Le holding OSK : le cœur de la construction navale russe

Néanmoins, l’OSK a connu de sérieux déboires récemment, qui ne cadrent absolument pas avec le discours officiel ayant une nette propension à enjoliver la réalité. L’incendie à bord de l’Admiral Kuznetsov (12), les nombreux retards dans les livraisons des derniers SNLE Borei‑A et SSGN Yasen‑M, la rupture des contrats de modernisation du chantier naval Severnaya Verf et de la cale sèche au chantier naval 35 SRZ (13) ainsi que les difficultés rencontrées avec certaines classes de navires, notamment au niveau de la substitution des équipements importés, ont mis sous la lumière des projecteurs des problèmes récurrents, connus, mais pas encore

résolus, au sein de la construction navale russe. Le directeur général A. Rakhmanov doit monter au front à chaque fois pour expliquer la situation, minimiser les problèmes et annoncer une solution « très rapidement ».

En conséquence, il semble que l’État russe commence à sérieusement s’impatienter (14). Malgré les sommes importantes investies dans l’OSK, ce dernier n’est toujours pas en mesure d’augmenter sa capacité et de réduire ses délais de production de manière significative tandis que la réorientation d’une partie de la capacité de production militaire vers le secteur civil pour compenser la diminution des commandes étatiques semble beaucoup plus difficile à atteindre qu’espéré initialement. Il est vrai que, à décharge de l’OSK, la rupture des relations avec l’Ukraine en 2014 a été dévastatrice pour la construction navale. Outre l’ajout de l’OSK dans la liste des entreprises visées par les sanctions financières (15), la Russie a perdu l’accès aux turbines à gaz (et aux réducteurs) de Zorya-­Mashproekt, nécessitant la mise au point d’équivalents en Russie dans le cadre du programme de substitution des importations. Ces deux facteurs cumulés ont eu des conséquences financières importantes pour les chantiers navals russes. Néanmoins, le holding OSK a dégagé un bénéfice sur les trois derniers exercices fiscaux (16).

Ce faisant, les deux programmes de frégates en cours (Admiral Gorshkov et Admiral Grigorovitch) vont être directement touchés, la mise en service des bâtiments pouvant être retardée de plusieurs années (voire simplement annulée) tandis que les sanctions occidentales ont également entraîné la perte, pour certaines classes de navires (corvettes 20385, par exemple), de la chaîne cinématique qui reposait sur un groupe diesel de l’allemand MTU. Mais cela n’explique pas tout, et les rapides progrès dans la construction et le développement du futur « super chantier naval » Zvezda de Bolchoï Kamen (Extrême-Orient) sous la direction de Rosneft (17) semblent faire grincer beaucoup de dents à Moscou et au sein du holding OSK. Il en va de même pour le chantier naval Zaliv de Kerch (Crimée) n’appartenant pas au holding (18), qui semble respecter les délais impartis tout en disposant d’installations généreusement dimensionnées lui permettant de produire tous types de navires. On retrouve une situation semblable, dans une moindre mesure, avec le chantier naval Pella.

Première réponse du berger à la bergère ? Les deux nouveaux porte-­hélicoptères/navires d’assaut amphibies de la classe Ivan Rogov (Izd.23900) ont été mis sur cale au sein du chantier naval Zaliv de Kerch et non à Saint-Pétersbourg chez Severnaya Verf comme longuement envisagé. Le design de ces derniers est, en outre, la production d’un bureau d’études qui n’est pas rattaché à l’OSK. Message clair envoyé par le monde politique russe au holding OSK ou volonté de donner du travail « en Crimée » ? La réponse se situe quelque part entre les deux options. Il n’empêche que c’est un camouflet pour le holding que de voir un « petit nouveau » qui n’est pas dans son giron obtenir la mise sur cale de navires de ce gabarit. L’attribution du projet de brise-­glace nucléaires Lider (LK‑120Ya/Izd.10510) au chantier naval Zvezda au lieu du chantier naval de la Baltique, constructeur historique des brise-­glace nucléaires, est également un bon indicateur de cette insatisfaction grandissante vis-à‑vis de l’OSK (19).

Les besoins futurs

N’étant pas à proprement parler une grande puissance maritime (20), la Russie a néanmoins besoin de disposer d’une flotte militaire pour plusieurs raisons : assurer la protection des bastions où naviguent les SNLE chargés de la dissuasion nucléaire en tenant à distance les navires ennemis, assurer la couverture de la zone arctique (intérêt économique et stratégique), protéger la route du Nord (et les lignes de communication) et enfin protéger les zones littorales russes. Mais, beaucoup plus important encore, la Russie dispose d’une flotte civile étoffée qui a très largement atteint l’âge légal de la retraite. Le potentiel économique représenté par le renouvellement de cette dernière est considérable puisque les estimations tablent sur un marché d’une valeur globale de 4 trillions de roubles (21), sachant que les commandes militaires représentent actuellement environ 83 % du volume total des commandes au sein de l’OSK. Avec la demande de l’actionnaire principal (l’État russe donc) de se réorienter progressivement vers le secteur civil (22), le holding va être obligé de s’adapter à cette nouvelle donne rapidement et il est probable que les signes de « mauvaise humeur » manifestés par Moscou découlent d’une volonté politique de faire comprendre que, malgré sa position ultra-­dominante dans le secteur de la construction navale russe, l’OSK n’est pas éternel et que Moscou dispose de quelques cartes en réserve pour aller s’approvisionner ailleurs.

