La Russie, un acteur incontournable au Moyen-Orient ?

Le récent intérêt porté par l’Arabie saoudite, un autre allié de Washington, pour ce type d’équipement militaire s’inscrit pour sa part dans la guerre que mène celle-ci au Yémen, mais aussi à sa confrontation géopolitique avec l’Iran. Après avoir conclu en octobre 2017 un premier mémorandum d’entente permettant notamment une fabrication conjointe et locale des systèmes de missiles, les gouvernements russe et saoudien étaient fin avril 2020 en cours de négociations pour traiter les derniers détails financiers et logistiques de cette nouvelle coopération militaro-industrielle.

La défense prioritaire de l’État syrien

La République arabe syrienne demeure, quant à elle, le pays qui a le plus bénéficié du soutien tant matériel que politique de Moscou pour la préservation de ses institutions depuis le début de la guerre civile. Souhaitant à tout prix éviter une répétition du scénario libyen, la Fédération russe s’est fortement impliquée dans la recherche d’un accord de paix qui préserverait l’intégrité territoriale de la Syrie et transformerait le régime syrien en maintenant les structures étatiques existantes. C’est dans cette perspective qu’il faut d’ailleurs comprendre la proposition russe de démantèlement de l’arsenal chimique syrien (septembre 2013), l’intervention militaire en Syrie (septembre 2015) ou encore le processus d’Astana initié avec la Turquie et l’Iran (mai 2017).

Sur le plan militaire, le déploiement d’une unité S-400 sur la base aérienne de Hmeimim en novembre 2015 a eu pour double effet de sanctuariser une partie du Nord-Est du territoire syrien et d’infliger d’importants dommages aux drones et autres avions de chasse ennemis (qu’ils soient turcs, israéliens ou américains) (11). La menace récurrente de déploiement de nouvelles unités — par exemple, près des frontières syriennes ou dans des zones stratégiques — met directement en péril la suprématie aérienne des États-Unis et d’Israël dans la région. Au niveau politique, les Russes n’hésitent pas — souvent de concert avec leurs homologues chinois — à recourir à leur droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour faire échouer tout projet de résolution visant à remettre en cause la légitimité, la souveraineté ou l’intégrité des institutions étatiques syriennes. Le dernier en date, le quatorzième du genre, s’est opposé en décembre dernier à la prolongation de l’aide humanitaire transfrontalière — la Russie estimant que le régime syrien était en mesure d’assurer lui-même la distribution de l’aide humanitaire sur son propre territoire, progressivement mieux contrôlé. Depuis 2018, la Russie promeut en outre un projet de nouvelle constitution pour la Syrie, dont les travaux ont d’ailleurs débuté le 30 octobre dernier à Genève. Placé directement sous l’égide de l’ONU, le comité constitutionnel syrien est composé des représentants du gouvernement syrien, de l’opposition et de la société civile. L’avancement de ce projet dépendra toutefois largement de la stabilité politique sur le terrain.

Une diplomatie davantage tournée vers la médiation des conflits

La Syrie n’est pas le seul champ d’action des Russes en termes de médiation. Depuis le début de la décennie 2010, Moscou cherche à s’imposer en tant que médiateur des nombreuses dissensions politiques au Moyen-Orient. Couplée à un certain détachement vis-à-vis de l’aléa moral et à une réactivité pragmatique dans un environnement régional hautement instable, l’influence croissante des Russes au Moyen-Orient leur permet d’anticiper de façon plus efficace les risques et défis potentiels liés à leurs choix stratégiques dans la région. Surtout, elle force indirectement les États occidentaux — États-Unis en tête — à être beaucoup plus attentifs aux revendications russes. En matière de résolution de conflits, l’approche de la diplomatie russe consiste moins à prendre parti pour l’un ou l’autre des belligérants qu’à dialoguer avec les deux parties simultanément. Si chaque partie liée au conflit ou à des tensions est effectivement mécontente de la coopération menée par la Russie avec son adversaire, elle est toutefois incitée à participer de bonne foi à la reprise du dialogue par l’entremise de Moscou, compte tenu des conséquences néfastes que représenterait un abandon de la coopération avec la Russie.

À la recherche d’un équilibre entre Israël et l’Iran

La stratégie des Russes à l’égard de l’antagonisme irano-israélien s’inscrit parfaitement dans ce schéma. Si la convocation de négociations trilatérales entre la Russie, Israël et l’Iran n’est certes pas à l’ordre du jour, Moscou demeure le seul interlocuteur entre ces deux pays et, par conséquent, le garant indirect de leur sécurité. Le Kremlin perçoit avant tout Israël comme un partenaire crucial pour son développement économique (à travers les investissements israéliens réalisés en Russie) et pour sa propre stratégie militaire en Syrie (renforcement de la coordination militaire et sécuritaire). Quant au régime iranien, la Fédération russe le considère comme un allié solide pour s’opposer à la politique étrangère américaine dans la région. Dans le même temps, Moscou voit également dans l’isolement économique de l’Iran une opportunité pour les entreprises russes d’acquérir des parts de marché supplémentaires dans le secteur de l’énergie sans avoir à faire concurrence à l’Occident. S’agissant de la rivalité entre l’Iran et Israël, le gouvernement russe parie pour l’heure sur une stratégie de coopération indiscriminée : en Syrie, les forces russes permettent aux combattants iraniens de poursuivre leurs opérations de soutien au régime syrien tout en tolérant officieusement les raids aériens d’Israël sur des cibles iraniennes (12). En ce qui concerne la coopération russo-iranienne dans le secteur du nucléaire civil, le Kremlin continue de réitérer auprès des instances internationales son caractère essentiellement pacifique. Sur fond de tension avec Washington sur le dossier iranien, le principal défi pour les mois à venir devrait consister, vu de Moscou, à naviguer entre, d’un côté, la supériorité technologique des arsenaux militaires et nucléaires israéliens (13) et, de l’autre, le projet iranien d’expansion de son influence dans le monde arabe (14).

