« On ne peut pas laisser l’Afghanistan aux talibans, c’est une faute morale »

Guerres contre les Soviétiques, les Américains, conflits civils, talibans…, l’Afghanistan est entré dans un cycle de violence en 1979. Pourquoi n’en sort-il pas ?

Michael A. Barry : Il n’en sort pas à cause d’un vice de forme dès le départ. La crise actuelle est née presque au moment du conflit israélo-palestinien. En 1947, l’Afghanistan commet une erreur diplomatique catastrophique : il vote contre l’adhésion aux Nations unies du Pakistan à peine indépendant. L’Empire britannique avait annexé, en 1893, des territoires d’origine afghane, dont le Pachtounistan, pour des raisons stratégiques ; c’est la fameuse ligne Durand. Quand il se retire en 1947, les populations de cette zone doivent se prononcer pour une adhésion soit à l’Inde, soit au Pakistan. Kaboul proteste auprès des Britanniques et de leurs successeurs pakistanais pour proposer une autodétermination en vue d’un rattachement à l’Afghanistan. Londres refuse, Islamabad aussi. Le gouvernement afghan dénonce alors la frontière et revendique ces territoires. Or l’URSS soutient aussitôt Kaboul face au Pakistan, lequel s’allie donc avec les États-Unis.

Néanmoins, dans les comptes rendus des militaires britanniques sur leur retrait, Londres avertit les Américains qu’ils ne peuvent plus garantir que l’Inde ne serait pas tentée de se rapprocher des Soviétiques. En revanche, ils rappellent qu’il reste essentiel que le Pakistan, où se trouvaient les bases indo-britanniques les plus importantes, demeure dans le camp occidental, assurant un couloir menant d’Asie centrale au golfe Persique.

Se met en place dès 1947 un affrontement à mort entre le Pakistan et l’Afghanistan, car ce dernier représente pour Islamabad un danger pour son unité territoriale. L’Afghanistan, alors monarchie résolument laïque et nationaliste, s’affirme neutre, mais demeure soutenu par New Delhi et Moscou. Le Pakistan s’arme grâce aux Américains et intègre en 1953 le pacte de Bagdad (CENTO), pendant moyen-oriental de l’OTAN. Le gouvernement afghan avait bien perçu que la stratégie pakistanaise consistait à vouloir placer à Kaboul un exécutif islamiste dominé par l’idéologie en cours au Pakistan qui répondrait aux intérêts pakistanais, renoncerait aux revendications territoriales et serait un allié contre l’Inde. Et si cela s’avérait impossible, il lui fallait faire en sorte que Kaboul soit incapable de maîtriser son propre territoire ; pour cela, les autorités pakistanaises appuieraient des forces contestataires islamistes.

En 1953, la monarchie afghane hésite cependant à accepter l’aide des Soviétiques et, avec l’adhésion du Pakistan au CENTO, pense se rapprocher des États-Unis, avec cette idée que cela la protégerait d’Islamabad. Mais Washington refuse que l’Afghanistan entre dans l’organisation, argumentant que fournir des armes aux Afghans causerait plus de problèmes que cela en résoudrait, tout en conseillant à Kaboul de régler le litige du Pachtounistan directement avec Islamabad. Les États-Unis vont plus loin en trahissant le secret diplomatique : ils font parvenir une copie de leur lettre de refus à l’ambassade du Pakistan à Washington ; et, pire encore, l’Afghanistan l’apprend ! Et accepte donc l’offre soviétique.

L’Afghanistan tombe alors sous l’influence soviétique. Le prix à payer est cher : une guerre de dix ans (1979-1989). Comment est-on arrivé à l’internationalisation du conflit avec les talibans et Al-Qaïda ?

De 1953 à 1978, l’influence soviétique à Kaboul devient forte. Au début de cette période, les États-Unis tentent de donner une assistance pour la contrecarrer, même si Washington se rend compte que Moscou a parfaitement noyauté l’armée et la police afghanes, particulièrement l’état-major, formé en URSS. À compter d’avril 1978, date du coup d’État contre Mohammad Daoud Khan (1909-1978), la persécution tous azimuts contre quiconque n’adhérait pas à la ligne du président Nour Mohammad Taraki a touché les libéraux, les religieux, les maoïstes, provoquant des mutineries dans l’armée, des soulèvements dans les campagnes. En décembre 1979, Léonid ­Brejnev (1964-1982) décide d’envoyer l’Armée rouge, avec l’idée de permettre au gouvernement communiste de Kaboul de se solidifier, de gagner du temps. C’est une erreur, car l’initiative soulève contre Moscou une coalition proprement formidable.

Pour le Pakistan, c’est la preuve que l’Afghanistan est bien un vecteur antipakistanais inadmissible pour la sécurité du pays. En revanche, dans la stratégie soviétique à l’époque, Léonid Brejnev croit gagner en misant sur des élites militaires locales marxistes-léninistes, comme au Sud-Yémen, qui prendraient le pouvoir et accepteraient la lourde présence soviétique. L’armée afghane communiste ne suffit pas, étant débordée tant dans l’est du pays, où la résistance est éparpillée, que dans l’ouest, où elle s’organise autour de la mutinerie militaire d’Ismail Khan (né en 1946) à Hérat. Cela donne une idée de la catastrophe afghane dans les années 1980, laquelle se poursuivra jusqu’en 1996. 

