Guérilla sous-marine dans le Pacifique

La campagne sous-­marine américaine dans le Pacifique de 1941 à 1945 est peut-­être la seule campagne de course moderne qui ait obtenu des effets stratégiques décisifs. En combinant de manière hybride l’action des sous-­marins sur les arrières avec la puissance de pénétration des forces de surface et amphibies, les forces armées américaines sont parvenues à l’époque à briser le dispositif antiaccès japonais avec sa puissante flotte de haute mer, ses barrières de bases avancées et finalement sa « missilerie humaine » kamikaze. Cette victoire aurait sans aucun doute été beaucoup plus difficile et coûteuse sans la guérilla du « service silencieux ».

La situation actuelle de la Chine, avec cette dépendance inédite aux flux maritimes, notamment pétroliers, et la mise en place d’une stratégie antiaccès fondée sur la missilerie et les bases pour protéger ses abords et sur une flotte hauturière pour défendre ses intérêts lointains, présente de fortes analogies avec celle du Japon impérial. Il n’est pas donc inutile de reconsidérer au moins l’un des instruments qui avait permis à l’époque de relever le même défi opérationnel avec un rapport coût/efficacité impressionnant. Un exemple d’autant plus intéressant que personne dans les deux camps ne l’avait envisagé avant-guerre.

Quand il faut changer de doctrine du jour au lendemain
La doctrine d’emploi des sous-­marins américains à la fin de 1941 est le résultat de l’idée mahanienne de recherche de la destruction de la flotte adverse. Il n’est alors nullement question de guerre de course : la destruction de navires civils, cause officielle de leur entrée en guerre en 1917, fait particulièrement horreur aux Américains et le traité naval de Londres de 1930 la réglemente si étroitement qu’elle en est presque impossible dans la pratique.
Alors que les Américains cherchent des solutions pour franchir les barrières de la défense japonaise, la flotte sous-­marine reste donc, dans son esprit, liée à la flotte de surface, mais avec l’idée de l’extrême vulnérabilité de ses bâtiments à l’approche de l’ennemi. Or cette idée est fausse et largement le résultat d’exercices mal conçus, car ils sont effectués dans des eaux très défavorables aux sous-­marins, et surestimant grandement l’efficacité de l’aviation dans la lutte Anti-­sous-­marine (ASM). Les résultats de ces exercices faussés conduisent à orienter l’emploi des sous-­marins plutôt vers le renseignement au profit des bâtiments de ligne et à développer des méthodes d’attaque extrêmement prudentes fondées sur le repérage des cibles au sonar et non au périscope, jugé trop voyant. Les attaques en surface, très utilisées par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, sont exclues.
La destruction d’une grande partie de la flotte de ligne à Pearl Harbor change d’un seul coup la donne et les perceptions. L’agression japonaise sans déclaration de guerre et les attaques de sous-­marins allemands contre les navires marchands américains peu de temps après font sauter toutes les réticences morales quant à la guerre de course. Par ailleurs, pendant des mois, les 55 sous-­marins disponibles dans le Pacifique constituent la seule possibilité offensive offerte aux Américains, avec les raids de porte-­avions. Ils bénéficient par ailleurs d’un atout important avec la connaissance au moins partielle des codes de transmissions des navires japonais. De reconnaissance tactique au profit des navires de ligne, la mission prioritaire de la flotte sous-­marine devient alors, presque d’un seul coup, la traque de la marine marchande au cœur de la « sphère de coprospérité » et aux abords des ports japonais pour tenter d’étrangler une économie et un système de défense dans le Pacifique presque entièrement dépendants des flux maritimes et de la flotte de transport à long cours, marchande et militaire, de 6,4 millions de tonnes.
Le résultat de cette première campagne de course américaine est pourtant très nettement un échec. À la fin de 1942, entre les pertes et les constructions, la flotte de transport japonaise est sensiblement de même importance qu’un an plus tôt. Tous les commandants de sous-­marins mettent cet échec sur le compte de la torpille Mk14 et de son détonateur magnétique défectueux. On ne compte en effet qu’une seule explosion sur les 70 premiers tirs de torpilles. Cela suscite un vif débat avec les services techniques de l’US Navy qui refusent de voir autre chose que des défaillances humaines (1).

