Penser la guerre : le Verbe stratégique

En définissant son action comme relevant d’une guerre, le FLN non seulement soulignait sa dimension violente, collective et organisée, mais surtout revendiquait la légitimité sociale d’une action visant à bouleverser les conditions de la souveraineté de l’État français. En y répondant par une action qualifiée de maintien de l’ordre, les dirigeants français refusaient implicitement de reconnaître cette prétention. Soutenir face à une partie opposée qui considère être en guerre que l’on procède à des opérations de maintien de l’ordre, c’est en effet affirmer que l’on ne reconnaît pas à l’autre la légitimité du statut d’ennemi auquel il aspire, c’est nier le fait qu’il puisse avoir les moyens de s’attaquer au pouvoir souverain, c’est ramener par le verbe à l’intérieur d’un cadre politique institutionnalisé un groupe qui s’estime à l’extérieur, c’est enfin renvoyer à de la « criminalité » ce qui est présenté comme de la « rébellion légitime », d’autant plus que la cause nationale est centrale.

Les mots pour dire les conflits, lorsqu’ils sont prononcés par des partisans, ne sont donc en aucune manière dissociables de la lutte elle-­même. Dans la mesure où il existe un enjeu fort de légitimité autour de la dénomination des divers éléments participant de l’affrontement qui, selon leur qualification, vont posséder des statuts différents et offrir des possibilités d’action variables, il faut toujours garder présent à l’esprit que, dans les contextes de déroulement des conflits, ce qui est dit de la guerre est encore la guerre.

Notes

(1) Joseph Nye, Bound to Lead : The Changing Nature of Americain Power, Basic Books, New York, 1990.

(2) Le mot « féminicide » ne se confond pas avec l’attention portée aux violences mortelles faites aux femmes. Il donne à la mort de femmes tuées le plus souvent par leurs conjoints une signification particulière. Voir entre autres « Féminicide : un mot qui fait école, mais aussi débat », Challenges, 22 novembre 2019 (https://​www​.challenges​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​f​e​m​i​n​i​c​i​d​e​-​u​n​-​m​o​t​-​q​u​i​-​f​a​i​t​-​e​c​o​l​e​-​m​a​i​s​-​a​u​s​s​i​-​d​e​b​a​t​_​6​8​6​119).

(3) Pour une analyse plus précise, voir Laure Bardiès, entrée « Violence militaire », dans Michela Marzano, Dictionnaire de la violence, Paris, PUF, 2011, p. 909-914.

Légende de la photo en première page : De l’influence des mots sur la qualification des choses. Après près d’une décennie de débats sur les « robots tueurs », les drones finissent par y être assimilés – y compris des systèmes non armés tels que ce RQ-4. (© DoD)

Article paru dans la revue DSI n°150, « Haut-Karabagh : Les leçons d’une guerre de haute intensité », novembre-décembre 2020.

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