À décharge de l’OSK, on peut également indiquer que Moscou n’a pas toujours fait preuve d’une grande rationalité dans sa politique, négligeant d’investir dans des secteurs cruciaux (les turbines à gaz) en se reposant sur des importations, tout en finançant incomplètement (ou pas du tout) certains projets (installations d’entretien) nécessaires pour améliorer la disponibilité de la flotte. À l’heure où la marine russe commence à travailler sérieusement sur l’intégration de navires militaires de plus grand gabarit (23) et avec un actionnaire qui insiste pour réduire sa part de financement tout en réorientant la capacité de production vers le secteur civil générateur de revenus accrus (24), l’OSK, malgré sa taille et son poids politique, va devoir revoir son fonctionnement sur nombre d’aspects tout en s’adaptant aux « humeurs » de son principal actionnaire s’il souhaite rester le cœur de la construction navale russe.

Notes

(1) 61 Komunara et Chantier naval 444 à Mikolaïev.

(2) À titre d’exemple, on peut rappeler que 12 années se sont écoulées entre la mise sur cale et la mise en service de la première frégate Admiral Gorshkov (Izd.22350) et pas moins de 17 années en ce qui concerne le premier SNLE de la classe Borei (Izd.955) !

(3) Certains sous-marins de la classe Shchuka-B (Izd.971 Akula) ont passé plus de temps en attente de révision générale qu’actifs.

(4) Le secteur de la construction navale était également très fortement présent en Ukraine avec les chantiers navals Zaliv, 61 Komunara, Chantier naval 444 et Okean, mais les capacités furent entièrement perdues pour la Russie lors de la chute de l’URSS.

(5https://​www​.uacrussia​.ru/​ru/

(6) Объединенная Судостроительная Корпорация (https://​www​.aoosk​.ru).

(7) United Shipbuilding Corporation.

(8http://​kremlin​.ru/​a​c​t​s​/​b​a​n​k​/​2​5​217

(9https://​www​.kommersant​.ru/​d​o​c​/​3​4​4​2​255

(10https://​www​.aoosk​.ru/​a​b​o​u​t​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​s​-​n​o​te/

(11https://​en​.portnews​.ru/​n​e​w​s​/​2​8​9​5​39/

(12) La perte du dock flottant PD-50 n’est pas imputable à l’OSK puisque ce dernier appartenait au chantier naval 82 SRZ du groupe Rosneft.

(13) Pour rappel, il s’agit d’unir les deux cales sèches du chantier naval 35 SRZ de Mourmansk pour créer une nouvelle et grande cale sèche pouvant accueillir les navires de fort tonnage de la marine russe, dont l’Admiral Kuznetsov.

(14https://​nvo​.ng​.ru/​r​e​a​l​t​y​/​2​0​2​0​-​0​8​-​0​7​/​1​_​1​1​0​3​_​s​h​i​p​.​h​tml

(15https://​www​.treasury​.gov/​r​e​s​o​u​r​c​e​-​c​e​n​t​e​r​/​s​a​n​c​t​i​o​n​s​/​O​F​A​C​-​E​n​f​o​r​c​e​m​e​n​t​/​P​a​g​e​s​/​2​0​1​4​0​7​2​9​.​a​spx

(16http://​en​.kremlin​.ru/​e​v​e​n​t​s​/​p​r​e​s​i​d​e​n​t​/​n​e​w​s​/​6​3​757

(17) Il est quand même utile de préciser que les financements étatiques pour ce projet sont très généreux (à la hauteur du retour sur investissement attendu), ce qui aide à faire avancer les travaux rapidement. On ne peut pas toujours en dire autant des financements accordés par l’État russe à l’OSK.

(18) Ce dernier appartient au groupe AK Bars lié à la République du Tatarstan et également propriétaire du chantier naval Zelenodolsk (qui produit les Izd.21631 Buyan-M).

(19) On peut bien évidemment y voir une décision purement politique : Rosneft, propriétaire du chantier naval Zvezda, étant dirigé par Igor Setchine.

(20) Certains observateurs décrivent la Russie comme étant « une puissance continentale disposant d’une marine ».

(21) Soit environ 45,2 milliards d’euros.

(22) Ce qui n’a pas empêché le ministère de la Défense de passer commande durant le salon ARMY‑2020 pour 2 frégates Admiral Gorshkov (22350), 8 corvettes Steregushchiy (20380), 2 corvettes Gremyashchiy (20385) et 2 sous-marins d’attaque à propulsion conventionnelle (Izd.636.3 et Izd.677).

(23) Ces derniers sont inclus dans la stratégie de développement de la construction navale d’ici à 2030 publiée dans le décret présidentiel 327 daté du 20 juillet 2017 

(24) Il est de notoriété publique que les contrats signés avec le ministère de la Défense sont négociés au rabais et ne génèrent qu’un profit minimal, voire nul.

Légende de la photo en première page : Un croiseur de classe Moskva et une corvette de classe Gremyashchiy : la marine russe mène une double stratégie des moyens, entre modernisation et construction de navires neufs. (© Rossya MoD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°74, « Stratégie et capacités navales : un monde de tensions  », octobre-novembre 2020.

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