La Russie, la Chine et la route de la soie polaire

Quant à la RMN, en dehors du géant chinois du transport maritime Cosco, qui a envoyé respectivement cinq et huit navires le long de ce passage polaire en 2016 et 2017, les sociétés de navigation chinoises ont démontré très peu d’enthousiasme pour son utilisation (6). Bien que la Chine ait annoncé en 2018 qu’elle ambitionnait de tracer une nouvelle route de la soie polaire pour se connecter à l’Europe via l’océan Arctique, cette déclaration n’a pour le moment pas influencé la circulation maritime dans l’Arctique russe, qui reste toujours faible (7). Pour les Chinois, cette voie de navigation polaire semble présenter un intérêt surtout parce qu’elle facilite l’accès aux gisements de ressources naturelles se trouvant en Arctique, et non pas parce qu’elle constitue une alternative viable aux actuels trajets commerciaux via le détroit de Malacca ou le canal de Suez. Ainsi, la plupart des navires chinois qui circulent dans l’Arctique russe ne transportent pas de conteneurs commerciaux, mais des matières premières et du matériel de construction pour les sites d’exploration gazière russes en développement.

Yamal LNG, une réussite nationale russe ou chinoise ?

À ce jour, le mégaprojet Yamal LNG reste le résultat le plus visible de la coopération sino-russe en Arctique. Véritable défi technologique et logistique, le site héberge non seulement une usine d’extraction de gaz naturel liquéfié, mais aussi des réservoirs de stockage géants, un aéroport international, un port et une ville pour loger des employés. Mené par Novatek, l’une des plus grandes entreprises sur la scène énergétique russe, ce projet fut au départ envisagé comme une initiative franco-russe, avec la participation de Total, qui a fourni la technologie de liquéfaction de gaz adoptée pour les conditions arctiques extrêmes. Toutefois, le coût élevé de sa réalisation a poussé Novatek à chercher d’autres investisseurs au moment même où les compagnies occidentales ne pouvaient plus faire affaire avec les entreprises russes, à la suite de l’entrée en vigueur des sanctions américaines. Dans ce contexte, Moscou a dû se tourner vers la Chine pour le finaliser.

Yamal LNG permet ainsi aux compagnies chinoises de mettre en valeur leurs compétences techniques et industrielles, alors que les banques chinoises deviennent des détenteurs majeurs de dettes russes.

En décembre 2017, Vladimir Poutine a officiellement inauguré la première ligne de production de gaz à Yamal. Moscou et Pékin semblent donc réussir leur pari de coopération dans le développement de l’Arctique russe. Toutefois, ces projets ont également illustré le fait qu’il existe des divergences de vues notables entre Moscou et Pékin quant à l’interprétation du rôle de chacun dans cette coopération bilatérale. En Russie, cette réalisation a été présentée avant tout comme une réussite nationale, même si la Chine et la France y ont beaucoup contribué.

Toute nouvelle concernant Yamal LNG est diffusée par les chaînes nationales russes ; tout événement majeur (le départ du premier méthanier, l’atteinte de la capacité maximale de production du gaz, etc.) est célébré en grande pompe. Aux yeux de Moscou, ce projet est un symbole du succès de la politique mise en place en réaction aux sanctions occidentales. Son aboutissement est donc perçu comme une victoire stratégique qui permettrait à la Russie de renforcer sa position sur le marché mondial du gaz et d’asseoir sa place d’acteur incontournable dans l’Arctique.

À Pékin, Yamal LNG est plutôt vu comme un symbole du nouveau savoir-faire des compagnies chinoises, capables de développer et de produire les équipements sophistiqués que l’industrie russe ne peut pas fournir, faute d’expertise technologique et d’installations modernes. Cette vision prédomine dans les médias chinois, qui vantent le rôle de la Chine dans la réalisation du programme. On affirme même que sans l’aide financière chinoise et sans son expertise technique, le projet n’aurait jamais vu le jour. Cependant, c’est sous la forme d’un crédit dont les conditions de remboursement semblent être au grand avantage des banques chinoises que les fonds nécessaires ont été accordés à la Russie. Par ailleurs, les équipements fabriqués en Chine (les modules pour l’usine de gaz, les pièces détachées pour les trains LNG, etc.) ont joué un rôle certes important, mais non essentiel. La technologie de Total, elle, l’était, mais, dans le contexte des sanctions européennes, les Français préfèrent de ne pas trop afficher ce fait. Aux yeux de Pékin, Yamal LNG est donc aussi un symbole de la réussite nationale dont le succès illustre bien les capacités d’adaptation et d’invention de la Chine dans les conditions extrêmes de l’Arctique, confirmant le bien-fondé de ses ambitions dans cette région polaire.

Une stratégie polaire qui reste à clarifier

Depuis quelques années, le rythme de la coopération sino-russe dans l’Arctique semble s’accélérer dans un contexte où l’unité géopolitique apparente entre Moscou et Pékin tranche nettement avec la désunion du G7, miné par les mesures unilatérales du président américain Donald Trump en matière économique et diplomatique. Toutefois, la différence de vision sur les modes et les finalités de cette coopération arctique pourrait sérieusement hypothéquer son avenir. À long terme, les perspectives de ce nouveau rapprochement Chine-Russie en Arctique dépendent donc fortement de la conjoncture internationale et de la capacité des deux pays à élaborer une stratégie cohérente de collaboration, avec des objectifs clairement définis et appliqués sur le terrain.

La péninsule de Yamal, enjeu énergétique

Notes

(1) « Zaïavlenia dlia pressy po itogam rossiïsko-kitaïskikh peregovorov » [Communiqué officiel pour la presse à l’issue de négociations sino-russes], Kremlin, 5 juin 2019.

(2) Gordon G. Chang, « China’s Arctic Play », The Diplomat, 9 mars 2010.

(3) Olga Alexeeva et Frédéric Lasserre, « L’évolution des relations sino-russes vue de Moscou : les limites du rapprochement stratégique », Perspectives chinoises, no 3, 2018, p. 75-84.

(4) Ekaterina Kravtsova, « RPT-Russia ships record high LNG volumes to Europe in February », Reuters, 28 février 2019.

(5) « Russie : lancement du projet majeur Arctic LNG 2 », Total, 5 septembre 2019.

(6) Olga Alexeeva et Frédéric Lasserre, « An analysis on Sino-Russian cooperation in the Arctic in the BRI era », Advances in Polar Science, vol. 29, n4, 2018, p. 269-282.

(7) Frédéric Lasserre, Olga Alexeeva et Linyan Huang, « La stratégie de la Chine à l’égard de l’Arctique : menaçante ou opportuniste ? », in J.-C. Boucher et al. (dir.), Défendre la souveraineté du Canada : nouvelles menaces, nouveaux défis, Ottawa, Défense nationale, 2019, p. 83-102.

Légende de la photo en première page : « La coopération, la recherche et le développement seront les bases d’un partenariat stratégique entre la Chine et la Russie dans l’Arctique », a déclaré Vladimir Poutine, alors qu’il était reçu par Xi Jinping pour le second Forum Belt and Road, fin avril 2019 à Pékin. Ce partenariat est pleinement lié, dans la vision russe, au développement économique des terres arctiques du pays, pour appuyer le développement commercial de la Route maritime du nord et fournir des débouchés à l’exploitation des sous-sol. (© kremlin​.ru)

Article paru dans la revue Diplomatie n°102, « L’Arctique : une région sous tension », janvier-février 2020.

Dans notre boutique

pulvinar ut odio amet, sit felis vel, dictum efficitur. venenatis Praesent velit,
Votre panier