La fin d’une guerre ? Le conflit érythréo-éthiopien revisité

Mais, cette surexposition diplomatique de l’Érythrée ne doit pas faire oublier qu’elle s’appuie sur un accord tacite avec Addis-Abeba. Même si elle développe une politique régionale en dehors de l’Autorité intergouvernementale pour le Développement (IGAD) – qui rassemble tous les pays de la région et constitue le conduit habituel pour ce type de débat et de décision –, instance historiquement toujours contrôlée par l’Éthiopie, Asmara doit à l’occasion prouver sa solidarité (10).

Il convient d’observer avec attention ces évolutions mais de ne pas se laisser trop impressionner par une lecture régionale qui transformerait rapidement l’Érythrée et l’Éthiopie en États clients de l’Arabie saoudite et des Émirats Arabes unis qui, il est vrai, ont fait preuve d’une certaine générosité dans le renflouement des caisses des deux États de la Corne de l’Afrique depuis leur alignement sur leurs thèses. L’Érythrée, comme l’Éthiopie, a démontré depuis 20 ans que la seule politique qu’elle suit est celle de son dirigeant. Ces deux pays (et la Somalie voisine) ont un réel talent dans la mise en compétition de leurs possibles appuis extérieurs pour y gagner argent frais et plus grande autonomie. On aurait tort de l’oublier. La Turquie est toujours présente, la porte du Qatar reste entrouverte, les relations avec les États-Unis sont bonnes, l’Union européenne est prisonnière de sa politique migratoire et fait des offres financières pour diminuer le flux des partants. On est donc loin de deux régimes à bout de souffle et au bord du gouffre qui regarderaient les pays du Golfe comme leurs sauveurs (11).

La paix, vraiment ?

Après pratiquement 20 ans d’une situation de « ni guerre ni paix », les deux pays de la Corne de l’Afrique ne peuvent construire la paix qu’en acceptant une période un peu confuse où les nouvelles relations se mettent en place alors que les vieilles méfiances perdurent. 

Il faut se rappeler que les objectifs des deux États ne sont pas les mêmes. Abiy Ahmed Ali doit pouvoir contenir des mouvements de revendication de plus en plus ethniques et violents et faire gagner le FDRPE pour se sauver et sauver le régime. Ses priorités sont dictées par ce but et il sait que la capacité de l’Éthiopie à peser sur la scène régionale et internationale demeure, et sera encore plus forte s’il réussit. Le régime érythréen n’a pas d’échéance électorale, pas plus que de volonté de répondre à des aspirations populaires qui limiteraient le pouvoir absolu de ses dirigeants. Il peut donc goûter la victoire et tisser des alliances – peut-être sans lendemain. Mais l’Érythrée a-t-elle les moyens d’une puissance ? Lorsque les Somaliens proposèrent d’accueillir des troupes érythréennes pour remplacer les troupes de l’AMISOM peu actives, aucun État n’a voulu financer cette coûteuse opération, certains s’interrogeant en outre sur son utilité : l’armée érythréenne de 2018 a peu à voir avec les troupes qui se battaient en 1990 sous le drapeau du FPLE.

Plusieurs crises d’intensité variable soulignent que la preuve n’a pas encore été faite d’un nouveau cours dans la Corne de l’Afrique. Djibouti reste largement en dehors de ces retrouvailles malgré l’accord de coopération tripartite signé début septembre 2018 et, au-delà de l’amertume de ses dirigeants, la grande fédération à construire n’échappera pas aux inégalités géopolitiques. Surtout, les trois pays de la Corne de l’Afrique auront beaucoup à faire pour démontrer leur influence pacificatrice dans les crises politiques et militaires qui déchirent Soudan et Sud-Soudan. 

