Quelles victoires pour quelles guerres ?

Au-delà, au sein de la stratégie intégrale/grande stratégie, l’articulation des stratégies sectorielles (militaire, diplomatique, économique, culturelle, etc.) est un enjeu de taille, notamment parce que les finalités comme les modes d’action sont divers. L’utilisation de la force militaire n’a pas uniquement pour objectif la destruction de l’ennemi, en tout ou en partie – ne serait-ce que parce que le feu n’est qu’un intermédiaire en vue de l’atteinte d’un objectif. Certains modes d’action militaires peuvent intervenir en appui de positionnements diplomatiques par exemple, d’autant plus que les finalités d’une action peuvent être multiples. Ainsi, la force peut contraindre, à travers la figure de la coercition (11). Elle peut aussi signifier et « faire passer un message ». Prenons l’exemple de l’opération « Hamilton » (avril 2018), contre des capacités chimiques syriennes :

• elle a clairement une fonction opérationnelle – réduire la menace chimique pesant sur les populations civiles, mais aussi sur les forces kurdes, par exemple ;

• elle a aussi une fonction coercitive, soit empêcher le régime de Damas d’utiliser de nouveau de l’armement chimique par crainte d’un nouveau raid ;

• elle a enfin une fonction de signifiant qui renvoie à la notion de stratégie déclaratoire. En l’occurrence, il s’agit de démontrer une résolution à l’égard du régime syrien, mais aussi de tout utilisateur potentiel d’armement chimique.

Dans pareil cas, faire la part des choses entre le militaire et le diplomatique n’est pas simple, les différents aspects étant profondément entremêlés. Du reste, cette logique de signifiant est courante, même si elle s’exprime le plus souvent d’une manière non violente, dans le spectre de la diplomatie navale ou aérienne par exemple (12). Ces logiques de signifiant et de contraignant jouent également un rôle historique dans la conduite de négociations. L’usage de la force afin de se placer dans une position favorable avant de quitter un théâtre est relativement classique. C’est typiquement le cas de l’opération « Linebacker » américaine au Nord-­Vietnam, alors que les Américains cherchaient à quitter le pays la tête haute et qu’ils avaient refusé jusque-là de bombarder le Nord, ou plus récemment de celles en Afghanistan. Dans tous les cas de figure, opérations militaires et négociations sont à la main du politique, qui doit savoir jouer sur les différents tableaux, comme s’il jouait une seule et même partie d’échecs sur plusieurs plateaux à la fois, en ne voyant – nature du jeu international faisant – que partiellement ce que font ses rivaux.

Sommes-nous adaptés ?

Dès lors que l’objet est politique, il n’existe pas plus de « recette miracle » en stratégie intégrale qu’en stratégie militaire. Les meilleures capacités au monde dans les secteurs militaire, diplomatique, économique ou culturel ne sont rien si elles ne sont pas correctement exploitées, sachant qu’être un bon « stratège intégral » ne se décrète pas. Reste que la question de l’adaptation de nos dispositifs peut se poser. Les crises de sécurité nationale ne se limitent pas uniquement à des évènements diplomatico-­militaires. La crise due à la COVID‑19 a ainsi montré que la protection de la population, légitimante du contrat social, pouvait déborder du strict domaine régalien et que l’interprétation de ce qui relève de la « défense nationale » a changé. Or l’une des leçons qui pourraient être tirées de la crise est celle de la difficulté à faire jouer l’ensemble des acteurs, de la santé en l’occurrence, sur la même partition, en dépit parfois d’une analyse correcte de la situation. Ce qui est vrai pour la COVID‑19 dans un secteur donné – la santé – pourrait l’être pour d’autres crises plus complexes, qui concerneraient plusieurs stratégies sectorielles.

