« On ne peut pas laisser l’Afghanistan aux talibans, c’est une faute morale »

Peut-on encore parler d’« État » en Afghanistan ? Qu’est-ce que l’« État » afghan ?

Il se constitue essentiellement à partir de 1880 : l’émir Abdur Rahman Khan (1880-1901) reçoit suffisamment d’aide économique des Britanniques pour instaurer un système préfectoral, un peu comme en France, avec des gouverneurs nommés par le pouvoir central et non pas élus localement. Dans l’Afghanistan traditionnel, aucun chef n’est reconnu comme légitime s’il ne redistribue pas, auprès au moins des notables, les ressources qu’il a pu obtenir soit du gouvernement central, soit d’une puissance étrangère. Donc le pouvoir central subit des pressions constantes, sachant en plus qu’il n’y a aucune espèce de vénération afghane pour la monarchie en tant que telle. Les souverains afghans étaient des chefs de guerre remplacés par les plus ambitieux. Avoir un pouvoir fort à Kaboul, c’est nommer des préfets pour éviter la naissance de pouvoirs forts locaux, mais à la condition de redistribuer des financements provenant de l’étranger. Ainsi l’État afghan s’est maintenu cahin-caha. Le président actuel, Ashraf Ghani (depuis 2014), un technocrate, a du mal à se dégager du piège ethnique, car l’État est trop faible. À partir du moment où le pouvoir est perçu comme incapable d’obtenir des soutiens occidentaux, il est très vulnérable, comme si cet échec était de sa faute. Les talibans et des notables afghans voient ainsi la Russie redevenir une valeur sûre, car la politique du président russe, Vladimir Poutine (depuis 2012), ne varie pas en fonction d’intérêts électoralistes, à la différence de celle de Donald Trump (depuis 2017).

Ce dernier a commis une erreur en rompant le dialogue avec Téhéran, car les États-Unis se retrouvent en difficulté avec les deux pays voisins de l’Afghanistan que sont l’Iran et le Pakistan. C’est une aberration. Un écroulement de l’État afghan entraînerait sans doute une guerre ethnique, avec la persécution de chiites, qui par millions prendraient le chemin de l’exil vers l’Iran, poussant ce dernier, qui sait, à envoyer des forces terrestres en Afghanistan. Le Pakistan, lui, reste sur sa position de maintenir un Afghanistan faible, pauvre et divisé en permanence. La guerre d’Afghanistan est le théâtre d’une guerre plus grande, impliquant toute la zone. Tant que le conflit entre l’Iran et l’Arabie saoudite durera, toutes les sociétés de la région en souffriront ; on le voit en Syrie, au Yémen, en Irak… Ces tensions ne peuvent se résorber qu’avec le retour de Téhéran sur l’échiquier international. On pense à la visite du président Richard Nixon (1969-1974) à Pékin en 1972, apaisant les conflits américains en Asie. À quand un voyage d’un dirigeant américain dans la capitale iranienne ?

L’Afghanistan est un pays aux multiples identités. Comment définissez-vous le « sentiment national afghan » ? Qu’est-ce qu’« être afghan » ?

À Kaboul, tout le monde a peur et reste dans l’incertitude. Cela dit, les Afghans, quelle que soit leur ethnie, se définissent eux-mêmes comme les « gens de l’intérieur », les autres sont « de l’extérieur ». Par exemple, un Tadjik afghan dira d’un Tadjik du Tadjikistan qu’il est « étranger ». C’est très important. Les Afghans forment une communauté de souffrance, soumis à une catastrophe ; ils ressentent une connivence telle qu’aucun étranger ne peut entrer dans leur intimité. C’est un sentiment national fort. Et donc il n’y a pas de séparatisme : chaque groupe veut sa part du gâteau, certes, mais sans l’émietter, même si de miettes il est fait… C’est un sentiment puissant. Cela ne signifie pas qu’un conflit ethnique ne pourrait avoir lieu, et ce, de manière atroce. Il faut voir les choses différemment : ne disons plus l’État afghan est faible à cause des divisions ethniques ; il est faible, donc les individus se replient sur leur ethnie pour se protéger. L’ethnicité exacerbée est issue de la grande faiblesse de l’État. Depuis des millénaires, une société est tribale quand il n’y a pas d’État pour protéger les individus.

On annonce un retour des talibans à Kaboul inéluctable. Pourtant, leur régime entre 1996 et 2001 a terrorisé la société afghane. Celle-ci se laisserait-elle à nouveau faire ?

Il est certain qu’ils affronteront une forte résistance. Le Pakistan veut que les talibans, une fois à Kaboul, continuent leur mission de démantèlement de l’État afghan. Et, qui dit talibans au pouvoir, dit dissidence de toute ethnie non pachtoune, donc la division ; c’est le but d’Islamabad. La terreur sera là, celle qui inspire l’effroi, l’obéissance. Le régime ne pourrait pas s’imposer sans réveiller une résistance qui s’orienterait du côté iranien ; la Russie jouerait l’arbitre, laissant faire ; l’Arabie saoudite resterait l’argentier du Pakistan… On est dans la boucle d’une guerre sans fin. Surtout que tous les éléments conduisant à un conflit ethnique, une atrocité à la rwandaise, sont réunis. Il ne faudra pas s’en étonner. J’appelle donc les Américains à leurs responsabilités. On ne part pas ainsi, on ne donne pas un pays à une force d’extrême droite, ce n’est pas moralement acceptable. En revanche, négocier, obtenir des ralliements, surtout consentir à reconstruire l’Afghanistan, notamment Kaboul, en faire un lieu de vie décent, c’est ainsi que l’on gagne. Et pas simplement en bombardant des groupuscules dans la montagne.

Entretien réalisé par Guillaume Fourmont (mars 2019).

Légende de la photo en première page : Rendre l’Afghanistan aux talibans refera tomber le pays dans une tempête bien plus sombre que la guerre. © François Fleury

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », avril-juin 2019.

À propos de l'auteur

Michael A. Barry

Michael A. Barry

Ethnologue et historien américain, professeur à l’université de Princeton (États-Unis) et à l’université américaine de Kaboul (Afghanistan) ; auteur de nombreux ouvrages, dont, en français, Le royaume de l’insolence : Afghanistan 1504-2011 (Flammarion,  2011) et Massoud : De l’islamisme à la liberté (Louis Audibert, 2002).

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