La fin d’une guerre ? Le conflit érythréo-éthiopien revisité

En Éthiopie, le durcissement a également été très fort mais il s’est ancré dans une autre temporalité. Le déclenchement de la guerre avec l’Érythrée a, dans un premier temps, affaibli le Premier ministre, Méles Zénawi, coupable d’avoir trop cru en son voisin et surtout d’être issu du Tigray, une région qui partage sa langue et une partie de son histoire avec le plateau érythréen. Sa reconversion idéologique n’en a été que plus radicale : alors que, dans les premières années, le discours du pouvoir promouvait le fédéralisme ethnique, soudain c’était l’unité et l’intégrité territoriale éthiopiennes qui étaient menacées. Les purges sont alors menées au nom de la lutte contre la corruption. Malgré tout, en 2005, l’opposition met en difficulté le régime. Celui-ci ne se rétablit qu’au prix d’une répression massive. Il décide de faire du FDRPE un parti qui noyaute les communautés en ville et dans les campagnes et asphyxie toute velléité oppositionnelle. Les scores brejnéviens obtenus dans les élections suivantes n’émeuvent pas les donateurs : on aime les dictateurs éclairés.

Si la population érythréenne vote avec ses pieds et prend les chemins de l’exil, en Éthiopie la situation est plus complexe. Beaucoup de jeunes fuient et revendiquent une identité érythréenne pour obtenir l’asile politique en Occident. Mais bientôt, des mouvements sociaux d’ampleur naissent de la désinvolture autoritaire du gouvernement et des problèmes liés à la question foncière, restée irrésolue en dépit de toutes les promesses. L’opposition n’a pas droit à la parole au Parlement mais prend le contrôle de la rue (3).

La paix maintenant

L’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed requiert une longue analyse. Sans revenir ici sur tous ses aspects, deux jouent un rôle important dans la normalisation avec l’Érythrée. Le premier est que son accession au statut de Premier ministre traduit un effritement de la coalition conduite par le FPLT au sein du FDRPE et la victoire d’un candidat soutenu par ses composantes oromo et amhara. Le FPLT, qui n’est pas aussi monolithique que certains analystes le pensent, s’est divisé sur la candidature d’Abiy, mais ce dernier sait que ce parti a la haute main sur l’appareil de sécurité (dont il a fait lui-même partie) et de l’armée. Il doit donc à la fois affaiblir l’ancienne coalition et approfondir les divisions au sein des élites politiques et sécuritaires tigréennes. L’éviction de la direction de l’État somali (Ogaden ou Région 5) (4), qui a été un allié stratégique du FPLT dans le contrôle du FDRPE, est un pas dans ce sens et la paix avec l’Érythrée introduit une donne nouvelle qui a de multiples conséquences internationales (convergence avec les tentatives américaines de normalisation ; statut d’homme de paix mis en exergue ; sympathie des donateurs qui donnent de l’argent frais au gouvernement, etc.) mais aussi nationales. Les Tigréens, eux, se divisent à nouveau sur la question de la normalisation avec l’Érythrée et certains voient dans le départ des troupes et de l’armement lourd devenus inutiles sur la zone frontalière un affaiblissement de leur région. D’autres s’inquiètent de l’ethnicisation croissante des conflits sociaux dans le reste de l’Éthiopie et du rôle de bouc émissaire que joue de plus en plus fréquemment la population tigréenne, qu’elle ait été associée au pouvoir politique ou non (5).

Il est une deuxième raison qui permet de croire un peu plus dans la durabilité de cette paix : le fait qu’Abiy ne soit pas un Tigréen ou même un Abyssinien et que, dans la conception que les dirigeants érythréens se font des Éthiopiens, les Oromos font figure de colonisés, de dominés avec lesquels ils peuvent traiter sans craindre pour leur propre statut (en 1998, à Asmara, des cartes circulaient alléguant que certaines fractions du FPLT entendaient annexer au moins le plateau érythréen et revenir à un grand Tigray, tel qu’il avait existé avant l’aventure coloniale italienne). 

Le calcul des dirigeants érythréens est plus simple, même s’il a des conséquences difficiles à gérer à moyen terme (6). D’abord, l’Érythrée a gagné la guerre : elle récupère Badmé et obtient la démarcation de la frontière entre les deux pays qui était peu ou prou celle qu’elle désirait. Le régime peut donc justifier les immenses sacrifices faits par la population sur cette base-là. De plus, l’appui du Premier ministre éthiopien puis du gouvernement fédéral de la Somalie permet à Asmara d’obtenir dans des conditions étonnamment rapides la levée des sanctions internationales en novembre 2018. L’Érythrée doit cependant convaincre les mouvements d’opposition armée éthiopiens de rentrer pacifiquement chez eux et d’abandonner toute velléité de violence. En particulier, combattants et cadres politiques de trois mouvements significatifs sur l’échiquier éthiopien renoncent à l’exil : le Front de libération oromo qui aura été historiquement le concepteur ou le vecteur le plus efficace du nationalisme oromo, le Front national de libération de l’Ogaden qui a souvent bénéficié d’un sanctuaire dans l’extrême Sud de la Somalie, et le Ginbot 7, qui est l’organisation née de la répression qui a suivi les élections générales de 2005 en Éthiopie.

