systèmes de guidage modernes Aegis capables de gérer plusieurs cibles simultanément : quatre bâtiments de classe Kongo (9500 t), deux de classe Atago (10 000 t) et deux de classe Maya (10 500 t). De plus, le Japon dispose de quatre porte-hélicoptères, deux Hyuga de 19 000 t et deux Izumo de 27 000 t. Le JDS Izumo et son groupe d’escorte ont déjà effectué deux patrouilles en mer de Chine méridionale dans une logique de déploiement symbolique de puissance. En décembre 2017, le Japon a annoncé son intention de convertir ces deux navires de classe Izumo en porte-aéronefs capables d’embarquer la version navalisée du F-35 ; l’achat de quarante-deux F-35B a par la suite été confirmé. Certes, le développement d’une capacité d’aviation embarquée suppose le développement d’une doctrine d’emploi, mais la marine japonaise dispose d’un fort degré d’entraînement et devrait rapidement se doter de capacités opérationnelles. Si le Japon se fait discret dans ses opérations maritimes, c’est pour le moment un choix politique, et non pas le reflet de faiblesses capacitaires, bien au contraire. Par ailleurs, Tokyo multiplie, en réaction aux positions chinoises, les annonces liées au développement de ses capacités aéronavales.

L’intérêt du Japon pour le concept d’Indo-Pacifique a été rapide et très significatif depuis le début des années 2010, marquant une rupture au niveau de la politique étrangère, de la géoéconomique et de la stratégique militaire de l’archipel nippon. Tokyo envisage désormais des actions complémentaires, dont le Japon serait l’instigateur, avec nombre d’acteurs partageant ses craintes face aux capacités économiques et militaires croissantes de la Chine.

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Notes

(1) Rory Medcalf, « L’Indo-Pacifique aux couleurs de la Chine », Politique étrangère, no 3, 2019, p. 49-61.

(2) La France est présente dans le Sud de l’océan Indien avec les îles de Mayotte et de La Réunion, les îles Éparses et les terres australes et antarctiques françaises, elle l’est aussi dans le Pacifique avec ses territoires en Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna, en Polynésie française et à Clipperton.

(3) Ben Doherty, « France and Australia Can Be Hart of New Indo-Pacific Axis, Macron Says », The Guardian, 2 mai 2018.

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