Une implication proportionnée entre Israéliens et Palestiniens

Cette posture équilibriste se retrouve également dans le cadre de la gestion russe du conflit israélo-palestinien : le 6 avril 2017, la Russie est devenue le premier pays à reconnaître Jérusalem-Ouest comme capitale d’Israël et Jérusalem-Est comme capitale d’un futur État palestinien indépendant (15). Depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le positionnement pour le moins tranché des Américains sur cette question est venu à bien des égards court-circuiter les efforts russes entrepris ces dernières années pour remettre le processus de paix sur les rails (tentative de conciliation intra-palestinienne ; proposition d’une conférence de paix israélo-palestinienne à Moscou). Dès son annonce en janvier 2020, l’efficacité du nouveau plan de paix américain a été immédiatement remise en doute par le ministre des Affaires étrangères russes Sergueï Lavrov. Selon lui, les dispositions unilatérales qu’il concède à Israël et la négation des bases juridiques internationales qu’il implique sont peu susceptibles de contribuer à un apaisement des tensions et à rectifier la situation sur le terrain. Si le gouvernement russe se persuade que ce traité de paix ne devrait pas survivre à son promoteur, Moscou réitère régulièrement son refus catégorique du projet d’annexion par Israël de certaines portions de la Cisjordanie, soulignant que cette action compromettrait le règlement du conflit sur la base d’une solution à deux États (16). Cette prise de position en faveur de la souveraineté palestinienne ne saurait toutefois remettre en cause la collaboration russo-israélienne dans les domaines militaire, économique et politique.

Un nouveau concept de sécurité régionale

La Russie a une nouvelle fois suscité l’émoi en présentant le 23 juillet dernier un nouveau concept de sécurité collective dans le golfe Persique (17). Cette proposition, de portée essentiellement pratique, s’inscrit dans le regain de tensions observé ces dernières années autour du partage des ressources gazières et halieutiques entre riverains, mais aussi à l’international, dans le cadre de la rivalité irano-américaine. Élaborée sur le modèle de la « feuille de route » israélo-palestinienne, l’initiative se veut une approche programmatique, en trois étapes, devant mener à la création d’une Organisation pour la sécurité et la coopération dans le golfe Persique. La première de ces étapes concernerait les secteurs militaire, informationnel et diplomatique : il s’agirait dans un premier temps de mettre en place une coalition régionale contre le terrorisme sous l’égide de l’ONU, de lutter contre la propagande terroriste et de résoudre les conflits yéménite et syrien. La seconde phase consisterait en la formation d’un groupe d’initiative chargé de préparer une conférence internationale de grande ampleur sur la sécurité et la coopération régionales, laquelle mènerait in fine à l’objectif, capital selon Moscou, de création de la nouvelle organisation ci-haut citée. Facteur d’instabilité régionale et source de tensions alimentant l’extrémisme religieux, le conflit israélo-palestinien est la clé de voûte de la troisième étape : sa résolution définitive porterait en elle l’embryon d’une future architecture sécuritaire plus stable.

Si cette initiative offre à la Russie une occasion de se présenter comme une force de proposition et comme un participant responsable dans la gestion des conflits sur la scène internationale, de nombreuses pierres d’achoppement viennent fragiliser ce plan. La première d’entre elles est la présence militaire américaine dans la région. En dépit du désengagement mondial amorcé dès les premiers mois de la présidence Trump, les États-Unis demeurent toujours très impliqués dans leur face-à-face avec l’Iran, « l’ennemi juré » de ses deux alliés au Moyen-Orient : Israël et l’Arabie saoudite. A contrario des désidératas géostratégiques de Moscou, les récentes tensions entre Washington et Téhéran risquent bien au contraire d’inciter ce premier à augmenter sa puissance militaire régionale. Entre les lignes de ce texte se dessine aussi une inclination pour la normalisation des relations entre le régime iranien et ses voisins. Or, à l’exception notable du Qatar, du Sultanat d’Oman et de l’Irak, la grande majorité des pays de la région est en proie à une véritable guerre larvée avec ce pays chiite que les efforts de médiation de la Russie ne risquent pas d’apaiser de sitôt. Enfin, en dépit du soutien étroit de la Chine, une médiatisation négligeable de cette proposition accroît l’invraisemblance de son adoption à court terme par la communauté internationale et les États de la région.

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