Cependant, la victoire doit générer des transformations. Si les soldats éthiopiens quittent la zone frontalière, l’armée érythréenne n’a plus besoin d’autant de conscrits puisque la guerre est finie. Mais comment contrôler une population autrement que par l’embrigadement ? L’ouverture des frontières à compter de septembre 2018 produit d’importants mouvements de population d’un côté et de l‘autre. Force est de constater que des milliers d’Érythréens fuient leur pays malgré la victoire célébrée, notamment pour rejoindre des proches en Éthiopie. Les fuites vers le Soudan se poursuivent par ailleurs. Cela indique clairement qu’une partie de la population érythréenne estime la direction actuelle du pays incapable de se réformer, de pardonner et de desserrer l’étreinte du parti unique sur la société. Très vite d’ailleurs, des incidents se multiplient sans qu’on sache très bien l’importance qu’il faut leur attribuer. Des postes-frontières sont fermés, d’autres sont ouverts mais dans des zones plus reculées qui permettent donc un contrôle plus policier des déplacements. Si, dans un premier temps, aucun document n’est requis, à partir de novembre 2018 il est demandé de fournir un laissez-passer particulier.

De nouvelles relations très floues

Au niveau économique, les choses sont également confuses. Les déclarations des dirigeants des deux pays créent un certain trouble. Ainsi, dans la liesse des retrouvailles, Abiy Ahmed explique qu’Assab sera à nouveau à l’Éthiopie, un propos aussi surprenant que lorsque le président érythréen Issayas Afeworki explique que le Premier ministre éthiopien est son « leader » (7). En fait, aucun texte d’accord économique n’a été rendu public et il est difficile de savoir si le regain d’activités commerciales entre les deux pays est le fruit d’un accord ou simplement la conséquence du laissez-faire, faute de décision sur cette question. 

Le problème est plus complexe que les dirigeants ne veulent le reconnaître. Premièrement, à moins que les Émirats arabes unis ne financent la réhabilitation complète du port d’Assab, il n’est pas sûr qu’en l’état, le port soit d’une grande utilité pour l’Éthiopie comparé aux facilités portuaires de Djibouti. De plus, risque de se poser à nouveau la question des relations entre les gestionnaires du port et les autorités éthiopiennes : chat échaudé craint l’eau froide… Quant à Massawa, il ne joue un rôle que dans l’achalandage du Nord-Tigray. Le retour du commerce transfrontalier non régulé est certes l’un des acquis importants de la paix pour les populations. Toutefois, ces dernières restent souvent sceptiques sur la sincérité de cet apaisement et inquiètes d’un possible transfert de souveraineté à l’Érythrée qui devrait advenir si l’accord d’Alger est mis en œuvre jusqu’à son terme. 

Beaucoup d’observateurs éthiopiens s’inquiètent aujourd’hui de ce manque de transparence dans la reconstruction des relations entre les deux pays (8). Ils y voient la répétition d’une erreur faite après 1991, quand le FPLT craignait que les avantages attribués à l’Érythrée, de fait déjà indépendant, ne suscitent des oppositions internes. Lorsque la crise avait éclaté, la mise sur la scène publique des accords avait alors radicalisé les opposants faussement surpris d’une telle générosité. Ils s’inquiètent aussi de voir une région comme le Tigray se replier sur elle-même face aux critiques des autres « nationalités » et au risque de violences contre ses ressortissants.

Abiy Ahmed n’a guère d’autre choix que de se concentrer sur les questions intérieures éthiopiennes et la difficile sortie de crise. L’« Abiymania » s’épuise peu à peu et l’Éthiopie attend de vraies réformes qui soient des solutions et non plus des discours programmatiques et qui répondent à leurs revendications essentielles (9). Malgré une aide internationale massive, l’ampleur des problèmes et la radicalisation des mouvements sociaux (aiguillonnées également par une certaine libéralisation sécuritaire) lui laissent peu de temps pour s’impliquer dans les autres crises régionales. C’est pourquoi, en jouant le soutien à Mogadiscio, il veut minimiser les risques de voir une opposition armée (sans doute issue de la Région 5 et des rangs des anciennes dissidences armées) se sanctuariser sur le territoire somalien. 

L’Érythrée est dans une posture radicalement différente, au moins à court terme. Le régime tient son pays et les quelques tentatives d’appel à une ouverture politique ont été vivement réprimées. Surtout, l’Érythrée entend jouer un rôle régional que Méles Zénawi lui avait dénié dans les années 1990 et plus encore après le début du conflit en 1998. Le président érythréen voyage donc pour obtenir des fonds, renouveler ses appuis politiques et clore les vieilles querelles comme celle avec la Somalie. Il défend une posture très agressive vis-à-vis des Occidentaux et des Nations Unies, coupables de tous les maux. On peut penser que ce discours a eu un effet sur le gouvernement somalien qui expulse le 31 décembre 2018 le dirigeant des Nations Unies en Somalie, coupable d’avoir demandé des éclaircissements sur certaines violations des droits de l’homme.

Dans notre boutique

Aenean elementum non ultricies elit. Nullam diam ut pulvinar sem, odio ut
Votre panier