L’enjeu des bâtiments arctiques

Les Scandinaves

Copenhague est toujours en charge des questions de sécurité et de défense du Groenland et dispose d’une facilité navale à Kangilinnguit, sur la pointe sud-ouest de l’île. La base comprend une jetée et un quai, de même que quelques bâtiments et un héliport et dépend du Gronlandskommandoen, le commandement danois chargé de la défense du Groenland, qui déploie également quelques vedettes dépendant de la milice navale. Très faiblement armées (mitrailleuses), elles ne sont pas particulièrement adaptées à la navigation polaire. En revanche, d’autres capacités sont plus appropriées. Sans être des brise-glace, les trois Knud Rasmussen, de 2 050 t.p.c., peuvent emporter trois conteneurs Stanflex (6) et disposent d’une plate-forme pour hélicoptère (mais pas de hangar). Le RHIB (Rigid Hull Inflatable Boat) transporté dans un radier est lui-même adapté à la navigation arctique. Ces patrouilleurs, entrés en service en 2008, 2009 et 2017 assurent également des missions logistiques, de recherche et sauvetage et de soutien à la recherche. Il faut ajouter le brise-glace Thorbjörn (2 482 t.p.c.) et les deux Danbjörn (3 890 t.p.c.), qui relèvent directement de la marine.

La Norvège dispose historiquement d’une garde-côtes puissante, la Kystvakt, qui est dotée de capacités adaptées à la navigation arctique et légèrement armées pour ses missions de souveraineté, de garde-pêche et de recherche et sauvetage. Le Svalbard, entré en service en 2002, déplace 6 375 t.p.c. et est doté d’un canon de 57 mm et d’une capacité d’accueil d’un hélicoptère Lynx. S’y ajoutent trois Barentshav (4 000 t.p.c.) entrés en service en 2009 et 2010 ; trois Nordkapp (3 240 t.p.c.) admis en 1981 et 1982 ; le Harstad (3 130 t.p.c.) ; un Alesund (2 400 t.p.c.) ; cinq Nornen (700 t.p.c.) de même que des navires hydrographiques. Certains de ces bâtiments peuvent accueillir des hélicoptères, la Kystvakt disposant toujours de six Lynx. L’Islande dispose par ailleurs d’un garde-côtes, le Thor, de 4 321 t.p.c. entré en service en 2011 et dont le canon de 40 mm est l’armement le plus lourd de Reykjavik.

France et Royaume-Uni

Paris et Londres continuent de préserver une capacité de navigation arctique, en soutien notamment à leur souveraineté dans l’Atlantique sud, mais également en appui à la recherche. Le HMS Protector était initialement un brise-glace norvégien de 5 000 t.p.c. optimisé pour la recherche scientifique. Loué à partir de 2011 par la Royal Navy en remplacement du HMS Endurance, il a été acheté en 2013. À l’exception de mitrailleuses qui peuvent être embarquées, il n’est pas armé. En France, l’Astrolabe est armé par un équipage de la Marine nationale et est opérationnel depuis septembre 2017. Construit par Piriou avec l’appui du chantier finlandais Aker Arctic, il a été payé par le ministère des Outre-mer et est basé à la Réunion. Il peut transporter 1 200 t de matériel et peut accueillir un hélicoptère et fendre jusqu’à 70 cm de glaces. Bien qu’il ait reçu un numéro de coque – P800 – indiquant un patrouilleur, il n’est pas armé. Il est d’abord destiné à être affrété par la collectivité des Terres australes et antarctiques et l’Institut Paul-Émile Victor, mais a également permis à la Marine nationale d’acquérir une expérience dans la navigation polaire.

Japon et Chine : des acteurs émergents

Si le Japon n’a pas particulièrement d’intérêt pour l’Arctique, la Force maritime d’autodéfense doit cependant patrouiller aux alentours de l’île de Hokkaido, dont le nord peut être pris par les glaces en hiver et où les conditions climatiques peuvent être particulièrement difficiles. Cependant, si ses navires ne sont pas particulièrement adaptés à la navigation dans les glaces, elle arme toujours un brise-glace entré en service en 2009, le Shirase, de 22 000 t.p.c., qui sert plus particulièrement aux missions scientifiques menées dans l’Antarctique, mais qui a également été déployé en soutien de la flotte de baleiniers japonais y effectuant des pêches « scientifiques ». Il n’est pas armé, mais peut embarquer jusqu’à trois hélicoptères. Les gardes-côtes japonais, qui disposent d’une flotte considérable (15 bâtiments de plus de 3 500 t.p.c. ; 52 de plus de 1 000 t.p.c.), arment également un patrouilleur, le Teshio, conçu pour la navigation dans les glaces, et doté d’une aéronautique propre plus que respectable (7).

