Scandinavie : les populismes xénophobes de la prospérité

Réellement devenu « grand » lors des élections législatives de 2011 (19 %), le PS, entré au gouvernement en 2015 avec des portefeuilles régaliens, notamment les Affaires étrangères pour son leader Timo Soini, s’est trouvé dans la situation compliquée de devoir faire des compromis, une fois au pouvoir, sur des points saillants de son programme : il doit être eurosceptique sans que le pays quitte l’Eurozone et l’UE ; défendre, sur la protection sociale et le rôle de l’État, des positions proches de celles de la gauche tout en étant fermement de droite sur les problèmes sociétaux ; incarner le « Finlandais de base », ce qui est la vraie traduction de son intitulé finnois, et faire partie d’élites qu’il décrie, rester respectable tout en voulant rogner les droits, non seulement des étrangers mais aussi de la minorité suédoise et de la minorité samie du Nord du pays. Cette position d’équilibre précaire s’est traduite en 2017 par une scission : les ministres PS et une vingtaine de députés ont formé le parti Réforme Bleue, tandis que le PS s’est donné pour leader l’eurodéputé Jussi Halla-aho, un ethno-différentialiste beaucoup plus radical que Soini et beaucoup moins marqué par les valeurs religieuses conservatrices, auxquelles il accorde moins d’importance qu’à l’origine ethnoculturelle.

Les Démocrates suédois, de la radicalité marginale aux portes du pouvoir

Aux élections législatives du 9 septembre 2018, les Démocrates suédois (SD), qui se situent à l’extrême droite du spectre politique, ont remporté 17,6 % des suffrages, soit 1,1 million de voix (avec un gain de 4,7 % par rapport à 2014). L’alliance électorale des sociaux-démocrates et des écologistes actuellement au pouvoir est de très peu en tête avec 40,6 %, devant la coalition des libéraux et des conservateurs qui a remporté 40,3 % des voix. Le résultat est un Parlement bloqué et des semaines de tractations avant qu’un nouveau gouvernement soit formé, dont la pérennité n’est pas assurée.

Le score des SD a été interprété comme une preuve supplémentaire de la montée en puissance de la droite extrême en Europe. Une montée à relativiser, car le parti anti-immigration, crédité d’au moins 20 % des suffrages dans les sondages avant le vote, a finalement progressé moins que prévu – peut-être parce que le vote SD a été vu comme peu utile, la gauche comme la droite ayant clairement dit qu’elles ne gouverneraient pas avec lui. Reste que plus de 100 000 électeurs ayant voté à gauche en 2014 ont cette fois choisi les nationalistes xénophobes et que le SD a idéologiquement imposé son agenda sur les questions relatives à l’immigration et au multiculturalisme. En outre, l’emprise des grandes familles idéologiques traditionnelles devient de plus en plus lâche dans une Suède qui passait pour avoir le paysage politique le plus stable du continent. On est de moins en moins attaché, de génération en génération, à un camp, à un parti. Et le SD, fondé en 1988 (ce qui en fait une formation toute nouvelle par rapport aux « dinosaures » des partis mainstream, figés depuis avant 1940), en profite, car il incarne une forme de nouveauté transgressive. De toutes les formations populistes xénophobes scandinaves, il est d’ailleurs la plus radicale, la seule à avoir été fondée à partir d’éléments néofascistes, voire néonazis, la Suède ayant vu naître dans les années 1980 une ultra-droite forte d’un millier de suprémacistes blancs dont une partie s’est engagée dans la voie terroriste. Cela a obligé les SD à opérer alors une refondation qui ressemble fort à la « normalisation » du FN français.

