La puissance spatiale américaine

À l’époque, la NASA a considéré que si elle ne disposait plus de navettes opérationnelles, elle allait devoir trouver une solution pour continuer à envoyer du matériel vers l’ISS. Et au lieu de développer ses propres programmes, elle a décidé de sous-traiter complètement à des entreprises privées le transport de cargo vers l’ISS. Il s’agissait d’un vrai tournant, presque philosophique, pour la NASA qui avait toujours assuré la maîtrise d’œuvre de ses programmes. Et c’est grâce à ce tournant que la jeune entreprise SpaceX a remporté l’appel d’offres d’un programme qu’elle a su mener à bien grâce notamment à ses Falcon 9 et à ses vaisseaux Dragon.

Au début des années 2010, la NASA a décidé de suivre la même approche pour envoyer des astronautes sur l’ISS. Deux entreprises ont été sélectionnées : un pilier historique de l’aérospatial, Boeing, et la jeune startup SpaceX. C’est cette décision historique qui, en mai 2020, a permis pour la première fois depuis 2011 l’envoi de deux astronautes de la NASA sur l’ISS avec une fusée et un vaisseau américain, en l’occurrence le lanceur Falcon 9 de SpaceX et son vaisseau Crew Dragon. De son côté, Boeing accuse de nombreux retards, et n’accomplira son premier vol habité avec son CST-100 Starliner qu’en 2021, ce qui semble illustrer que le New Space est plus efficace que le Old Space.

Par ailleurs, en mettant le pied à l’étrier de SpaceX, la NASA a permis une vraie révolution technique. SpaceX a en effet développé non seulement son lanceur Falcon, mais aussi la Falcon Heavy, qui reste la plus puissante fusée existante au monde ; le vaisseau Dragon, qui permet le transport de cargo ; et enfin le Crew Dragon, qui permet de transporter des astronautes. L’autre point stratégique, c’est que SpaceX a réussi à mettre au point une technique de réutilisation des boosters du Falcon 9, ce qui a permis une forte diminution des coûts. Aujourd’hui, la NASA bénéficie directement de ces nouvelles capacités apportées par le New Space, y compris pour le programme Artemis et le retour sur la Lune, et peut-être demain pour l’aventure vers Mars.

La NASA a donc intérêt aujourd’hui à utiliser les programmes développés par des entreprises comme SpaceX ou Blue Origin, plutôt que les siens ?

Il faut savoir que le coût du lancement de la future fusée géante SLS est de l’ordre de 1,5 milliard de dollars pour une seule mission. La Falcon Heavy, qui a la moitié de la capacité du SLS, a un coût de lancement inférieur à 150 millions de dollars. Si l’on considère le projet futuriste de SpaceX, le Starship, qui aura une capacité de 100 tonnes (soit plus qu’un SLS), le coût d’un de ses vols pourrait être inférieur à 20 millions de dollars. Nous sommes face à un écrasement des prix incontestable, qui fait que tous les anciens systèmes dérivés du programme Apollo et de la navette spatiale américaine seront peu à peu abandonnés au profit des systèmes développés par les entreprises privées du New Space. À terme, la NASA ne sera plus le maître d’œuvre de ses projets, mais achètera des services, ce qui constitue une vraie révolution.

La NASA a-t-elle toujours autant de prestige ?

La NASA possède un budget pour l’exploration spatiale robotique et la science de l’ordre de six milliards de dollars. C’est tout à fait considérable, et cela lui assure un prestige sans équivalent. Elle est actuellement la seule à avoir déposé des sondes et des rovers sur Mars. Elle est également la seule à avoir envoyé des sondes vers toutes les planètes et principaux satellites naturels du système solaire. Le télescope Hubble est connu dans le monde entier. En termes de prestige et de soft power, cela assure un rayonnement certain aux États-Unis. Même si en Europe nous sommes également capables de réaliser des prouesses techniques avec des budgets plus restreints, le fait est là : aujourd’hui, tout le monde connait la NASA. On ne peut pas en dire autant de l’ESA.

L’armée américaine dépend aujourd’hui énormément du secteur spatial. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Au niveau militaire, les États-Unis sont extrêmement dépendants du secteur spatial, que ce soit pour le renseignement ou le soutien aux forces armées. Sans satellite, le système militaire américain ne fonctionne plus. Cela en fait un secteur hautement critique. Le secteur militaire spatial constitue d’ailleurs de très loin le premier programme spatial public au monde, avec un budget de l’ordre de 30 à 40 milliards de dollars. Cela signifie que les USA dépensent chaque année 6 à 7 % de leur budget de défense pour le spatial militaire, ce qui est sans comparaison avec les autres pays du monde. Depuis les années 1980, le budget militaire spatial est supérieur à celui de la NASA et il en représente aujourd’hui près du double.

