L’armée : la meilleure alliée de la Russie

En ce qui concerne les programmes conventionnels, l’armée de terre devrait continuer de recevoir des blindés T-90M et quelques T-14, plus onéreux, qui doivent à terme prendre le relais des T-72B3M. Les programmes de nouveaux véhicules blindés (véhicules de combat d’infanterie, véhicules de transport de troupes) Kurganets-25 et Boomerang se poursuivent, les essais de ce dernier modèle — semble-t-il destiné au marché export — devant se terminer en 2021. Massivement utilisée en Syrie afin de soutenir les forces loyalistes, l’artillerie ne devrait pas être en reste. Le ministère de la Défense russe continue d’acquérir des lance-roquettes multiples Tornado-S tandis que des canons auto-moteurs Koalitsiya devaient entrer en service au cours des années 2020, et complémenter les canons Msta de conception soviétique. On constate en outre la réactivation de l’artillerie nucléaire. L’armée de terre pourrait recevoir au cours de la première moitié des années 2020 des obusiers auto-moteurs 2S7M Malka, qui sont une version modernisée du canon Pion soviétique, et 2S4 Tiulpan (« Tulipe ») modernisés, tous deux capables de tirer des obus atomiques. Libéré des contraintes du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (1987) dont Washington s’est retiré en août 2019, la Russie pourrait par ailleurs déployer des missiles à portée intermédiaire — dont le missile de croisière 9M729 incriminé par les Américains — sur des lanceurs mobiles terrestres Iskander. Enfin, de nouveaux systèmes doivent voir le jour, comme le robot de combat développé par le konzern Kalachnikov sous le nom de code « Soratnik » [Partenaire], dont le projet en est à ses balbutiements. Les défenses anti-aériennes du pays seront consolidées à travers la fourniture de 18 nouvelles brigades équipées de systèmes Tor-M2, Tor-M2DT (théâtre arctique), Buk-M3 et S-300V4. Les nouveaux S-500 ne devraient pas faire leur apparition avant 2025.

Les forces aérospatiales (VKS) continueront de recevoir des chasseurs multirôles Su-35S, des bombardiers tactiques Su-34 et des avions de combat polyvalents Su-30SM, au rythme d’une dizaine d’unités par an au cours de la première moitié des années 2020. Les VKS devraient aussi recevoir, quoique en faible quantité, des chasseurs multirôles de nouvelle génération Su-57 ainsi que des appareils polyvalents MiG-35. La flotte aérienne de soutien devrait faire l’objet d’une attention particulière avec la mise en service des avions de transport militaire moyen et long courrier Il-76MD-90A qui se poursuit en vertu de commandes passées en 2012 et 2020 portant sur 27 unités livrables d’ici 2028 (4). De même, les VKS attendent un nouvel avion ravitailleur — le Il-78M-90A — qui se trouve aujourd’hui au stade de prototype avancé, tandis que l’actuelle flotte de ravitailleurs est progressivement modernisée (Il-78M2). Enfin, la Russie a connu un véritable « boom » en matière de drones au cours des dernières années, ce qui lui a permis d’atténuer le retard considérable qu’elle avait accumulé en la matière sur les pays occidentaux. Après qu’une première série de drones d’observation a vu le jour au début des années 2010 grâce à une coopération fructueuse avec Israël — dont le modèle Forpost, utilisé notamment en Syrie —, les industriels russes proposent aujourd’hui une nouvelle génération d’appareils, comme ceux conçus par Zala ou le drone Orion (groupe Kronstadt), dont l’armée russe a reçu en avril dernier un premier lot de 3 unités, qu’elle va exploiter à titre expérimental. Leur intégration dans les forces armées devrait se poursuivre en attendant l’arrivée de drones d’attaque qui font encore défaut, mais dont certains modèles ont déjà effectué ces derniers mois des vols de tests (le Okhotnik de Sukhoï, et le Altius).

Largement déshéritée par le programme 2018-2027, la marine de guerre verra le renforcement de ses capacités s’articuler autour de plateformes capables de tirer des missiles de croisière. Le missile Kalibr garnira patrouilleurs, corvettes et frégates, en attendant la mise en service du missile hypersonique Tsirkon sur de nouveaux bâtiments (frégates, SSGN) à partir de 2021-2022. Le programme de frégates de type Amiral Gorchkov — qui s’est caractérisé par des retards majeurs lors du dernier plan d’armement — se poursuit, avec une cible d’une dizaine de bâtiments (deux en service au moment où ces lignes sont écrites). Déplaçant près de 5500 tonnes, il s’agit du plus important bâtiment de combat de surface construit en Russie depuis 1991. En revanche, le programme 2018-2027 ne prévoit pas la mise sur cale d’une flotte océanique, mais tout au plus la poursuite de travaux préparatoires sur le futur porte-avions. De même, le développement du projet de destroyer Lider (Projet 23560) de 14 000 tonnes paraît gelé, tout comme celui de la frégate « super Gorchkov » (Projet 22350M, 8000 tonnes de déplacement). Les fonds devraient en revanche continuer d’irriguer la construction des SSGN du Projet 885A : une unité est en service — le K-560 Severodvinsk — tandis que six autres sont à différents stades d’avancement. Figurant parmi les armes évoquées par Vladimir Poutine en mars 2018, la torpille intercontinentale autonome nucléaire Poséidon devrait voir son submersible porteur, le sous-marin nucléaire Khabarovsk, être admis au service actif au cours de la première moitié des années 2020. Après la mise à l’eau du lot de six sous-marins classiques d’attaque de type Kilo pour la flotte du Pacifique, une sous-marinade similaire pourrait être commandée pour la flotte de la Baltique. 

