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Cyberattaques et actions d’influence dans la crise du golfe Arabo-Persique de 2017

En dépit du blocus dont il est l’objet, le Qatar a retourné en sa faveur la crise non militaire qui l’oppose au Quartet depuis 2017. Décryptage d’une guerre qui, à défaut d’être traditionnelle, est tout à fait significative des stratégies étatiques pouvant être employées aujourd’hui pour influencer, sinon faire plier, un État.

Depuis le 23 mai 2017, le Qatar est en conflit non militaire avec le Quartet, qui comprend une partie des États membres du Conseil de coopération du golfe Arabo-Persique (Arabie saoudite, Émirats arabes Unis et Bahreïn) et l’Égypte – l’affrontement militaire ayant manifestement été évité grâce à la pression des États-Unis. Après plus d’un an de tensions et de manœuvres, subissant attaques cybernétiques, informationnelles et économiques, le Qatar a su résister à ses voisins et préserver sa souveraineté.

La première phase de la stratégie d’agression contre le Qatar a été initialement une attaque informationnelle à partir d’une cyberattaque. Celle-ci a permis la diffusion de fausses nouvelles et donc de manipuler l’information et les perceptions. Cette agression s’est poursuivie depuis le 5 juin 2017 par une seconde phase constituée d’attaques économiques et d’un blocus.

Une attaque informationnelle, déclencheur de la crise

Historiquement, cette attaque informationnelle a eu au moins un précédent. Le 13 juillet 1870, une dépêche habilement modifiée par le chancelier prussien Bismarck suscitait l’indignation et la mobilisation des opinions publiques française et prussienne. À la suite de sa diffusion, la France déclarait la guerre à la Prusse. Pourtant, aucun des deux empereurs ne voulait cet affrontement, mais la manipulation de l’information par Bismarck d’une part, la pression populaire d’autre part conduisirent inéluctablement à ce conflit que la France perdra. L’attaque informationnelle que le Qatar a subie le 23 mai 2017 aurait presque pu se rapprocher de cet exemple historique, le conflit armé en moins.

Une attaque planifiée contre le Qatar

Le 23 mai 2017, l’agence de presse qatarie (QNA) publiait sur son site internet un communiqué faisant état du discours que l’émir aurait tenu lors d’une cérémonie de remise de diplômes militaires organisée plus tôt dans la journée. Il aurait porté des jugements de valeur négatifs notamment sur l’administration Trump. De même, l’émir affirmait que la base militaire américaine d’Al-Udeid accueillie par le Qatar le protégeait « des ambitions négatives de certains voisins ». Le Hamas était qualifié de « représentant légitime du peuple palestinien », tandis que les relations avec Israël étaient jugées « excellentes ». En outre, il reconnaissait que l’Iran était une puissance islamique et qu’il « n’était pas sage d’entretenir de l’hostilité envers cet État ».

Visant à créer un environnement informationnel favorable à la stratégie du Quartet, le faux communiqué exprimait tous les « faits » qui pouvaient susciter l’indignation des opinions arabes, tout en créant une crise politique pour déstabiliser le royaume et justifier une action coercitive. Pour renforcer la véracité de ces déclarations, le compte Twitter de QNA postait quelques minutes plus tard trois faux messages : le premier rapportait une information du ministère des Affaires étrangères qatarie selon laquelle l’émir allait convoquer une conférence de presse pour faire état d’un complot visant le peuple qatari ; le deuxième confirmait l’existence de ce complot et en imputait la responsabilité directe à l’Arabie saoudite, au Koweït, aux Émirats arabes unis (EAU), au Bahreïn et à l’Égypte ; le dernier message annonçait le rappel des diplomates qataris dans ces cinq pays et le renvoi dans les vingt-quatre heures des ambassadeurs de ces États en poste à Doha.

La chronologie et l’enchaînement des faits ont laissé peu de doute quant à l’origine et à l’objectif de l’attaque. Les médias de la région reprirent immédiatement le faux communiqué. Dans les vingt minutes, les réseaux satellites contrôlés par l’Arabie saoudite et les EAU diffusaient la fausse information. De nombreux commentateurs intervenaient rapidement. Al-Arabiya et Sky News bousculaient leurs programmes pour mettre l’affaire en « une » de leur édition. Aucun crédit n’était accordé aux démentis provenant des officiels qataris.

La presse écrite prolongeait l’attaque le lendemain. Al-Arabiya, média saoudien, publiait la « preuve » que le discours de l’émir n’avait pas été piraté. Cette chaîne saoudienne sera sanctionnée cependant en février 2018 au Royaume-Uni par le retrait de sa licence de diffusion à la suite d’une plainte du Qatar auprès de l’office britannique de régulation.

Il a fallu plusieurs heures pour que les Qataris réagissent en publiant un démenti. Le Qatar annonce dans la nuit du mardi 23 au 24 mai que son agence de presse QNA a été piratée par une entité inconnue et qu’un faux communiqué attribué à l’émir a été diffusé. Mais le piège s’est refermé. Signe enfin qu’il s’agit bien plus que d’une guerre médiatique, les accès au site internet d’Al-Jazeera et à son application mobile étaient bloqués en Arabie saoudite et aux EAU le 24 mai 2017, favorisant les seules versions officielles de ces pays.

À propos de l'auteur

François Chauvancy

Officier général (2S), et auteur du blog http://chauvancy.blog.lemonde.fr/. Il est chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Paris, à l’Université catholique de l’Ouest et à l’Université Paris-Sorbonne sur les questions de défense et d’influence.

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