L’Empire étouffe
Un effort est néanmoins fait pour trouver une solution à ce problème de torpilles, qui ne sera cependant définitivement résolu qu’en septembre 1943. Simultanément, la flotte remplace ses vieux bâtiments par les excellents modèles de la classe Gato puis des classes Balao et Tench, tactiquement moins performants que les U‑Boat allemands, mais mieux adaptés aux patrouilles à longue distance et de longue durée.
L’effort principal porte sur le facteur humain. Avec ce type de combat, il n’y a plus d’échelon intermédiaire entre le commandement à Pearl Harbor qui gère les moyens, centralise le renseignement et organise toutes les patrouilles et l’échelon tactique laissé à l’initiative des commandants de bord. En juin 1942, le nouveau commandant de la flotte, l’amiral Charles Lockwood, met en place un centre de retour d’expérience où tous les rapports des capitaines de sous-­marins sont analysés et où les « bonnes pratiques », y compris celles des alliés et des ennemis, sont centralisées puis diffusées.
On s’aperçoit surtout qu’au bout du compte le succès général repose principalement sur l’agressivité, l’initiative et la résistance au stress des capitaines de sous-­marins. Or ces qualités ne sont pas forcément dominantes. La grande majorité d’entre eux persiste à reproduire les schémas extrêmement prudents qu’ils ont appris avant-­guerre. Beaucoup continuent par exemple à tenter de repérer les cibles au sonar plutôt qu’au périscope, ce qui s’avère à la fois très peu efficace et exagérément prudent face à des navires marchands. L’amiral Lockwood prend alors la décision de relever de son commandement tout commandant qui n’aura pas obtenu une seule victoire en deux patrouilles. En 1942, 30 % des commandants sont ainsi remplacés, 14 % en 1943 et autant en 1944. Avec la mise en place de cette méritocratie, la moyenne d’âge des capitaines diminue de cinq ans par rapport à décembre 1941 (2).
Le niveau général d’efficacité de la flotte sous-­marine américaine décolle dans l’année 1943. On affine les méthodes. À l’imitation des Allemands, les patrouilles individuelles sont remplacées par des « meutes » concentrées sur des zones et des cibles de plus en plus précises comme les pétroliers au large de l’île de Luçon. En 1944, les sous-­marins sont dotés d’une nouvelle électronique de bord et de l’excellente torpille Mk18. À la fin de l’année, les moyens de recherche opérationnelle, avec la plupart des premiers ordinateurs IBM, utilisés jusque-là pour la bataille l’Atlantique, sont transférés au théâtre du Pacifique pour optimiser l’emploi des sous-­marins. Avec l’avance des forces américaines dans le Pacifique, les sous-­marins peuvent également se baser plus près du Japon et y agir plus longuement.
Le Japon réagit tardivement malgré le caractère vital des flux marchands. La défense des navires marchands n’était pas initialement une priorité pour la marine japonaise, il est vrai écartelée entre de nombreuses missions et d’immenses espaces à couvrir. Il est vrai aussi que les premières campagnes de sous-­marins américains n’ont pas été très dangereuses, ce qui n’a pas incité à innover. Lorsque la menace devient évidente, le Japon réagit en consacrant une part croissante de sa production navale à ce front particulier, mais cela reste insuffisant et s’effectue au détriment de tout le reste. À partir de la fin de 1943, les chantiers navals aux capacités déclinantes ne produisent plus que des navires de transport et des destroyers.
L’étouffement est dès lors inexorable. Malgré les constructions, la capacité japonaise de transport maritime diminue d’un quart chaque année. À la fin de 1944, les importations de matériaux jugés indispensables ont diminué de moitié, avant de s’effondrer complètement en 1945. Les avions sont construits en bois par manque de bauxite et donc d’aluminium. Les forces elles-­mêmes sont très affaiblies, qu’il s’agisse des bases qui ne reçoivent plus assez de ravitaillement ou des navires hauturiers obligés de se redéployer près des gisements de Bornéo. Le pétrole brut y est utilisé directement comme carburant avec cet inconvénient majeur que les navires endommagés ont tendance à exploser, comme le porte-­avions Taiho. Par manque de carburant, les avions sortis d’usine ne sont plus testés et, surtout, les pilotes japonais n’ont pratiquement plus les moyens de s’entraîner.