Ces nouveaux équipements doivent être versés à une armée qui s’est largement professionnalisée au cours des années 2010. Depuis 2015, la part des militaires professionnels — les kontraktniki — a dépassé celle des appelés. La proportion des kontraktniki reste la plus forte au sein des unités qui ont vocation à être projetées, comme les forces spéciales, les troupes aéroportées (VDV) ou l’infanterie de marine (5). Selon le porte-parole de la commission de la Défense du Parlement russe, Vladimir Chamanov — lui-même ancien commandant en chef des VDV —, le nombre de kontratniki devait s’élever fin 2019 à 475 600 hommes, pour une armée comptabilisant 798 000 soldats (6). L’objectif est d’atteindre en 2020 un taux de professionnalisation des VDV de l’ordre de 80 %, tandis que celui de l’infanterie terrestre devrait être de 60 % (7).

Une modernisation sous contrainte

Le budget de la défense russe a augmenté au cours des années 2010 : après avoir franchi la barre des 3 % du PIB en 2014, il atteint un pic à un peu plus de 4 % en 2016, avant de se contracter autour de 2,8 % du PIB sur la fin de la décennie. Souvent présenté comme s’établissant à environ $60 milliards par an, ce budget est en réalité supérieur à cette somme car une fois encore, la conversion en dollar n’a pas vraiment de sens. Vu que les dépenses sont réalisées en roubles, il convient de raisonner en parité de pouvoir d’achat, ce qui aboutit à un budget annuel de l’ordre de $150 à $180 milliards (8). Dans la mesure où le rattrapage du retard accumulé au cours des années 1990 et 2000 en matière de fourniture d’équipements a été réalisé pendant les années 2010, les dépenses de défense devraient arriver sur un plateau. En outre, Vladimir Poutine a fait savoir qu’un plafond à 3 % du PIB paraissait raisonnable, d’autant plus qu’il entend consacrer son quatrième et a priori dernier mandat à des réformes sociales coûteuses et impopulaires. À cet égard, le soutien apporté par la population russe à la politique étrangère menée par le Kremlin tend à s’éroder depuis 2018, mais l’armée demeure l’institution la plus populaire auprès des Russes (9).

Le budget de la défense est établi sur des prévisions de PIB qui, pour les plus optimistes d’entre elles, tablent sur une croissance annuelle « molle » de l’ordre de 2 % pour le début des années 2020. Afin de doper cette croissance, la Russie s’est lancée dans un ambitieux programme de « grands projets nationaux » keynésiens dotés d’un budget de 25 700 milliards de roubles (environ $430 milliards) en faveur de secteurs d’avenir (santé, éducation, démographie…). La crise de la COVID-19 et la remise à flot de secteurs économiques sinistrés risquent d’exercer une pression financière sur un budget de la défense déjà menacé par le choc pétrolier de 2020. L’effondrement des prix du brut constaté depuis l’hiver 2020 risque en effet de contraindre le gouvernement à tabler sur des prévisions du prix du baril bien plus modestes pour les deux à trois prochaines années — probablement de l’ordre de $25 ($42 pour le présent budget). Toujours au rang des freins économiques, le complexe militaro-industriel russe a accumulé au cours de ces dernières années une dette colossale. À l’été 2019, celle-ci est estimée à 2000 milliards de roubles (environ $35 milliards) de créances auprès des établissements bancaires russes. Fin 2019, Vladimir Poutine aurait signé un oukase secret effaçant environ un tiers de cette somme, le restant devant faire l’objet d’une restructuration (10). Prenons le cas du consortium des constructions navales OSK : son endettement est évalué à 68 milliards de roubles (un peu plus de 900 millions d’euros). Début mai 2020, on apprend qu’il pourrait bénéficier d’une recapitalisation avec une injection de fonds publics de l’ordre de 30 milliards de roubles. Le restant de la dette sera quant à lui restructuré (11). Le complexe militaro-industriel russe éprouve par ailleurs le plus grand mal à surmonter certains verrous technologiques, surtout après la rupture de la coopération militaro-technique avec l’Occident suite à la crise ukrainienne. C’est le cas par exemple en matière de drones sous-marins dédiés à la guerre des mines. Les industriels poursuivent en outre assez laborieusement l’élaboration d’un prolongateur d’autonomie en plongée (manifestement orienté vers les batteries lithium-ion) pour les submersibles classiques russes. En dépit de l’effort de réarmement, il subsiste néanmoins des « angles morts » comme le domaine de la lutte anti-sous-marine (ASM), où les capacités russes s’appuient sur des plateformes ex-soviétiques en nombre insuffisant. En l’absence de nouvelle plateforme dédiée à la lutte ASM sur mer et dans les airs, la marine a opté pour la modernisation de quelques bâtiments en service, comme les grands navires de lutte ASM du Projet 1155, qui sont « frégatisés ». Enfin, si la prise d’expérience lors du conflit syrien a été massive dans les VKS et significative pour la flotte, l’armée de terre — qui n’a pas été exposée au feu — n’a pu en bénéficier dans les mêmes proportions. Le déploiement de quelques bataillons de « bérets rouges » sur une base rotationnelle en guise de force d’interposition et d’observation (près du plateau du Golan par exemple) ainsi que les patrouilles conjointement réalisées avec l’armée turque dans la région d’Idlib ont pu néanmoins contribuer à accroître la connaissance du terrain.

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