Nombre d’analystes ont attribué la percée du SD à la modification de la structure de la population suédoise, qui comprend actuellement 18 % de personnes d’origine étrangère contre 14 % en 2010 et 7 % en 1970. C’est effectivement un facteur et la percée électorale du SD, qui est toujours resté dans l’opposition, a durablement infléchi les termes du débat sur les questions d’immigration et d’intégration. La politique gouvernementale d’ouverture du pays aux réfugiés et aux migrants, qui date d’une loi de 1975 proposée par le défunt Premier ministre socialiste Olof Palme, était fondée sur le respect intégral des différences culturelles et religieuses, calquée sur le modèle anglo-saxon. La première vague de réfugiés venus d’Amérique latine, comme les Assyro-Chaldéens chrétiens arrivés d’abord pour le travail, ensuite pour fuir la situation en Irak, Turquie ou Syrie, avait suscité des réactions xénophobes modérées. Les réfugiés de l’ex-Yougoslavie arrivés au début des années 1990 ont trouvé un accueil déjà moins clément. Avec l’arrivée en 2015 d’un nombre record de 163 000 demandeurs d’asile, pour la plupart originaires du Machrek ou d’Afghanistan, le vent a tourné et, dès l’année suivante, les conditions de séjour ont été durcies : le regroupement familial, qui comptait pour un tiers des demandes d’entrées, a été limité à la famille nucléaire et rendu très compliqué pour les originaires de pays jugés « sûrs », dont l’Afghanistan. Comme au Danemark, le gouvernement de gauche avait aussi annoncé, avant les élections, son intention de limiter le nombre de permis de travail accordés à des ressortissants non européens, de manière à ce que ceux-ci ne soient admis à occuper que les emplois pour lesquels la main-d’œuvre suédoise manque.

Reste toutefois à expliquer comment et pourquoi les étrangers ne semblent plus les bienvenus dans un pays où le taux de chômage est faible (6,1 % en août 2018 selon l’OCDE) Là aussi, le concept de « populisme de prospérité » permet de comprendre. Les étrangers, dont plus de 16 % n’ont pas d’emploi (5), sont considérés comme une menace potentielle par les détenteurs d’un travail stable qui profitent d’un modèle social très protecteur. Cette crainte du déclassement est renforcée par un réel ressentiment vis-à-vis de l’accroissement des inégalités de revenus dans un pays de culture protestante où la trop grande richesse, comme la grande pauvreté, ne sont pas une norme moralement admise. Or, dès 2011, un rapport de l’OCDE (6) pointait l’accroissement de plus de 5 points du coefficient d’inégalité en Suède, une tendance qui semble à l’œuvre depuis les années 1990. La politique de résorption de la dette publique, ramenée de 80 % du PIB à 30 % entre 1995 et 2017, est sans doute pleine de sens pour le libéral orthodoxe, mais elle a eu pour conséquence de priver la classe moyenne, surtout moyenne inférieure, d’un certain nombre de filets de sécurité (accès aux soins, à l’aide aux personnes âgées, à l’emploi public). De même, l’abaissement à 57 % du taux marginal d’imposition sur les plus hauts revenus peut se justifier par le taux parfaitement confiscatoire de l’impôt dans les années 1970 (75 % et même jusqu’à 85 % pour les tranches les plus élevées) ; mais le financement des infrastructures et du modèle social repose alors davantage, là-encore, sur la classe moyenne. C’est elle qui, avec les ouvriers, cumulant la crainte de la précarisation et la confrontation avec une population arrivante dont les usages culturels sont différents des siens, a rendu possible le succès de l’extrême droite. Cette conclusion vaut pour la Suède et les pays scandinaves voisins, même si la diversité des contextes nationaux est plus grande que nous nous l’imaginons habituellement quand il est question du Nord de l’Europe.

Notes

(1) H. Kitschelt et A. J. McGann, The Radical Right in Western Europe, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995.

(2) Sauf mention contraire, les chiffres sur les migrations et sur la situation économique proviennent des instituts nationaux de statistiques.

(3) Bernard Conter, « La flexicurité en chiffres et en débat », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2011/21 (no 2106-2107), p. 13.

(4) À ce pourcentage s’ajoutent 5046 réfugiés.

(5) Hors demandeurs d’asile/réfugiés.

(6) « An overview of growing income inequalities in OECD Countries » in OECD, Divided We Stand, décembre 2011.

Légende de la photo en première page : Photo de groupe du gouvernement de coalition de droite norvégien d’Erna Solberg, dont sept membres sont issus du Parti du Progrès (FP), la troisième force politique du pays. En mars 2018, Sylvi Listhaug (première à gauche sur la photo), ministre populiste de l’Immigration puis de la Justice, visée par une motion de défiance, a dû démissionner suite à des propos jugés offensants tenus sur Facebook, désamorçant ainsi une crise politique sans précédent dans le pays. (© Hans A. Rosbach)

Article paru dans la revue Diplomatie n°95, « Populisme, nationalisme, souverainisme : l’Europe en crise », novembre-décembre 2018.

Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, Les droites extrêmes en Europe, Paris, Seuil, 2015, 320 p.

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