Les Hazaras : une minorité à la marge au centre des débats

Pour autant, l’Afghanistan (et sa classe politique) reste figé dans une structure sociale et ethnique ancienne – les Hazaras subissent encore des discriminations liées à leur statut traditionnel de serviteur. Leurs représentants politiques ne se voient pas confier de lourdes responsabilités au sein de l’appareil étatique. Celui-ci est encore dominé par les Pachtounes et, dans une moindre mesure, par les Tadjiks et les Ouzbeks. Les postes de ministres de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Intérieur n’ont pas été attribués à des Hazaras. Les accusations de favoritisme ethnique sont quotidiennes en Afghanistan, et ont pu gagner en crédibilité lors d’une fuite, en septembre 2017, d’un document officiel détaillant la volonté du gouvernement de préserver la mainmise des Pachtounes sur les postes stratégiques dans les secteurs militaires et civils de l’administration. Malgré ces discriminations, des Hazaras ont pu occuper des postes administratifs locaux importants en reconnaissance de leur rôle de résistants tant pendant l’occupation soviétique que sous l’ère talibane. Pour faire face à ce manque de reconnaissance sociale généralisé, la communauté hazara mise sur l’éducation de ses générations futures – les régions hazaras sont celles qui affichent des taux de scolarisation parmi les plus élevés en Afghanistan (garçons et filles) et les étudiants hazaras sont très bien représentés dans les universités afghanes.

La communauté chiite est également victime d’attaques ciblées lors de fêtes religieuses, tantôt revendiquées par les talibans, tantôt attribuées à l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), présente en Afghanistan depuis fin 2014. Certains attentats à Kaboul ont été particulièrement meurtriers : ainsi, en juillet 2016, une centaine de Hazaras ont été tués. Ces attaques sont d’autant plus faciles à perpétrer que les Hazaras vivent en communauté, comme dans le quartier de Dascht-e Barchi, à l’ouest de Kaboul, qui compte près de 1,5 million d’habitants, et que les mosquées et fêtes chiites sont facilement identifiables (5). Ces attaques fréquentes ont exacerbé les vagues de migrations hazaras et nourrissent un sentiment d’impuissance du gouvernement au sein la communauté.

Une communauté internationale impuissante

L’Afghanistan est dominé par un cloisonnement ethnico-social rigide. Le phénomène de manque de représentativité des Hazaras est semblable à celui subi par les Baloutches (6), bien que des différences subsistent. Pour les seconds, cette discrimination est transfrontalière, puisque le Pakistan tout comme l’Iran mènent des politiques dures au nom du maintien de la sécurité des provinces et d’une homogénéisation culturelle à l’échelle nationale. Pour autant, les Baloutches sont tour à tour courtisés puis réprimés par plusieurs pays, car ils vivent dans une zone frontalière – ces dynamiques rendent malgré tout les Baloutches beaucoup plus convoités et précieux pour les puissances régionales. De plus, les Baloutches jouissent d’une réputation plus guerrière que les Hazaras – par conséquent, bien que des attaques talibanes et de l’EI aient été observées contre des communautés baloutches, celles-ci sont plus rares et plus « risquées » pour leurs commanditaires que celles contre les Hazaras.

Nonobstant une forte diaspora hazara dans le monde, cette communauté n’est pas prioritaire pour la grande majorité des pays impliqués en Afghanistan. En Occident, bien qu’elle soit présente, elle peine à faire entendre sa voix, comme en Allemagne, où se regroupe d’ailleurs la grande majorité des migrants et réfugiés afghans d’Europe. Pour rappel, les Afghans constituent depuis plusieurs années la deuxième minorité parmi les migrants et réfugiés d’Europe, derrière la communauté syrienne. Or, si le conflit en Syrie fait régulièrement l’objet de débats publics, la guerre et l’instabilité chronique afghanes sont moins commentées en Europe, notamment en raison d’une lassitude des pouvoirs publics ainsi que de la société civile envers les questions afghanes. Par conséquent, les Hazaras, qui peinent déjà à faire entendre leur voix à l’étranger parmi les communautés exilées afghanes (la communauté pachtoune est beaucoup plus visible, au risque de monopoliser les débats), ont encore plus de difficultés à se rendre visibles dans un contexte de désintéressement général.

En Afghanistan, le travail de rehaussement du statut des minorités ne pourra commencer qu’une fois les fondamentaux de l’État établis. Force est de constater que les priorités des principaux pays engagés en Afghanistan sont (à juste titre) le rétablissement de la sécurité (avec pour pendant la lutte contre le terrorisme), la lutte contre la production et le trafic de drogue (également source de revenus pour différents groupes armés, dont les talibans) et la mise en place d’une politique coordonnée contre les migrations illégales. Mais, si elles correspondent aux missions fondamentales de tout pouvoir régalien qui respecte la vision wébérienne de l’État, elles passent nécessairement après la sécurisation du pays. Par ailleurs, si la stabilisation sécuritaire et politique de l’Afghanistan est une mission qui peut être menée conjointement par les forces internationales et afghanes, le changement des mentalités et la lutte contre le communautarisme est un travail avant tout du gouvernement national – l’imposition d’un changement de mœurs ne produira un résultat que si elle provient des autorités afghanes.

Notes

(1) Elizabeth E. Bacon, « The Inquiry into the History of the Hazara Mongols of Afghanistan », in Southwestern Journal of Anthropology, vol. 7, no 3, automne 1951, p. 230-247.

(2) Charles Masson, Narrative of Various Journeys in Balochistan, Afghanistan, the Panjab, & Kalat, during a Residence in Those Countries, 4 volumes, Richard ­Bentley, 1844.

(3) Alessandro Monsutti, « Migration as a Rite of Passage : Young Afghans Building Masculinity and Adulthood in Iran », in Iranian Studies, vol. 40, no 2, avril 2007, p. 167-185.

(4) Emadi Hafizullah, « Exporting Iran’s Revolution : The Radicalization of the Shiite Movement in Afghanistan », in Middle Eastern Studies, vol. 31, no 1, janvier 1995, p. 1-12 ; Naimatullah Ibrahimi, « The Failure of a Clerical Proto-State : Hazarajat, 1979-1984 », Working Paper no 6, Crisis States Research Centre, septembre 2006.

(5) Immigration and Refugee Board of Canada, « Afghanistan : Situation of Hazara people living in Kabul City », 20 avril 2016.

(6) Stéphane A. Dudoignon, « Les Baloutches, d’une zone tribale au culte de l’iranité », in Moyen-Orient no 32, octobre-décembre 2016, p. 56-61.

Légende de la photo en première page : Assimilés à Gengis Khan, chiites et persanophones, les Hazaras conservent des origines mystérieuses. © François Fleury

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°41, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », avril-juin 2019.

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