Avec l’accroissement de leurs performances et de leur nombre, jusqu’à plus de 200 dans le Pacifique, l’US Navy réintègre aussi les sous-­marins dans les opérations navales, surtout à partir de 1944. Ils y jouent un rôle très important en étant responsables de la destruction de 200 bâtiments ennemis, dont un cuirassé et plusieurs porte-­avions. Le Shinano, coulé en octobre 1944, est encore à ce jour le plus grand bâtiment de guerre à avoir été détruit par un sous-­marin. Les sous-­marins américains coulent aussi 44 transports de troupes, dont malheureusement certains transportant aussi des milliers de prisonniers alliés. Les pertes humaines causées à la marine et à l’armée ennemies par la flotte sous-­marine représentent au moins vingt fois celles qu’elle a elle-même subies. En termes économiques, les pertes de navires et les constructions de compensation ou de destroyers par le Japon représentent 42 fois le coût de production des sous-­marins américains (3).
Les sous-­marins américains sont aussi utilisés pour de nombreuses missions secondaires comme les reconnaissances photographiques et météorologiques des côtes, le transport de petites unités, le soutien à des guérillas, mais aussi la récupération de centaines de pilotes abattus en mer, dont un certain George H. Bush.
L’emploi des sous-­marins par les Américains a donc ainsi contribué à l’affaiblissement de l’effort de guerre japonais de manière au moins aussi efficace que le bombardement stratégique, pour des coûts de tous types largement moins élevés. Avec seulement 1,6 % des effectifs de l’US Navy, les sous-­marins américains ont coulé 4,9 millions de tonnes de navires de transport et 700 000 tonnes de navires de combat. Les Américains ont payé ce résultat de la perte de 3 503 hommes d’équipage sur 16 000, ce qui en faisait l’emploi le plus dangereux des forces armées américaines, et de 52 bâtiments sur 288. L’investissement a été infiniment plus efficace que celui des Allemands, qui ont perdu 784 sous-­marins et 28 000 membres d’équipage, en grande partie parce qu’il était combiné de manière très complémentaire avec l’action d’autres forces, ce qui n’était pas le cas en Allemagne. On notera au passage qu’un quart du résultat américain a été obtenu par seulement 25 sous-­marins, et on mesure l’importance stratégique de ces 2 000 hommes d’équipage et de cette poignée de capitaines.
Le plus étonnant est peut-être que ce succès était inattendu. Les forces américaines ont beaucoup réfléchi avant-­guerre à la manière de contrer la stratégie antiaccès japonaise. Les capacités d’assaut amphibie ou les bases sur l’eau (sea basing) sont des innovations importantes issues de ces réflexions, mais on ne pensait pas alors à combiner cette approche directe avec une approche indirecte sur les arrières de l’ennemi. Ce combat de partisans qui reposait sur des officiers subalternes était peu visible, peu prestigieux et peu attractif pour des budgets. Une des pires conséquences pour les Japonais après le succès de leur attaque à Pearl Harbor est d’avoir changé les perceptions américaines vis-à‑vis de l’emploi de leurs sous‑marins.

Notes

(1) La référence sur le sujet est Clay Blair Jr., Silent Victory : The U.S. Submarine War against Japan, Lippincott Williams & Wilkins Publishers, 1975.
(2) L’exemple de la gestion des capitaines par l’amiral Lockwood est tiré de Stephen Peter Rosen, Winning the Next War : Innovation and the Modern Military, Cornell University Press, 1991.
(3) Les chiffres sur les effets de la campagne sous-marine sont issus de Michel Thomas Poirier, « Results of the American Pacific Submarine Campaign of World War II », Chief of Naval Operations Submarine Operations Division.

Légende de la photo : Le Gato, tête de sa classe de 77 unités. (© US Navy) 

Article paru dans la revue DSI n°149, « Contre-terrorisme : Les armées du G5 Sahel », septembre-octobre 2020.

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