La Constitution de la Ve République confie un rôle central au président qui « est le chef des armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale » (article 15), tandis que « Le Premier ministre dirige l’action du Gouvernement. Il est responsable de la Défense nationale » (article 21). La notion de Défense nationale est ici centrale et sans doute peut-on poser comme hypothèse que l’une de ses connotations est insuffisamment prise en compte. En l’occurrence, elle se pose dans le temps long : elle doit être permanente – là où la notion de crise renvoie à un évènement transitoire. Or le nombre de variables susceptibles d’affecter ce que l’on considère comme « la Défense nationale » est appelé à s’accroître et l’on peut s’interroger sur la pertinence d’une logique où, lorsque la crise arrive dans le bureau présidentiel pour y faire face au stratège intégral, elle constitue déjà un problème qui sera d’autant plus difficile à cerner qu’elle sera polyfactorielle.

En ce sens, s’il n’est de solution que politique – fût-elle ensuite déclinée dans les champs diplomatique et/ou militaire et/ou industriel, etc. –, la question qui se posera ne sera pas tant celle du stratège intégral que celle de son état-­major. Certes, la Constitution de la Ve République donne une position privilégiée au président, ce qui permet de réagir bien plus rapidement que d’autres pays face à des crises internationales. Mais l’on peut se demander s’il n’est pas temps de réévaluer la pertinence de la mise en place d’un Conseil de sécurité national (13) permanent, constitué de représentants des différents ministères concernés par des situations sécuritaires qui, du front des épidémies aux sables de la bande sahélo-saharienne, vont nécessiter des actions coordonnées de plus en plus finement, le tout dans un environnement saturé en infox. La forme qu’un tel Conseil peut prendre – réforme du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale ou autre – importe moins que sa rationalité première : permettre au président de jouer la meilleure partition possible sur le « piano stratégique ». 

Notes

(1) Laure Bardiès, « De l’alternative entre des “solutions militaires” et des “solutions politiques” », Défense & Sécurité Internationale, no 140, mars-avril 2019.

(2) Général Palat, La philosophie de la guerre d’après Clausewitz, coll. « Stratèges et stratégies », Economica, Paris, 1998 (1921) ; Marin Motte, « Clausewitz et la guerre totale » in Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2008.

(3) Julian Corbett, Some Principles of Maritime Strategy, Longmans, Green and Co., Londres, 1911, p. 308.

(4) Sur ce sujet, voir notamment Bruno Colson, La culture stratégique américaine : L’influence de Jomini, coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 1993.

(5) Voir Russell F. Weigley, « American Strategy from Its Beginnings through the First World War » in Peter Paret (dir.), Makers of Modern Strategy from Machiavelli to the Nuclear Age, Clarendon Press, Oxford, 1986.

(6) Joseph Henrotin, « Grande, générale, totale ou intégrale : la stratégie comme accès aux variétés de la puissance », Défense & Sécurité Internationale, no 140, mars-avril 2019.

(7) Johan Galtung considérait par exemple que la Suisse ne pouvait être attaquée, non pas tant par l’effet dissuasif de ses forces que par son statut économique.

(8) Ce n’est sans doute pas un hasard si le terme est utilisé d’abord aux États-Unis, où il peut s’adosser sur la première puissance militaire au monde.

(9) Joseph Henrotin, « Guerre hybride. De quoi parle-t‑on ? », Stratégique, no 111, 2016.

(10) Henry Kissinger, À la Maison Blanche (1968-1973), Fayard, Paris, 1979.

(11) Laquelle ne peut par ailleurs être réduite à son seul versant militaire. Voir notamment Olivier Schmitt, « La coercition », in Olivier Schmitt, Stéphane Taillat et Joseph Henrotin (dir.), Guerre et stratégie. Approches, concepts, PUF, Paris, 2015.

(12) Voir par exemple Hervé Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale, Economica, Paris, 2010.

(13) L’idée avait été évoquée à plusieurs reprises, notamment en 2008. Finalement, n’en est ressortie que la fonction de coordonnateur national du renseignement.

Légende de la photo en première page : Qu’une guerre se termine par une capitulation ou une négociation, sa solution est systématiquement politique. (© Fred Marie/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°73, « Armées françaises : dans l’œil du cyclone ?  », août-septembre 2020.

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