Le groupe de combat comme priorité stratégique

Il est difficile d’imposer sa volonté à un adversaire déterminé sans aller le combattre sur son propre terrain et prendre le contrôle de l’espace qu’il occupe. Hors accidents, les combats rapprochés que cette attitude induit causent 90 % des pertes humaines des armées occidentales engagées en opérations. Dans le même temps, les nations qui ont engagé ces mêmes forces sont très sensibles aux pertes. Elles sont donc soumises à un terrible dilemme stratégique entre la nécessité de prendre des risques pour vaincre et le souci de limiter les pertes que ces risques induisent.

Pour résoudre la difficile équation entre prise de risques et limitation des pertes, on s’en remet le plus souvent à des demi-­mesures entre la préférence pour les frappes à distance, l’appui à des alliés locaux chargés du combat rapproché ou l’engagement avec de grandes précautions en va-et-vient depuis des bases protégées. Cela donne tout aussi souvent des résultats très mitigés. Les frappes seules ne suffisent généralement pas, les alliés locaux sont souvent plus faibles que leurs adversaires (sinon ils ne demanderaient pas d’aide) et l’embasement laisse l’initiative et le terrain à l’adversaire. On parvient la plupart du temps à contenir ainsi les pertes, au détriment de l’efficacité globale, mais, lorsque les conflits durent, les pertes finissent quand même par devenir importantes.

Une autre approche aurait pu consister à considérer que le combat rapproché posant un problème stratégique, il devrait recevoir aussi une attention stratégique. Autrement dit, que tout ce qui se passe dans les zones situées à moins de 600 mètres de l’ennemi devrait faire l’objet d’une priorité nationale et non constituer le problème des seules armées de terre ou des forces spéciales. C’est ce que font évidemment les groupes armés, dont les unités sont d’abord des infanteries qui tendent par ailleurs à devenir de plus en plus performantes, mais c’est aussi le cas depuis peu aux États-Unis et l’effort qui y est fait actuellement pourrait changer le visage des opérations modernes.

Le dilemme pertes-efficacité

Les analyses « tactimétriques » manquent en France. Il n’y a pas par exemple d’étude statistique sur les combats menés par les forces armées françaises et les causes précises de nos pertes. En examinant néanmoins les interventions menées de juillet 1961 à Bizerte jusqu’à l’opération « Barkhane » au Sahel, on peut considérer avec certitude que la très grande majorité des soldats français qui ont été tués ou blessés en opération par un ennemi l’ont été à proximité de lui.

Dans tous les cas, ces combats de proximité ont eu lieu dans l’espace solide, à l’intérieur de milieux denses (villes, palmeraies, montagnes, etc.), à proximité de littoraux ou dans le ciel juste au-dessus d’eux. Depuis 73 ans en revanche, la France n’a connu ni combat aérien, ni combat entre navires de guerre. Il n’est pas dit que cela durera éternellement, mais telle est la norme pour l’instant et très probablement pour les années à venir. Dans un cadre stratégique et opérationnel qui ressemble de plus en plus à celui de la guerre froide, on retrouve l’écartèlement entre un affrontement de haut du spectre qu’il faut envisager à nouveau, même s’il reste très peu probable, et des interventions extérieures limitées, mais quasi certaines. Ces interventions seront sans doute aussi de plus en plus difficiles, face à des États, mais bien plus probablement face à des groupes armés mieux armés et plus compétents (1).

D’un autre côté et comme cela été souvent évoqué, une autre norme de cette « ère des interventions » est la sensibilité des pays occidentaux aux pertes humaines. Sans remonter aux hécatombes de 1914, il suffit de rappeler qu’il tombait en moyenne dix soldats français chaque jour des huit années de la guerre d’Algérie. Les pertes, toujours aussi douloureuses pour les soldats et leurs proches, ne constituaient pas pour autant un problème national même si l’embuscade de Palestro, dans laquelle 17 soldats appelés avaient été tués le 18 mai 1956, avait déjà suscité beaucoup d’émotion.

Depuis cette époque et les combats qui ont suivi, pas toujours assumés politiquement et éloignés des intérêts vitaux, il suffit que les pertes atteignent cinq hommes, ce qui est minime au regard de l’histoire et de la puissance de la nation, pour qu’on en fasse un événement stratégique. Le 11 octobre 1970, huit ans seulement après la fin de la guerre d’Algérie, l’embuscade de Bedo, au Tchad, où 12 soldats français ont été tués, provoqua une grande émotion et le gouvernement fut obligé de s’expliquer sur cette guerre cachée. Les 58 morts de l’attaque du poste Drakkar, le 22 octobre 1983, précédèrent de peu le repli piteux et sans gloire de Beyrouth.

Plus récemment, en Afghanistan, l’embuscade de la vallée d’Uzbin en août 2008 puis les deux attaques-­suicides du 13 juillet 2011 et du 20 janvier 2012 ont concentré en trois journées presque le quart des pertes françaises en 11 ans d’opérations dans ce pays. Elles ont à chaque fois suscité l’intervention du plus haut sommet de l’État, paralysant toujours plus l’action en Kapisa-­Surobi avant de finalement provoquer un retrait anticipé. Elles apparaissent donc rétrospectivement comme de grandes victoires des rebelles, alors que, encore une fois, les pertes infligées étaient minimes au regard des milliers de combats que compte l’histoire militaire française (2).