Le président pakistanais d’alors, le général ­Mohammad Zia-ul Haq (1978-1988), est un ancien mercenaire ayant servi en Jordanie en 1971 lors du « Septembre noir ». Il a retenu la leçon de ne jamais permettre à des réfugiés sur le territoire national de créer une formation politique pouvant mettre en péril le régime du pays hôte ; il fallait donc maintenir à tout prix la division de cette résistance afghane.

De 1980 à 1986, les Soviétiques poussent dehors toutes les populations frontalières vers le Pakistan, pour isoler le cœur du pays et mieux l’écraser. Arrivant à la frontière, ces individus se voyaient demander par les gardes-frontières pakistanais de quel parti politique afghan ils étaient membres. Les réfugiés s’entendaient dire que s’ils n’en avaient pas un, ils ne se seraient pas déclarés aux Nations unies pour recevoir tente et rationnement. Résultat : le Pakistan divise la résistance afghane en six mouvements, notamment celui de Gulbuddin Hekmatyar (né en 1949), islamiste sunnite radical et chef du Hezb-e Islami. Avec la perte de l’Iran comme allié depuis la révolution islamique de 1979, le Pakistan se retrouve en première ligne avec l’aide des États-Unis, de la Chine et de l’Arabie saoudite ; il assure son soutien logistique et militaire aux forces de la résistance afghane contre le gouvernement communiste afin de garantir, comme toujours, que Kaboul ne puisse pas contrôler son territoire et, éventuellement, qu’un Afghanistan postsoviétique ne tombe pas sous l’influence iranienne. Pour les Chinois, le Pakistan se présente comme un allié contre l’Inde, offrant un corridor entre la République populaire et l’entrée du golfe Persique. Il fallait donc, pour Islamabad, pousser les sunnites afghans radicaux dans le but de neutraliser les sentiments nationaux et d’empêcher les chiites d’Afghanistan de chercher, éventuellement, la protection iranienne. Les États-Unis et la Chine tirent profit d’une révolution antisoviétique.

Le retrait soviétique en 1989 laisse certes un gouvernement afghan communiste, avec une certaine structure étatique. Mais une partie de la résistance a compris qu’elle était manipulée par le Pakistan ; c’est le cas d’Ahmad Shah Massoud (1953-2001), qui s’inscrit dans la logique laïque et nationaliste de l’ancien régime. Il sait que pour sauver une entité nationale afghane, il lui faut négocier avec le régime communiste après 1989 pour remettre Kaboul intacte aux maquisards. En 1992, la capitale cède et se donne à Massoud ; pour sauvegarder alors l’État, celui-ci maintient par exemple toutes les femmes de la fonction publique (50 % dans les ministères, 70 % dans les corps scolaire et médical).

Le Pakistan organise avec Hekmatyar un siège visant à détruire la capitale. Car cela revient à détruire la nation afghane, la ville regroupant toutes les ethnies. Qui contrôle une province est un seigneur de la guerre ; qui contrôle Kaboul peut envisager une envergure nationale.

Massoud se retire de la capitale en 1996, car il savait qu’y rester conduirait à l’anéantissement et de Kaboul et du pays. Le Pakistan ne cesse alors de le poursuivre jusque dans son réduit montagnard du nord-est, le Panshir, en s’alliant notamment avec Al-Qaïda.

On arrive à une seconde internationalisation du conflit. Pour Oussama ben Laden (1957-2011) et Al-Qaïda, l’Afghanistan représente une mythologie essentielle. Pour celui-ci et le monde musulman dans son ensemble, le XXe siècle aura été une série d’humiliations ; au lendemain de la Première Guerre mondiale, tous les pays de la région se trouvent sous une forme directe ou indirecte de domination européenne. Puis, il y a le sursaut de Mustafa Kemal « Atatürk » (1881-1938) en Turquie, et celui de l’Algérie en 1962. Dans l’opinion musulmane, il n’y a pas plus prestigieux qu’une indépendance obtenue par le prix du sang. Mais l’évolution laïque de ces deux derniers exemples fait apparaître plus que jamais l’Afghanistan des années 1980 comme un pays de guerriers résolument musulmans affrontant la nation mécréante par excellence, l’URSS, et se réclamant de la charia. Le retrait soviétique en février 1989 signifie leur victoire. Aussi, pour Ben Laden, fallait-il se débarrasser d’un homme comme Massoud, car il incarnait une continuité plus ou moins laïque, même si musulmane, nationaliste, de l’État afghan. Pour Ben Laden, l’Afghanistan devait être la « base », Al-Qaïda en arabe, de la contre-offensive contre le monde mécréant d’une part et contre les musulmans traîtres, car trop occidentalisés, d’autre part. C’est dire la force du symbole afghan pour la mouvance d’Al-Qaïda d’abord et celle de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) ensuite !

À propos de l'auteur

Michael A. Barry

Michael A. Barry

Ethnologue et historien américain, professeur à l’université de Princeton (États-Unis) et à l’université américaine de Kaboul (Afghanistan) ; auteur de nombreux ouvrages, dont, en français, Le royaume de l’insolence : Afghanistan 1504-2011 (Flammarion,  2011) et Massoud : De l’islamisme à la liberté (Louis Audibert, 2002).

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