Réfugiés, sujets d’une histoire globale

Les réfugiés, sujets historiques à part entière

Cet état des lieux des réfugiés comme sujets d’une histoire globale doit enfin être élargi aux interrogations et aux critiques adressées, depuis quelques années, à ces approches dites globales ou transnationales ainsi qu’à la fonction des chercheurs face aux enjeux idéologiques projetés sur les migrations récentes et leurs effets sur les États. Ainsi, par exemple, les Critical Refugee Studies (CRS, Université de Californie) proposent de sortir de la représentation spectaculaire, supranationale, et hyperfocalisée sur les besoins et souffrances des réfugiés que véhiculent les médias et les experts des relations internationales. Ils constatent que celle-ci produit une représentation des réfugiés comme des récepteurs passifs d’un humanitarisme occidental ou, à l’inverse, de politiques de coercition et d’exclusion, et proposent plutôt un examen critique des conditions globales géopolitiques et historiques qui créent et sous-tendent la « crise » des réfugiés (7).

Il apparaît ainsi essentiel de mieux appréhender ce qui se joue à l’échelle globale dans les questions d’asile, y compris et surtout aujourd’hui, où l’intensité du commentaire médiatique donne le sentiment qu’en dehors de quelques images choc de cohortes anonymes, qui sont l’« image » du réfugié victime passive et anonyme dénoncée par Peter Gatrell (8), il n’existe pas d’historicisation possible ou d’expériences du passé. En ne considérant pas seulement les réfugiés et apatrides comme des objets d’enjeux des politiques publiques et de l’action humanitaire ou comme des figures iconiques des projections empathiques ou des peurs des sociétés d’accueil, nous leur attribuons le statut de sujets historiques à part entière. Pour y parvenir, nous devons identifier les méthodes de recherche et les corpus de sources qui permettent de mettre en lumière les espaces de circulation, les réseaux et les positionnements des réfugiés et les intégrer dans une histoire globale, non au sens géographique du terme, mais au sens intellectuel. Il s’agit ici de restituer les relations et les interactions entre eux ainsi que les administrations de l’asile et les dispositifs juridiques. La catégorie de réfugié se définit, non pas seulement par un déplacement territorial mais par un projet d’insertion dans une catégorie juridique précise, créatrice de droits. Cela implique de travailler sur les parcours des individus concernés comme sur les groupes, les négociations et la pratique des acteurs, la façon dont au quotidien ils utilisent la règle juridique. L’étude du cas des réfugiés russes et juifs russes de la première moitié du xxe siècle ou des réfugiés-déplacés polonais de la Seconde Guerre mondiale, déjà traité dans l’historiographie, est un exemple des processus de gouvernance multipolaires à l’échelle globale, associant acteurs étatiques, organisations privées transnationales et corps professionnels d’expertise juridique et sociale structurés et animés par les réfugiés eux-mêmes. L’étude de ces pôles, comme ceux de Prague ou de Shanghaï, donne raison à la proposition formulée par James Milner sur la valeur méthodologique d’une approche associant sociologie des politiques publiques, des mouvements sociaux et de l’expertise.

L’élargissement des motifs de protection

Il est essentiel également de bien identifier les étapes de la prise en compte d’un type de persécutions, absent jusqu’aux années 1990 et très présent aujourd’hui : les persécutions dites « sociétales » et/ou liées au genre. Cet élargissement des motifs de protection, par son utilisation d’un motif conventionnel dit du « groupe social » et du fait des difficultés d’objectivation ou de vérification factuelle, tend à remettre en cause la place centrale dans le régime de Genève du critère de l’individualisation des craintes. Cette évolution, qui rejoint celle de l’importance grandissante de la notion de « groupes vulnérables » dans le travail d’éligibilité (c’est-à-dire de décision d’accorder ou non la reconnaissance de la qualité de réfugié) a conduit, par ailleurs, à des modifications dans l’administration de l’asile en assouplissant la structuration par nationalités, héritée du passé. En choisissant la source orale, nous avons souhaité apporter un récit situé et individuel sur une pratique et un regard local porté sur le monde. Le genre, l’excision, les violences faites aux femmes ou l’orientation sexuelle des LGBT sont des composantes interdépendantes des migrations. Elles dessinent un processus de globalisation des causes, au-delà et en deçà des ensembles nationaux. L’étude de cette catégorisation en « train de se faire » est un outil précieux pour analyser des processus de catégorisation passés. 