Du point de vue de nos adversaires, la conclusion est simple : pour vaincre une armée occidentale, il suffit de résister et de lui infliger le maximum de pertes jusqu’au point de rupture où l’engagement devient perçu comme un enlisement coûteux. Le repli devient alors un thème de campagne électorale et il est généralement réalisé au changement de pouvoir suivant.

On se retrouve ainsi devant un dilemme stratégique entre vaincre, ce qui suppose de prendre des risques, et éviter les pertes découlant de ces mêmes prises de risques. On peut imposer sa volonté sans forcément pénétrer à l’intérieur de l’espace solide occupé par l’ennemi. C’est le cas de la coalition face à la Serbie en 1999 ou du siège de Sadr-City, à Bagdad, de mars à mai 2008 ou encore autour de Gaza en janvier 2009. Encore faut-il qu’il y ait une négociation possible avec l’ennemi et, dans tous les cas, l’emploi de forces au sol puissantes est nécessaire, comme ce fut le cas pour menacer la Serbie ou cloisonner le secteur dans les deux autres exemples évoqués. Cela n’empêche d’ailleurs pas complètement les pertes : 39 soldats américains et irakiens sont morts autour de Sadr-City et 10 soldats israéliens autour de Gaza.

Dans tous les autres cas : ennemi avec qui il n’est pas possible de négocier et/ou ennemi exerçant une action offensive, notamment sur la population (attaques terroristes, lancement de roquettes), il n’est pas d’autre solution pour l’emporter que d’aller à sa rencontre et sur son terrain, généralement difficile et retranché.

Révolution dans les affaires de l’infanterie

C’est alors qu’intervient le combat rapproché, que l’on définira comme le combat à moins de 600 mètres de l’ennemi. On ne peut espérer imposer sa volonté à l’ennemi que si on gagne les combats à ce niveau. La difficulté est donc de le faire en réduisant au maximum les pertes. Le problème n’est pas nouveau, des efforts incrémentaux ont été faits pour le résoudre, mais visiblement pas assez.

Les groupes de combat d’infanterie occidentaux, israéliens compris, sont forts. Ils l’emportent généralement en infligeant des pertes assez importantes à leurs adversaires sans en subir eux-mêmes de trop lourdes. Ce n’est pas toujours le cas, et il suffit d’une fois pour que cela apparaisse comme une défaite cuisante. Le ratio des pertes tend également à diminuer avec la montée en puissance des groupes armés. Lors de la guerre de Gaza de 2008-2009, il était de 70 combattants palestiniens tombés pour 1 soldat israélien. En 2014, ce ratio n’était plus que 20 pour 1, et beaucoup moins si on ne considère que les combats rapprochés. Entre- temps, les groupes armés palestiniens, en particulier le Hamas, avaient mis sur pied une nouvelle infanterie bien équipée et formée qui a su combattre avec efficacité les troupes israéliennes qui avaient pénétré sur son territoire. Les Israéliens retrouvaient ainsi le problème rencontré huit ans plus tôt, avec encore plus d’acuité, lorsqu’il avait fallu faire face à l’infanterie du Hezbollah au Sud-­Liban, en particulier à Bint Jbeil, en 2006.

Parmi les phénomènes émergents les plus intéressants du moment, il y a cette volonté américaine de résoudre ce problème. Partant du constat que celui-ci doit faire l’objet d’une attention particulière, c’est au niveau du département de la Défense que la question est désormais abordée et non simplement à celui des branches infanterie de l’US Army ou du Corps des Marines. L’idée est d’investir dans les 4 % de soldats en uniforme, soit 0,02 % de la population américaine, qui assument cette fonction primordiale d’aller affronter l’ennemi au contact. Le dernier pilote américain tué en combat aérien date de 1972, mais depuis lors, plus de 4 000 soldats américains ont été tués en combat rapproché, engins explosifs inclus. Il s’agit maintenant d’obtenir dans le combat au sol à 600 mètres ou moins de l’ennemi la même suprématie que dans le combat aérien ou naval, domaines dans lesquels on continue à investir bien plus que pour les simples fantassins (3).

En 2017, l’Office du secrétaire de la Défense (OSD) américain a lancé un premier programme d’investissement matériel d’un milliard d’euros environ, soit approximativement 200 000 euros pour chacun des 4 600 groupes de combat d’active de l’Army et des Marines. L’effort a été porté sur les équipements immédiatement ou rapidement disponibles pouvant accroître les capacités dans tous les domaines : détection, protection, agression, vision, communications. En février 2018, toujours à l’échelon du ministère, était créée la Close Combat Lethality Task Force (CCLTF), au budget actuel équivalent à 2,2 milliards d’euros, chargée d’explorer le combat rapproché dans tous ses aspects.

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