Qui commettra le prochain attentat de masse en France ?

À l’aube des années 2000, certains responsables de la DGSE, inquiets de voir se reproduire dans d’autres pays d’Afrique du Nord une crise comparable à celle que connaissait l’Algérie, entreprirent de bâtir une grille analytique permettant d’anticiper la survenue de mouvements sociopolitiques d’ampleur. Il s’agissait surtout, dans leur esprit, de discerner les premières manifestations d’une montée de l’islam radical dans des pays proches et donc de se préparer aux conséquences sécuritaires, au Maghreb puis en Europe et particulièrement en France, de tensions politiques croissantes pouvant aboutir à une vague de terrorisme ou même à une véritable insurrection.

Cette démarche, novatrice au sein de services peu habitués à emprunter de tels cheminements, suivait le goût venu d’Amérique du Nord pour les signaux faibles et le concept d’alerte précoce (1). Le pli, cependant, fut pris et la fonction d’anticipation est exposée dans le chapitre 6 (2) du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale rendu public le 29 avril 2013. Déclinée sur un mode tactique, cette volonté d’anticiper a conduit à la mise en place d’outils censés détecter les passages à l’acte de terroristes, notamment grâce à des moyens informatiques s’appuyant sur la modélisation de comportements.

Douteuse, la méthode, âprement critiquée (3), n’a pas remporté les succès escomptés, les doutes des spécialistes étant notamment étayés par l’incapacité des services à établir des profils opérationnellement exploitables de djihadistes (4). Reste que percevoir la montée des tensions est devenue une capacité avérée de certains services, dans le but aussi bien de prévenir des attentats, ou au moins de les redouter à raison, que de se préparer à des modes opératoires nouveaux ou d’anticiper leurs conséquences (5). Cette vigilance particulière exercée par les services de sécurité et de renseignement ne peut que conduire à redouter, dans les mois et les années qui viennent, non seulement la persistance de la violence djihadiste, mais aussi la concrétisation dans notre pays de la menace des groupes d’extrême droite (qu’il est de bon ton d’appeler ultradroite pour ne fâcher personne).

Identitaires contre identitaires

Les signaux alarmants ne font, en réalité, que se multiplier depuis des années, et les responsables des services de sécurité ne font pas mystère de leur inquiétude. À l’occasion d’une célèbre audition en 2016 au Parlement, Patrick Calvar, alors directeur général de la sécurité intérieure, avait déclaré sans ambages : « […] Les extrémismes montent partout et nous sommes, nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultradroite qui n’attend que la confrontation. Vous vous rappeliez que je tenais toujours un langage direct ; eh bien, cette confrontation, je pense qu’elle va avoir lieu. Encore un ou deux attentats et elle adviendra. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires. La tentation des populismes, la fermeture des frontières, l’incapacité de l’Europe à donner une réponse commune, l’incapacité à adopter une législation applicable en tous lieux, nous posent d’énormes problèmes. (6) »

Le constat fait alors par le principal responsable de la lutte antiterroriste en France avait été abondamment commenté. Sur fond de tensions migratoires et d’exaspération face au terrorisme djihadiste, son appréciation des évolutions en cours de la menace terroriste avait rejoint les crispations observées dans le monde occidental depuis – au moins – les attentats du 11 septembre. La double attaque commise le 21 juillet 2011 à Oslo puis à Utoya (77 morts) par Anders Breivik avait illustré la volonté d’une poignée de militants identitaires européens d’agir contre ce qu’ils jugeaient être la destruction programmée de leur culture. Les djihadistes, de leur côté, obéissant à une logique voisine de défense d’une communauté qu’ils estiment harcelée et menacée, n’ont cessé de frapper l’Europe à partir des années 2000, aussi bien pour se venger de l’interventionnisme militaire occidental que pour la punir de sa domination culturelle et économique sur le monde musulman et venger des siècles d’une histoire commune douloureuse.

De fait, face à un phénomène djihadiste en permanente mutation et incarnant les crispations d’une partie du monde musulman, les militants d’extrême droite se sentent investis de la défense d’un Occident chrétien fantasmé. Les difficultés rencontrées par les autorités face aux groupes djihadistes et la perspective d’une lutte de longue haleine, sans fin prévisible, les confortent dans leur volonté d’agir. Comme dans les rangs de la mouvance islamiste radicale, on voit d’ailleurs émerger des acteurs frustes, frappant de leur propre chef sous l’influence de théories complotistes abondamment diffusées sur les réseaux sociaux (7) ou de déclarations incendiaires d’une poignée de polémistes irresponsables (8).

Des signaux faibles aux signaux forts

Les inquiétudes des services de sécurité, quoi qu’en disent leurs détracteurs, ne sont nullement irrationnelles ou révélatrices de biais idéologiques. Les incidents graves se multiplient dans le monde occidental, et les attentats se font plus nombreux et plus spectaculaires. Les attaques commises à Christchurch (Nouvelle-­Zélande) le 15 mars 2019 ont entraîné la mort de 51 personnes et en ont blessé 49 autres, tandis qu’aux États-Unis le FBI ne peut que constater une hausse rapide des attaques antisémites (attentat de Pittsburgh, 27 octobre 2018, 11 morts) et le rôle accru de mouvements sectaires (9), alors que le pays n’a jamais connu autant d’homicides imputables au terrorisme intérieur (10).