Par ailleurs, l’approche formaliste a favorisé une historiographie centrée sur les processus de protection de l’asile en Europe au détriment du reste du monde, lequel reste insuffisamment connecté à la « grande histoire » de l’administration de l’asile. On sait effectivement que les réfugiés de la guerre civile qui suit la partition de l’Inde ne sont pas reconnus par l’Organisation internationale pour les réfugiés (qui précède le HCR), que l’état des savoirs sur les réfugiés musulmans et hindous, pandjabis ou bengalis (9) reste encore inégal. Si les réfugiés palestiniens bénéficient du dispositif spécifique mis en place avec la création de l’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine), qu’en est-il d’un monde où, des États-Unis (jusqu’en 1965) à l’Asie, les cadres catégoriels ne sont pas fixés par des actes internationaux ? Comment continuer à considérer que l’histoire de l’administration de l’asile, ne concernant pour l’essentiel que l’Europe jusqu’en 1967, nous permette d’écrire une histoire globale de l’administration de l’asile ? Ce questionnement reste ouvert et fait partie des chantiers de réflexions en cours. Les travaux actuels sur les héritages coloniaux dans la seconde moitié du xxe siècle en Océanie, et l’autonomie des politiques nationales subsahariennes dans un monde dit « globalisé » nous montrent l’intérêt de cette approche.

Enfin, l’actualité américaine marque tout autant les esprits des citoyen(ne)s et chercheur(se)s que nous sommes, que la question migratoire. La place des États-Unis, souvent négligée par les travaux sur l’administration de l’asile qui se focalisent sur l’Europe, est en soi importante à intégrer. La fonction diplomatique et géopolitique de l’accueil des réfugiés aux États-Unis est évidente dans la période suivant la guerre froide, durant laquelle la politique américaine montre qu’elle vise tout à la fois à contribuer à lutter contre le communisme et à reconstruire l’Europe. La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, puis l’attentat du World Trade Center, le 26 février 1993, donnent comme nouvelle priorité à la politique américaine la protection contre le terrorisme. L’étude de l’administration de l’asile sous la présidence Trump à l’aune de cette évolution historique met en lumière la gravité des inflexions actuelles de la politique américaine. 

Notes

(1) Près de 26 millions de réfugiés et environ 41 millions de déplacés internes en 2018, selon le World Migration Report 2020 de l’Organisation internationale pour les migrations.

(2) Bruce Mazlish, Ralph Buultjens, Conceptualizing Global History, Boulder, Westview Press, 1993.

(3) Astri Suhrke, « Uncertain Globalization : Refugee Movements in the Second Half of the Twentieth Century », in Wang Gungwu, Global History and Migrations, Boulder, Westview Press, 1996. 

(4) Marianne Ducasse-Rogier, The International Organization for Migration, 1951-2001, Genève, IOM, 2002.

(5) Voir les travaux de Jan Lucassen, Leo Lucassen, Patrick Manning et Davis Eltis. 

(6) Adam McKeown’s, « Global Migration, 1846-1940 », Journal of World History (2004/4), p. 155-189.

(7) En ligne [https://​criticalrefugeestudies​.com/] (consulté en novembre 2018).

(8) Peter Gatrell, The Making of the Modern Refugee, London, Oxford University Press, 2012.

(9) Voir le programme récent de collecte de témoignages The 1947 Partition Archive mené par des membres de la société civile et historiens bénévoles [https://​www​.1947partitionarchive​.org/] (consulté en novembre 2018).

Légende de la photo en première page : Des orphelins arméniens expulsés de Turquie, en 1920. (© Shutterstock/Everett Historical)

Article paru dans la revue Diplomatie n°102, « L’Arctique : une région sous tension », janvier-février 2020.

« Réfugiés, sujets d’une histoire globale », Aline Angoustures et Dzovinar Kévonian (dir.), Monde(s). Histoire, Espaces, Relations, no 15 (2019/1), Presses universitaires de Rennes, mai 2019.

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