Quelles victoires pour quelles guerres ?

On peut fréquemment entendre ou lire que, face à un conflit, la solution est « politique » ou « militaire » ; ou encore qu’il n’y a de solution que « politique ». Au vrai, l’affaire relève non seulement du sophisme du faux dilemme, mais elle remet surtout en question la manière dont on envisage la nature comme les expressions de la stratégie, et a des implications qui dépassent très largement le seul monde des idées.

Comme le rappelait récemment Laure Bardiès, parler de « solution » à propos d’un conflit sous-­entend qu’il puisse effectivement être solutionné, ce qui ne va pas nécessairement de soi (1). C’est d’autant plus le cas si ledit conflit cache la complexité d’autres confrontations, qui tour à tour s’ajoutent ou sont antérieures et in fine se surimposent à l’antagonisme qui semblait le plus évident. Bon nombre de guerres ne se résument pas à un seul différend territorial ou à une cause qui soit simple à appréhender. La « solution » à l’un des aspects ne peut donc être que partielle et forcément imparfaite, les intrications d’enjeux et de rivalités étant trop importantes. Un survol rapide des conflits israélo-­palestinien, en mer de Chine méridionale, au Levant ou dans la bande sahélo-­saharienne permet rapidement de s’en convaincre.

La guerre comme continuation de la politique

Si l’on fait abstraction de cet aspect et que l’on entre dans la mécanique de la résolution du conflit, rendre équivalentes solution politique et solution militaire pose une question au stratégiste, du fait du simple statut du militaire. Clausewitz a bien démontré que la guerre, en étant la continuation de la politique par d’autres moyens, fait intrinsèquement partie de celle-ci. Si elle tend naturellement, lois d’action réciproques faisant, à la guerre absolue et à la montée aux extrêmes, c’est cependant dans un cadre théorique que le Prussien la considère (2). Clausewitz voit en la guerre réelle – soit celle qui est effectivement pratiquée – un instrument du politique qui y induit une tempérance : la force ne s’autonomise pas pour finir par s’extraire de l’orbite politique, elle y reste solidement arrimée, maîtrisée, en dépit de la violence des opérations.
D’autres auteurs ont pu poursuivre le raisonnement en le raffinant. Si Corbett est connu pour ses Principes de stratégie maritime, il fait précéder sa réflexion d’une étude du cadre dans lequel elle prendra place. Clausewitzien, il considère la guerre comme « une forme de relation politique, une continuation de la politique étrangère qui commence lorsque la force est introduite pour atteindre nos fins (3) ». Cette vision implique pour lui une déflexion du militaire par le politique. Les rationalités du premier, qui peuvent tendre à la montée aux extrêmes – et à l’autonomie suprémaciste sur le politique –, sont alors amendées par ce dernier en fonction d’objectifs supérieurs de politique nationale. Cette rationalité pose ainsi, bien avant Liddell Hart, les bases des travaux autour des concepts de guerre limitée.
Cette rationalité de la prééminence du politique se trouve au demeurant répliquée dans des visions plus radicales du rapport entre guerre et politique – ce dernier étant entendu non pas comme concept, mais comme niveau décisionnel. La culture stratégique américaine est ainsi moins marquée par l’empreinte clausewitzienne (4) et certains de ses courants peuvent voir une rupture, et non une continuité, entre guerre et politique. Le courant uptonien considère ainsi les deux domaines comme intégralement séparés (5). Cependant, même dans cette configuration, la décision d’engager la force est du ressort du politique, le militaire n’étant qu’un exécutant sur lequel repose la responsabilité de la conduite de la guerre. Le premier fixe toujours le but de la guerre, le deuxième est chargé de ce qui permet d’y conduire. Du reste, ce courant s’est retrouvé minorisé dans le seul domaine qui compte – la pratique. Ainsi, au-delà du refus politique des propositions de MacArthur en Corée (l’usage de l’arme nucléaire contre les Chinois), la guerre du Vietnam montre clairement une ingérence du politique dans les choix opérationnels américains.