En Allemagne, le double attentat de Hanau, le 19 février 2020 (9 morts et 6 blessés), avait été précédé par le démantèlement d’un réseau qui se préparait à attaquer des mosquées, et la menace d’extrême droite y est jugée prioritaire (11). La Suède redoute elle aussi des actions de cette nature (12), et la menace est devenue, à l’échelle de l’Union, un sujet de préoccupation majeur (13). La décision prise par Berlin, au mois de juin dernier, de dissoudre une unité de ses forces spéciales (14) a confirmé la profondeur et l’ampleur du malaise, tandis qu’en France la DGSI ne cache plus son inquiétude face à l’influence des idées d’extrême droite au sein des services (15). La radicalisation n’est pas qu’islamiste, comme l’a souligné le coordinateur européen de la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove, dans un long entretien accordé au Combating Terrorism Center de West Point (16).

En France, malgré la multiplication des signaux inquiétants (17), les autorités estiment que la menace la plus immédiate provient encore des organisations djihadistes et de leurs partisans. Cette appréciation, dont on ne sait si elle repose sur une évaluation solide des faits et des tendances ou sur une incapacité à conceptualiser, si tôt après la campagne de l’État islamique, un nouvel ennemi, fait courir le risque d’un retard à l’allumage. Sans doute les immenses pouvoirs donnés aux services et aux magistrats permettent-ils de penser que les prochains coups seront parés, ou au moins mieux encaissés, mais il ne s’agirait pas d’être trop confiant.

La complexité du phénomène djihadiste a forcé les services de sécurité à s’adapter, péniblement et de façon sans doute imparfaite. Face à un grand nombre d’acteurs, dirigés par des organisations complexes, des réseaux mouvants ou des microcellules aux capacités opérationnelles parfois faibles, il leur a fallu admettre que ces terroristes sans commanditaire étatique obéissaient à des logiques peu lisibles de prime abord mêlant projets révolutionnaires, revanches communautaires et un moteur idéologique que l’on pourrait qualifier, faute de mieux, d’islamo-­nihilisme. Confronté à des centaines sinon des milliers de djihadistes capables de passer à l’acte de leur propre chef, le contre-­terrorisme, dans la plupart des pays occidentaux, est devenu, par nécessité, une activité de gestion de flux.

Ensevelis sous leurs adversaires, les services spécialisés y ont gagné en technicité administrative et judiciaire (18) ce qu’ils ont perdu en capacité d’analyse fine. L’attentat commis dans les locaux de la préfecture de police de Paris (19), le 3 octobre 2019, a ainsi conduit au renforcement des moyens de détection de la radicalisation islamiste, mais rien n’a vraiment été fait dans le domaine du contre-­espionnage et de la contre-­ingérence. C’est pourtant, face au risque d’infiltration de la part de militants djihadistes nés, élevés et formés dans notre pays, ce qu’il faudrait faire. Et c’est surtout ce qu’il conviendrait impérativement de faire face au spectre grandissant du terrorisme d’extrême droite. Cette mouvance, qui compte elle aussi dans ses rangs son lot d’opérationnels aux faibles capacités, dispose en revanche d’avantages susceptibles de nous faire vaciller. Les enquêtes policières réalisées en Europe et en Amérique du Nord ont ainsi montré que ces groupes étaient capables de concevoir des opérations bien plus complexes que les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-­Denis et qu’ils étaient bien mieux formés et équipés, en raison, notamment, de leurs liens avec les forces de police ou l’armée. C’est cependant de leurs capacités clandestines, de leur connaissance des services qui les traquent et de leur perception des lignes de fracture profondes de la société française qu’il faut le plus se méfier (20).

Notes

(1) David M. Last, « Prevention, early waring and intelligence », SSRN Electronic Journal, octobre 1996.

(2) Consultable sur le site internet du ministère des Armées : https://​www​.defense​.gouv​.fr/​d​g​s​e​/​t​o​u​t​-​l​e​-​s​i​t​e​/​l​e​-​l​i​v​r​e​-​b​l​a​n​c​-​2​0​1​3​-​e​t​-​l​e​-​r​e​n​s​e​i​g​n​e​m​ent

(3) Louis Boy, entretien avec Tristan Nitot, « “Boîte noire” et surveillance du web : le projet de loi sur le renseignement est-il liberticide ? », FranceTVInfo, 5 avril 2015.

(4) Michel de Muelenaere, « Terrorisme : comment détecter le passage à l’acte ? », www​.lesoir​.be, 4 juin 2017.

(5) Audition du général Jean-Claude Gallet, commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), le 21 novembre 2018, par la commission de la Défense nationale et des Forces armées de l’Assemblée nationale.

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