Le système de compétition géopolitique actuel s’est construit autour de la guerre du Yémen et de l’exclusion de l’Iran en impliquant essentiellement les pays de la grande région. Il n’offre aucune solution digne de ce nom pour réguler les rivalités croissantes entre Russie, Chine et États-Unis. Il ignore totalement la question de l’islam politique dans cette région. La paix, la vraie, qui vaudrait pour toute la Corne de l’Afrique, doit aussi se construire avec l’autre rive de la mer Rouge, alors même que de nouveaux affrontements apparaissent de plus en plus probables.

Éthiopie-Érythrée : au cœur d’une région stratégique et instable

Notes

(1) Michela Wrong, « Ethiopia, Eritrea and the perils of reform », Survival, vol. 60, no 5, 2018.

(2) Pour un rappel plus détaillé voir notamment Roland Marchal, « Une drôle de guerre des frontières », Ceriscope, 2009.

(3) Voir le dossier consacré à l’Éthiopie par Politique africaine, no 142, 2016.

(4) L’Éthiopie est, depuis 1995, divisée en neuf régions établies sur des bases ethniques (et deux villes-régions), la Région 5 ou Ogaden étant majoritairement somalie. Son ancien président, Abdi Iley, a été contraint de démissionner à la suite d’une opération de l’armée éthiopienne.

(5) Jeanne Aisserge & Jean-Nicolas Bach, « L’Éthiopie d’Abiy Ahmed Ali. Une décompression autoritaire », Note de l’Observatoire de l’Afrique de l’Est, no 7, 2018.

(6) Martin Plaut, « Maintaining power by breaking up society : Eritrea under Isaias Awerki », Carnegie Council, 12 mars 2018.

(7) Michela Wrong, op.cit., 2018.

(8) Goitem Gebreluel, « Ethiopia and Eritrea’s second rapprochement », Al-Jazeera, 18 septembre 2018.

(9) Aisserge & Bach, 2018, op. cit.

(10) Tel est le cas lorsque l’Érythrée ne se rend pas au sommet sur la mer Rouge organisé par Riyad le 12 décembre 2018 car Addis-Abeba n’y avait pas été invité. 

(11) Jason Mosely, « Eritrea-Ethiopia rapprochement and wider dynamics of regional trade, politics and security », Horn of Africa Bulletin (Life and Peace Institute), octobre 2018.

Légende de la photo en première page : Le 27 avril 1993, des Érythréens célèbrent l’indépendance de leur pays, annexé en 1962 par l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié. Après 30 ans de guerre contre le pouvoir central, les rebelles ont réussi à installer à Asmara un gouvernement dirigé par le président Issayas Afeworki (alors âgé de 47 ans) et à déclarer l’indépendance. (© UN/Milton Grant)

Article paru dans la revue Diplomatie n°97, « Sécurité énergétique : enjeux stratégiques et défis environnementaux », mars-avril 2019.

Roland Marchal, « Mutations géopolitiques et rivalités d’États : la Corne de l’Afrique prise dans la crise du Golfe », Note de l’Observatoire de l’Afrique de l’Est, Sciences Po/CERI, no 3, 2018 (https://​www​.sciencespo​.fr/​c​e​r​i​/​s​i​t​e​s​/​s​c​i​e​n​c​e​s​p​o​.​f​r​.​c​e​r​i​/​f​i​l​e​s​/​O​A​E​0​3​2​0​1​8​.​pdf).

Jeanne Aisserge & Jean-Nicolas Bach, « L’Éthiopie d’Abiy Ahmed Ali. Une décompression autoritaire », Note de l’Observatoire de l’Afrique de l’Est, no 7, 2018 (https://​www​.sciencespo​.fr/​c​e​r​i​/​s​i​t​e​s​/​s​c​i​e​n​c​e​s​p​o​.​f​r​.​c​e​r​i​/​f​i​l​e​s​/​O​A​E​7​-​1​1​2​0​1​8​.​pdf).

Dans notre boutique

sit commodo dapibus luctus sed facilisis
Votre panier