En juin 2018, le président américain Donald Trump annonçait également sa volonté de créer une Space Force. Pourquoi une telle décision ?

Cette décision est une initiative personnelle de Donald Trump, qui a pris par surprise le Pentagone et le National Space Council. Compte tenu de l’importance critique de l’espace pour les systèmes militaires américains, cette idée existait déjà depuis longtemps. Mais la principale question était de savoir quel statut donner à cette Space Force. Initialement, elle devait être intégrée au sein de l’US Air Force. Il faut se rappeler que lors de la Seconde Guerre mondiale, l’US Air Force n’existait pas. Elle fut créée en 1947 et était auparavant dépendante de l’US Army.

Cela fera partie de l’héritage de Donald Trump, quoi que l’on pense par ailleurs de sa présidence : il a réussi à convaincre le Congrès de créer la Space Force malgré d’importantes réticences au sein du Pentagone. Aujourd’hui, la Space Force demeure dans le périmètre de l’US Air Force, mais de façon très indépendante. Maintenant que la dynamique est lancée, il est certain que la Space Force va prendre de plus en plus d’importance, d’autant plus qu’elle dispose déjà de moyens qui existaient par ailleurs. Les transferts de personnels et de départements sont en cours, que ce soit depuis l’Air Force ou d’autres départements du Pentagone — l’espace étant déjà présent dans toutes les forces. Compte tenu de l’importance croissante que vont prendre les activités spatiales militaires — l’espace étant dorénavant considéré comme un War Fighting Domain (3) —, il est certain que la Space Force est appelée à se développer.

Le résultat des prochaines élections présidentielles américaines peut-il avoir un impact sur l’avenir de la politique spatiale américaine ?

Même s’il est difficile de faire des prévisions politiques, j’aurais tendance à penser que nous pourrions assister à l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, ainsi qu’à une forte poussée démocrate au Congrès. Cependant, en général, les élections dites de mid-terms (à mi-mandat du Président) conduisent à une forte correction dans l’autre sens, et à un rééquilibrage entre le pouvoir des deux grands partis, ce qui interdit de facto des changements profonds dans la politique spatiale des États-Unis. 

Cela étant, une Maison-Blanche démocrate sera probablement beaucoup moins pro-active dans le domaine spatial. Ce sera donc le Congrès qui pilotera les affaires spatiales. Comme on l’a vu, le Congrès étant très lié à la NASA, cette dernière devrait conserver un excellent budget mais certains projets devraient être étalés dans le temps ou repoussés. Curieusement, l’aspect New Space — toujours critiqué par la vieille garde de la NASA — sera probablement beaucoup moins favorisé par l’administration démocrate. L’administration Trump a plutôt bien géré les affaires spatiales, et un changement à la tête de la Maison-Blanche pourrait être plutôt négatif de ce point de vue. Mais le Congrès veillera au devenir de la NASA. Rien d’important ne devrait être arrêté et peut-être devrons-nous simplement attendre 2030 pour voir à nouveau des Américains, avec certains de leurs alliés comme l’Europe, marcher sur la Lune.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 11 septembre 2020.

Notes

(1) https://​www​.lesechos​.fr/​i​n​d​u​s​t​r​i​e​-​s​e​r​v​i​c​e​s​/​a​i​r​-​d​e​f​e​n​s​e​/​a​r​t​e​m​i​s​-​l​e​-​n​o​u​v​e​a​u​-​r​e​v​e​-​s​p​a​t​i​a​l​-​a​m​e​r​i​c​a​i​n​-​1​0​3​9​805

(2) Le 1er février 2003, la navette Columbia fut détruite au-dessus du Texas, durant sa phase de rentrée athmosphérique, tuant les 7 membres de l’équipage.

(3) https://​www​.bbc​.com/​n​e​w​s​/​a​v​/​w​o​r​l​d​-​u​s​-​c​a​n​a​d​a​-​5​0​8​7​5​940

Légende e la photo en première page : Le 30 mai 2020, à Cap Canaveral, le président américain Donald Trump et son vice-président Mike Pence assistent au lancement de la fusée SpaceX Falcon 9 transportant le vaisseau spatial Crew Dragon. À son bord, deux astronautes américains qui doivent rejoindre la Station spatiale internationale (ISS). Grâce à ce premier vol habité lancé par les États-Unis depuis 2011, SpaceX donne aux États-Unis un accès autonome et low cost à l’espace. (© NASA/Xinhua/Bill Ingalls)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°58, « Vers une nouvelle course à l’espace », Octobre-Novembre 2020.

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