Cedent arma togae
Positionner le politique au même niveau que le militaire n’a donc pas de sens : si les armes continuent de céder à la toge, les armes non seulement découlent de la toge, mais en sont l’expression. Dans le même temps, les armes ne sont heureusement pas le seul moyen d’action du politique. C’est ce que traduisent une série de concepts apparus plus ou moins concomitamment à l’extension du champ d’action des États et à la complexification des rivalités de puissance. Les concepts de stratégie générale (Svetchine, Castex), de grande stratégie (Liddell Hart), de stratégie totale (Beaufre) ou de stratégie intégrale (Poirier) n’ont pour objet que de rendre compte de la diversité des voies et moyens de la puissance (6). Il s’agit de mettre en avant l’articulation des moyens militaires comme non militaires des États – on pourrait élargir l’assertion aux acteurs non étatiques – en vue de l’atteinte de leurs objectifs, et ce en temps de guerre (acception historique de la grande stratégie, stratégie totale) comme en permanence (stratégie intégrale).
Là aussi, l’action est d’essence politique. Les négociations autour d’un traité ou de la production d’une norme sont diplomatiques par essence, mais ont une finalité plus ou moins stratégique. Sans être exhaustif, une délimitation de frontière, la reconnaissance internationale d’une norme sur le droit de la mer ou les traités liés aux armements ont des implications directes en matière de sécurité nationale. Il en est de même de la diplomatie en tant que telle : elle aussi expression de la politique et concourt directement à la sécurité nationale. Les exemples peuvent se multiplier : la stratégie économique d’un acteur et ses ramifications fiscales, énergétiques ou industrielles aura des incidences sur sa stratégie des moyens et plus généralement sur sa richesse, laquelle a des implications sur la sécurité comme sur la puissance (7). Les stratégies maritime et spatiale, à l’apex des mondes civil et militaire ou encore la stratégie culturelle – et avec le soft power – en relèvent tout autant.
Aucun de ces éléments, qui constituent autant de stratégies sectorielles, n’est décorrélé : outre qu’une puissance s’évalue de manière globale, même si son exercice n’est pas aussi simple, ces éléments se renforcent les uns les autres et produisent une corrélation des forces. La notion de soft power, à cet égard, est trompeuse parce qu’on n’est influent que dès lors qu’on est puissant, l’influence découlant de la puissance et non l’inverse (8). Cette puissance n’est pas nécessairement d’origine militaire : des États peu militairement puissants peuvent avoir une réelle influence, mais cette dernière découle de la conjonction d’autres facteurs – typiquement, l’économie dans le cas allemand. Plus largement, l’établissement de la corrélation des forces sur le plan stratégique ne va pas de soi et pose la question d’une manœuvre intégrale.
La manœuvre intégrale
Rares sont les acteurs ayant réellement formalisé leur stratégie intégrale et tout aussi rares sont les responsables politiques capables d’intégrer et de manœuvrer – parce que là est toute l’essence d’une stratégie – toutes les dimensions qui y sont liées. Cette corrélation peut se voir en transparence des débats contemporains. C’est le cas autour de l’acception contemporaine de la guerre hybride et des difficultés à y faire face : la pratique combinant l’influence, l’usage de la force, les actions sous le seuil de violence ou encore les aspects énergétiques n’est qu’un usage approprié des leviers stratégiques (9). Elle n’a rien de nouveau historiquement, mais sa redécouverte et son interprétation comme une forme nouvelle d’art de la guerre montrent à quel point on a pu réduire la stratégie à la seule pratique militaire, quitte à considérer une combinaison d’actions civiles comme n’étant pas stratégiques. In fine, à bien des égards, on peut se représenter la stratégie intégrale comme un piano, avec des groupes de touches économiques, militaires, diplomatiques, juridiques – ou toutes autres stratégiquement significatives –, qui ne demande qu’à produire un son mélodieux, pour peu que tout soit accordé et que le pianiste soit doué.
