Magazine Moyen-Orient

Du premier théâtre aux performances urbaines en Afghanistan : regard sur des arts en tension

La scène artistique en Afghanistan témoigne des mutations sociales qu’a connues le pays depuis la chute des talibans (1996-2001). Elle est urbaine, jeune, mixte, sans distinction ethnique, en rupture avec les formes d’organisation sociale traditionnelles. Encouragée par une classe moyenne émergente, elle a profité des vagues de retours d’Afghans exilés en Iran et au Pakistan, de la reprise de l’enseignement, d’une économie de la culture apparue grâce aux projets de développement et de reconstruction, au point qu’un art contemporain est reconnu internationalement. Si les scènes se multiplient, artistes et public vivent dans un état de guerre.

C’est sous le règne d’Amanullah Khan (1919-1929) qu’un art moderne connaît un premier développement en Afghanistan. En 1925, il crée Radio Kaboul, qui deviendra en 1974 la Radio Télévision Afghanistan (RTA). Il décide d’envoyer des étudiants pour se former sur le Vieux Continent, fait bâtir la première salle de spectacle, le théâtre de Paghman, près de Kaboul, où a lieu la première projection publique de films en 1928. Amanullah Khan inaugure peu après le cinéma Behzad, le premier de la capitale. Mais les images déclenchent la fureur des clercs qui mettent fin à toute projection jusqu’en 1933. Il faut attendre le règne de Zaher Shah (1933-1973), pour qu’un cinéma national se développe timidement. Les actualités filmées constituent l’essentiel des projections. Les films de fiction, diffusés à partir de la fin des années 1930, sont alors uniquement étrangers.

Le développement d’un art moderne au début du XXe siècle

Amour et amitié, de Rashid Latifi (1912-1972), le premier long métrage afghan, ne sort qu’en 1946. Il s’agit d’une coproduction avec l’Inde qui marque déjà l’influence en Afghanistan de ce géant du cinéma. Les rôles masculins sont interprétés par des acteurs du théâtre de Kaboul et les rôles féminins par des actrices indiennes. Faute de soutien public, la production nationale a du mal à décoller jusqu’à ce qu’en 1968 soit créé, avec l’aide américaine, Afghan Film, qui a pour vocation la conservation des archives visuelles (essentiellement celles de la cour) et, plus tard, la production et la préservation de films. Mais ce qui domine la scène culturelle est alors l’activité théâtrale et musicale. Une compagnie composée uniquement de femmes ouvre le théâtre Zaynab en 1955. Et tandis que la musique classique afghane connaît son « âge d’or » – période dite de Kharabat (1) –, la variété et le rock’n’roll, avec notamment Ahmad Zahir (1946-1979), l’« Elvis Presley afghan », déchaînent le public. Quant à la peinture, essentiellement réaliste, elle compte davantage d’adeptes, notamment grâce au retour des étudiants envoyés en Occident qui enseignent à leur tour dans des cours privés de plus en plus prisés. En 1967, l’université de Kaboul dispose d’un département consacré aux arts. Musique, peinture, sculpture et art dramatique y sont enseignés. Sous la présidence de Mohammad Daoud Khan (1973-1978), la scène artistique poursuit son épanouissement malgré les crises politiques. En 1973 est inauguré le Théâtre national (Kabol Nandari) qui monte des pièces afghanes et accueille des œuvres du répertoire international le plus souvent adaptées au contexte local. La production de films de fiction augmente avec des techniciens principalement formés à l’étranger, surtout en Union soviétique. L’art moderne parvient à trouver ses artistes, sa place dans l’organisation de la vie sociale, mais aussi ses critiques qui développent des réflexions fécondes. De nos jours, des témoins de l’époque se souviennent combien, en participant à ces concerts, pièces de théâtre ou projections, ils partageaient un sentiment de cohésion nationale, mais aussi la sensation d’appartenir à un mouvement international. Cette mémoire transmise oralement et grâce aux images conservées à la RTA constitue une référence et un héritage fort pour les adolescents dans les années 2000. C’est en partie à ces références que ces derniers puisent quand la génération d’artistes des années de guerre fera cruellement défaut. L’année 1979 marque la fin de cet « âge d’or » de la création « moderne », ouvrant une longue parenthèse de silence et de destructions pour la scène artistique.

Deux décennies de destructions

C’est sous le régime communiste prosoviétique (1978-1992) que commence le déclin, avec de nombreux artistes qui migrent à l’étranger. En peinture, le réalisme et l’art figuratif sont mis au service de la propagande quand le théâtre voit déserter ses artistes et metteurs en scène. Tout élan vers la musique pop et rock est stoppé. La production cinématographique plie sous la censure. Elle connaît néanmoins quelques beaux films où triomphe une qualité d’image apprise à Moscou. Les arts traditionnels et l’artisanat, notamment avec l’industrialisation des techniques traditionnelles du textile, sont favorisés. L’enseignement est aussi privilégié. De jeunes artistes sont envoyés à Moscou pour étudier le théâtre et le cinéma, et le Département des enseignements artistiques est revalorisé pour devenir en 1985 la faculté des beaux-arts.