La Chine, si elle se concentre vers des eaux plus chaudes, ne cache pas son intérêt pour l’Arctique. Ce dernier ne s’est transcrit dans sa structure de forces qu’assez récemment. Historiquement, elle disposait de bâtiments Type-071 de 3 500 t, utilisés en baie de Bohai, dont certains secteurs peuvent geler durant l’hiver. Des trois construits, un seul, modernisé, est toujours en service. Un Type-210 Yanbing, de 4 220 t, est entré en service en 1982. Il a été modernisé par l’adjonction de systèmes de renseignement, pour la surveillance des activités russes en mer d’Okhotsk. Un temps armés de canons légers, ces bâtiments en sont à présent dépourvus. La marine chinoise dispose également de deux Type-272, de 4 860 t, destinés essentiellement aux missions d’ouverture d’itinéraires et de recherche et sauvetage. Entrés en service en 2016, ils disposent d’une plate-forme pour hélicoptères.

Par ailleurs, la Chine possède bien un brise-glace en bonne et due forme, le Xuelong, construit en Ukraine sur la base d’un cargo brise-glace. Pratiquement, ce bâtiment de 21 000 t appartient depuis 1993 à l’Institut de recherche polaire et a été engagé à plusieurs reprises en Arctique. Le Xuelong 2, d’un déplacement de 14 300 t, est quant à lui en cours de construction avec l’appui d’Aker Arctic et devrait entrer en service en 2019. Comme le bâtiment précédent, il n’est pas armé, mais peut en revanche embarquer un hélicoptère. Pékin a également lancé un programme, beaucoup plus ambitieux, de brise-glace à propulsion nucléaire, pour lequel la China National Nuclear Corporation a émis un appel d’offres le 21 juin 2018. Le bâtiment entrerait en service dans les années 2020 et si peu de détails le concernant ont été donnés, son admission révélerait une rupture dans la construction navale chinoise. En exigeant que les technologies soient spécifiquement développées sur place, la Chine accéderait ainsi à la possibilité de doter ses futurs porte-avions d’une propulsion nucléaire, sous le couvert d’un programme initialement civil. Un type de fonction que les constructeurs de brise-glace n’avaient sans doute jamais imaginée…

Notes

(1) Voir, sur la question du « retour à la stratégie » de l’Arctique, Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 29, avril-mai 2013.

(2) Par exemple les six Susanin de 3 570 t.p.c. adaptés à la navigation dans les glaces.

(3) Voir Jon Rahbek-Clemmensen, « Les relations entre l’OTAN et la Russie en Arctique : dynamiques militaire, économique et diplomatique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 57, décembre 2017-janvier 2018 ; Romain Mielcarek, « Dans l’Arctique, les Russes se préparent un avenir stratégique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 46, février-mars 2016.

(4) Certains de ces bâtiments, entrés en service durant la Deuxième Guerre mondiale, ont également eu la particularité d’avoir servi sous pavillon soviétique, dans le cadre du programme Lend-Lease, avant de revenir servir aux États-Unis, parfois jusqu’à la fin des années 1980.

(5) Et des trois destroyers qui ont déjà quitté le service.

(6) Des conteneurs d’armements ou de capteurs interchangeables et qui sont fichés dans des emplacements prévus à cet effet sur les navires. Ces derniers peuvent aussi bien comprendre des canons de 76 mm, des missiles ESSM antiaériens ou des missiles Harpoon antinavires ; ou encore des modules de guerre des mines.

(7) Les seuls gardes-côtes disposent ainsi de 2 Gulftream Y, 3 Falcon 900, 8 DASH-8, 4 Saab-340, 9 Beech 350, 10 S-76, 19 Bell 212, 4 Bell 412, 24 AW139 (à terme), 4 Cougar, 7 Super Puma.

Légende de la photo en première page :Représentation informatique d’un patrouilleur arctique du Project 23550 (classe Ivan Papanin). (© Russian MOD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°62, « Opérations navales : mutations dans l’équilibre des puissances  », octobre-novembre 2018.

Dans notre boutique

elit. ut tristique dolor. ut at leo
Votre panier