Ce « piano stratégique » se retrouve, au demeurant, également projeté sur des théâtres extérieurs. Parler de contre-­insurrection et d’approche globale du point de vue de la pratique de la manœuvre stratégique, c’est d’abord parler d’une stratégie intégrale adaptée scalairement à un théâtre donné. Cette fois, il y a l’avantage d’une formalisation à travers la planification, qui sert de diapason aux différentes lignes d’opérations – pour peu évidemment que les buts soient correctement définis en amont, ce qui ne va jamais de soi. Cette « stratégie intégrale de théâtre » pose de redoutables problèmes, en ce qui concerne les moyens évidemment, mais aussi la gestion de coalitions – aux intérêts et aux stratégies intégrales diversifiées et parfois antagonistes – ou encore le rôle du militaire lui-même dans sa relation au politique. Comme le note Corbett, il n’est pas une masse morte, uniquement soumis aux demandes/injonctions/déflexions de la part du politique. Face à un conflit donné, les solutions sont plurielles et, dans un monde de complexités, il revient au militaire d’en dresser la cartographie.
De facto, le militaire n’est pas tant un exécutant qu’une incarnation de la politique et de la stratégie intégrale. Ce rôle est là aussi visible en transparence dans l’analogie du caporal stratégique : le soldat commettant une exaction non seulement est responsable à titre individuel, mais porte également son drapeau et peut avoir une incidence sur l’ensemble de la stratégie. Par ailleurs, cette analogie montre également que le militaire, une fois de plus, ne peut pas être une masse morte dans sa relation au politique : son action est plus ou moins optimale dès lors que le nombre de variables à prendre en compte est important, imposant une subsidiarité des tâches, mais aussi des savoir-­faire. Le décideur politique ne peut tout exécuter lui-­même, sauf à entrer dans le « syndrome de la salle opérationnelle » dont parlait Kissinger à propos de Johnson et où la focalisation sur les détails, outre qu’elle peut ne pas être opérationnellement pertinente, fait courir le risque de perdre de vue la situation globale (10).
Au-delà, au sein de la stratégie intégrale/grande stratégie, l’articulation des stratégies sectorielles (militaire, diplomatique, économique, culturelle, etc.) est un enjeu de taille, notamment parce que les finalités comme les modes d’action sont divers. L’utilisation de la force militaire n’a pas uniquement pour objectif la destruction de l’ennemi, en tout ou en partie – ne serait-ce que parce que le feu n’est qu’un intermédiaire en vue de l’atteinte d’un objectif. Certains modes d’action militaires peuvent intervenir en appui de positionnements diplomatiques par exemple, d’autant plus que les finalités d’une action peuvent être multiples. Ainsi, la force peut contraindre, à travers la figure de la coercition (11). Elle peut aussi signifier et « faire passer un message ». Prenons l’exemple de l’opération « Hamilton » (avril 2018), contre des capacités chimiques syriennes :
• elle a clairement une fonction opérationnelle – réduire la menace chimique pesant sur les populations civiles, mais aussi sur les forces kurdes, par exemple ;
• elle a aussi une fonction coercitive, soit empêcher le régime de Damas d’utiliser de nouveau de l’armement chimique par crainte d’un nouveau raid ;
• elle a enfin une fonction de signifiant qui renvoie à la notion de stratégie déclaratoire. En l’occurrence, il s’agit de démontrer une résolution à l’égard du régime syrien, mais aussi de tout utilisateur potentiel d’armement chimique.
Dans pareil cas, faire la part des choses entre le militaire et le diplomatique n’est pas simple, les différents aspects étant profondément entremêlés. Du reste, cette logique de signifiant est courante, même si elle s’exprime le plus souvent d’une manière non violente, dans le spectre de la diplomatie navale ou aérienne par exemple (12). Ces logiques de signifiant et de contraignant jouent également un rôle historique dans la conduite de négociations. L’usage de la force afin de se placer dans une position favorable avant de quitter un théâtre est relativement classique. C’est typiquement le cas de l’opération « Linebacker » américaine au Nord-­Vietnam, alors que les Américains cherchaient à quitter le pays la tête haute et qu’ils avaient refusé jusque-là de bombarder le Nord, ou plus récemment de celles en Afghanistan. Dans tous les cas de figure, opérations militaires et négociations sont à la main du politique, qui doit savoir jouer sur les différents tableaux, comme s’il jouait une seule et même partie d’échecs sur plusieurs plateaux à la fois, en ne voyant – nature du jeu international faisant – que partiellement ce que font ses rivaux.