La guerre entreprise par les moudjahidines en 1979, opposants islamistes qui refusent ce régime soutenu par Moscou et la présence de l’Armée rouge comme force d’occupation, sévit surtout dans les provinces, épargnant la capitale. Après le retrait des troupes soviétiques en 1989, le gouvernement communiste de Mohammad Najibullah (1987-1992) continue seul le combat contre les moudjahidines. En 1992, bien que divisés, ils prennent Kaboul. Commence une guerre civile dévastatrice de quatre ans qui touche principalement la capitale. Non seulement la scène artistique est mise entre parenthèses dans tout le pays, mais dans des fouilles archéologiques clandestines ou au Musée national, des œuvres sont détruites ou volées pour être revendues sur les places internationales. Les théâtres et cinémas sont en ruines et deviennent des terrains de combat quand ils ne sont pas transformés en centres de torture, comme le Kabol Nandari, ou en cimetière pour l’université. Si l’électricité n’est pas coupée, les cassettes vidéo de films indiens, russes, iraniens ou américains continuent d’irriguer les imaginaires et circulent en cachette de maison en maison, tout comme les cassettes de clips musicaux. Quelques années plus tard, durant le régime répressif des talibans, des familles continueront à regarder ces films et à écouter ces musiques au péril de leur vie. L’industrie du rêve qu’est Bollywood, avec des films et des clips en hindi et en ourdou, langues comprises par les Afghans, reste une référence culturelle partagée, influençant durablement les acteurs et les réalisateurs afghans.

Les années de la guerre civile saignent la capitale. Le film collectif La Maison de l’histoire, tourné entre 1992 et 1996, monté au moment où les talibans prennent Kaboul, retrace la vie de cette ville d’abord riche et paisible, puis défigurée par le conflit. Une voix off interpelle le spectateur pour lui demander de prendre en charge le patrimoine détruit. De longs plans en hélicoptère montrent l’étendue du désastre. Puis, c’est une période tout aussi difficile pour l’art et la culture qui s’ouvre en 1996. Le régime de l’Émirat islamique d’Afghanistan, sitôt proclamé à Kaboul, brûle les bobines d’Afghan Film sur les lieux même où sont pendus les renégats, criminalisant les films. La chaîne Al-Jazeera, désormais seul média étranger autorisé, immortalise ce geste. Mais il ne s’agit que de quelques positifs, les négatifs ayant été héroïquement sauvegardés par le personnel d’Afghan Film qui les a murés dans l’institution en apprenant l’arrivée des talibans. Les archives de la RTA sont préservées et une grande partie sera numérisée par l’Institut national d’archives français (INA) à partir de 2004 et rendue à nouveau visible au public afghan.

Concernant la musique, le ministère de l’Éducation précise qu’elle crée « une fatigue de l’esprit qui entrave l’étude de l’islam », légitimant ainsi son interdiction. Les filles sont exclues de l’école et l’éducation se limite à l’apprentissage du Coran. Pourtant, dans ce climat, l’université de Kaboul a officiellement gardé ses portes ouvertes, mais, faute d’enseignants, d’étudiants et de sécurité, les cours ont du mal à se maintenir. À la faculté des beaux-arts, seules sont enseignées la calligraphie et la sculpture des inscriptions calligraphiques (2). Les cours informels et privés, qui avaient commencé à se développer durant la guerre civile, poursuivent leur activité dans la plus grande discrétion. Les talibans maintiennent un ministère de l’Information et de la Culture et effectuent, contre toute attente, un travail de sauvegarde au Musée national où ils dressent un inventaire des destructions de la guerre civile et tentent de préserver ce qui peut encore l’être. Mais ces gestes de préservation sont stoppés quand une tendance plus radicale s’affirme au sein du mouvement en 2001. Dans une politique de grand spectacle, la destruction des bouddhas de Bamiyan est orchestrée en mars, sans doute moins dans un geste d’iconoclasme religieux que dans un savoir de l’utilisation des images. Filmés par Al-Jazeera, ces enregistrements produisent un choc médiatique, publicisant d’autant plus les acteurs de cette destruction. Quelques mois plus tard, le 11 septembre 2001, ce sont les tours jumelles du World Trade Center, à New York, qui s’effondrent dans un autre spectacle de la terreur.

À propos de l'auteur

Guilda Chahverdi

Chargée de programmes de développement et de formation artistique en Afghanistan entre 2003 et 2010, curatrice et ancienne directrice de l’Institut français d’Afghanistan (2010-2013).

À propos de l'auteur

Agnès Devictor

Maître de conférences (HDR) à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, ses derniers ouvrages sont L’Iran mis en scènes (Espace&Signe, 2017) et Images, combattants et martyrs : La guerre Iran-Irak vue par le cinéma iranien (Karthala, 2015)

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