Sommes-nous adaptés ?
Dès lors que l’objet est politique, il n’existe pas plus de « recette miracle » en stratégie intégrale qu’en stratégie militaire. Les meilleures capacités au monde dans les secteurs militaire, diplomatique, économique ou culturel ne sont rien si elles ne sont pas correctement exploitées, sachant qu’être un bon « stratège intégral » ne se décrète pas. Reste que la question de l’adaptation de nos dispositifs peut se poser. Les crises de sécurité nationale ne se limitent pas uniquement à des évènements diplomatico-­militaires. La crise due à la COVID‑19 a ainsi montré que la protection de la population, légitimante du contrat social, pouvait déborder du strict domaine régalien et que l’interprétation de ce qui relève de la « défense nationale » a changé. Or l’une des leçons qui pourraient être tirées de la crise est celle de la difficulté à faire jouer l’ensemble des acteurs, de la santé en l’occurrence, sur la même partition, en dépit parfois d’une analyse correcte de la situation. Ce qui est vrai pour la COVID‑19 dans un secteur donné – la santé – pourrait l’être pour d’autres crises plus complexes, qui concerneraient plusieurs stratégies sectorielles.
La Constitution de la Ve République confie un rôle central au président qui « est le chef des armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale » (article 15), tandis que « Le Premier ministre dirige l’action du Gouvernement. Il est responsable de la Défense nationale » (article 21). La notion de Défense nationale est ici centrale et sans doute peut-on poser comme hypothèse que l’une de ses connotations est insuffisamment prise en compte. En l’occurrence, elle se pose dans le temps long : elle doit être permanente – là où la notion de crise renvoie à un évènement transitoire. Or le nombre de variables susceptibles d’affecter ce que l’on considère comme « la Défense nationale » est appelé à s’accroître et l’on peut s’interroger sur la pertinence d’une logique où, lorsque la crise arrive dans le bureau présidentiel pour y faire face au stratège intégral, elle constitue déjà un problème qui sera d’autant plus difficile à cerner qu’elle sera polyfactorielle.
En ce sens, s’il n’est de solution que politique – fût-elle ensuite déclinée dans les champs diplomatique et/ou militaire et/ou industriel, etc. –, la question qui se posera ne sera pas tant celle du stratège intégral que celle de son état-­major. Certes, la Constitution de la Ve République donne une position privilégiée au président, ce qui permet de réagir bien plus rapidement que d’autres pays face à des crises internationales. Mais l’on peut se demander s’il n’est pas temps de réévaluer la pertinence de la mise en place d’un Conseil de sécurité national (13) permanent, constitué de représentants des différents ministères concernés par des situations sécuritaires qui, du front des épidémies aux sables de la bande sahélo-saharienne, vont nécessiter des actions coordonnées de plus en plus finement, le tout dans un environnement saturé en infox. La forme qu’un tel Conseil peut prendre – réforme du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale ou autre – importe moins que sa rationalité première : permettre au président de jouer la meilleure partition possible sur le « piano stratégique ». 
Notes
(1) Laure Bardiès, « De l’alternative entre des “solutions militaires” et des “solutions politiques” », Défense & Sécurité Internationale, no 140, mars-avril 2019.
(2) Général Palat, La philosophie de la guerre d’après Clausewitz, coll. « Stratèges et stratégies », Economica, Paris, 1998 (1921) ; Marin Motte, « Clausewitz et la guerre totale » in Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2008.
(3) Julian Corbett, Some Principles of Maritime Strategy, Longmans, Green and Co., Londres, 1911, p. 308.
(4) Sur ce sujet, voir notamment Bruno Colson, La culture stratégique américaine : L’influence de Jomini, coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 1993.
(5) Voir Russell F. Weigley, « American Strategy from Its Beginnings through the First World War » in Peter Paret (dir.), Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, Clarendon Press, Oxford, 1986.
(6) Joseph Henrotin, « Grande, générale, totale ou intégrale : la stratégie comme accès aux variétés de la puissance », Défense & Sécurité Internationale, no 140, mars-avril 2019.
(7) Johan Galtung considérait par exemple que la Suisse ne pouvait être attaquée, non pas tant par l’effet dissuasif de ses forces que par son statut économique.
(8) Ce n’est sans doute pas un hasard si le terme est utilisé d’abord aux États-Unis, où il peut s’adosser sur la première puissance militaire au monde.
(9) Joseph Henrotin, « Guerre hybride. De quoi parle-t‑on ? », Stratégique, no 111, 2016.
(10) Henry Kissinger, À la Maison Blanche (1968-1973), Fayard, Paris, 1979.
(11) Laquelle ne peut par ailleurs être réduite à son seul versant militaire. Voir notamment Olivier Schmitt, « La coercition », in Olivier Schmitt, Stéphane Taillat et Joseph Henrotin (dir.), Guerre et stratégie. Approches, concepts, PUF, Paris, 2015.
(12) Voir par exemple Hervé Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale, Economica, Paris, 2010.
(13) L’idée avait été évoquée à plusieurs reprises, notamment en 2008. Finalement, n’en est ressortie que la fonction de coordonnateur national du renseignement.

Légende de la photo en première page : Qu’une guerre se termine par une capitulation ou une négociation, sa solution est systématiquement politique. (© Fred Marie/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°73, « Armées françaises : dans l’œil du cyclone ?  », août-septembre 2020.

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