Du premier théâtre aux performances urbaines en Afghanistan : regard sur des arts en tension

Une scène contemporaine entre financements internationaux et menaces sécuritaires

Au lendemain de la chute des talibans, les accords de Bonn du 5 décembre 2001 annoncent un processus de paix avec 1 000 milliards de dollars d’aide internationale à verser en dix ans. L’Afghanistan devient un « eldorado de la reconstruction » qui comprend notamment le secteur culturel et artistique. Sur fond de paysages en ruines, les tensions retombent dans le pays et tout semble possible : aller à l’école, travailler, gagner de l’argent. Troquant leur tchadri plissé et grillagé pour un simple voile, les femmes s’emparent de l’espace public dans les grandes villes et suivent des formations souvent rémunérées. La musique est partout entendue, fredonnée dans la rue, écoutée dans les voitures, les restaurants. Les volumes augmentent et les cafés se multiplient. Les soldats des forces internationales, arpentant la ville dans leurs véhicules blindés, apportent un autre son. Par ailleurs, le pays est marqué par le retour d’Afghans exilés et par toute une nouvelle colonie d’étrangers travaillant pour des ONG. Les langues cohabitent dans l’espace urbain. L’économie reprend peu à peu avec une volonté commune de construire un avenir prospère. Le climat est donc favorable aux divertissements ainsi qu’aux pratiques artistiques, mais dès 2005, les talibans regagnent du terrain, instaurant un climat d’insécurité, particulièrement dans les villes où l’attentat devient leur mode opératoire privilégié. Ils visent notamment la scène culturelle et artistique.

Proposées tant par des ONG que par des projets internationaux, des formations culturelles et artistiques s’inscrivent dès 2002 dans les programmes de reconstruction. Courtes et efficaces pour permettre de travailler immédiatement, elles prolifèrent avec succès, mais ne laissent pas toujours le temps pour un réel apprentissage et une réflexion sur les pratiques. Pour ceux qui en bénéficient, elles sont un apport financier précieux faisant parfois vivre des familles entières. Ces programmes touchent tous les domaines : la photographie, la vidéo et la presse écrite avec, par exemple, l’ONG Aïna, le film documentaire avec les Ateliers Varan, mais aussi les arts plastiques, la musique… Certains de ces programmes développent des visées didactiques, instrumentalisant ces pratiques. Dès 2002, le théâtre, adapté à une population majoritairement analphabète, est sollicité pour des campagnes de sensibilisation (aux modalités de vote, à la maternité, aux handicaps, à l’hygiène, à la dangerosité des mines…). En 2004, un Festival de théâtre national et international réunit à Kaboul des compagnies de différentes provinces du pays. Sont alors jouées des pièces à grands sujets tels que la paix entre les peuples, les violences familiales, la condition des femmes, l’absurdité de la guerre. De jeunes comédiens s’emparent de ces scènes avec audace (3). Des concours de dessins et de caricatures participent de ces campagnes. Les médias, soutenus là encore par des financements internationaux, se font le relais de ce dynamisme et valorisent le domaine culturel mal considéré dans une société encore très traditionnelle. Aucune censure étatique ne vient brider cet élan.

Une scène artistique qui s’autonomise malgré les talibans

Entre 2006 et 2013, la guerre reprend officiellement. Les programmes de reconstruction se poursuivent, avec des budgets pour la culture qui augmentent dans le cadre d’une sortie de guerre toujours défendue par les Américains autour de la stratégie « gagner les cœurs et les esprits ». Cette dernière consiste à obtenir l’adhésion de la population à leur intervention. Les activités culturelles sont un de leurs outils. Ainsi, tandis que la culture est toujours abondamment financée et instrumentalisée, les jeunes artistes deviennent plus autonomes sans pour autant renoncer à jouer sur des logiques de financements internationaux. C’est le cas de groupes de musiques actuelles, de rock, de rap, de troupes de théâtre, de collectifs de photographes et de plasticiens. Les médias relaient les événements, les réseaux sociaux fédèrent et donnent rendez-vous au public pour des jam-sessions. Chacun cherche à se démarquer. Un concours d’art contemporain à l’échelle nationale est lancé avec succès. Pour promouvoir les pratiques artistiques en particulier chez les jeunes femmes, Rahraw Omarzad, artiste et enseignant, ouvre à Kaboul le Center for Contemporary Arts Afghanistan (CCAA).

Progressivement, au temps des formations succède celui d’une expression libre, singulière et moins dépendante de la demande occidentale, traduisant une réelle recherche formelle. Les artistes afghans attirent l’intérêt des galeristes internationaux et sont invités à l’étranger. C’est dans ce contexte qu’a lieu entre juin et septembre 2012 l’exposition quinquennale « dOCUMENTA (13) ». L’Institut français d’Afghanistan (IFA) est alors un des lieux phares où s’exposent et s’expriment les artistes afghans. Avec trois événements par semaine, il est considéré comme un espace sécurisé où la mixité (de sexes et d’ethnies), la liberté d’expression et les propositions d’amateurs comme de professionnels sont accueillies.

Annoncé pour 2014, le retrait des troupes américaines entraîne une vague importante de migrations. Des ONG quittent le pays, les budgets consacrés à la culture s’effondrent et les menaces s’accentuent. Des artistes décident dans un premier temps d’ouvrir leurs propres salles pour maintenir une scène artistique de manière autonome, comme au Cactus Café. Mais les attentats augmentent, touchant essentiellement des civils et la population hazara, communauté chiite dynamique dans le domaine artistique et culturel. Une société civile portée par la jeune génération éduquée (hommes et femmes) manifeste alors dans les rues pour dénoncer l’insécurité tandis que les artistes, en mal de lieu et d’écoute, s’emparent des espaces publics : les inscriptions contestataires envahissent les murs, des performances sont réalisées dans les jardins ou parmi les foules et sans annonce préalable pour déjouer toutes velléités d’attentat.

Dans les provinces particulièrement dynamiques comme Hérat, Jalalabad ou Mazar-e Charif, la scène artistique plie sous la montée des talibans et de l’extrémisme. Mais le glas sonne à Kaboul le 11 décembre 2014, quand la compagnie de théâtre Azdar donne la première de sa nouvelle création Battement de cœur, le silence après l’explosion. Un attentat y fait trois morts et de nombreux blessés sur la scène de l’auditorium de l’IFA. Sous le choc, le public n’ose plus sortir, les scènes ferment. Mais à peine trois mois plus tard, des comédiens de la même compagnie ne se laissant pas museler remontent sur scène. Ils jouent la mort de Farkhunda, jeune femme accusée à tort d’avoir brûlé un Coran et lynchée à mort par la foule le 19 mars 2015. Cette performance est un hommage réalisé sur les lieux mêmes du crime.

Après plusieurs mois de silence, l’IFA relance ses activités, mais avec des conditions sécuritaires drastiques, limitant le public à des invités dont l’identité est contrôlée et avec une communication qui se fait après l’événement. Le Goethe Institut et le British Council restent fermés au public quand bien même leur soutien à la culture est important hors les murs. Le gouvernement afghan, plus préoccupé par le patrimoine, se prononce peu sur les événements artistiques. Sans réel soutien financier, les artistes continuent cependant à travailler, surtout dans les domaines de la peinture, des arts plastiques et de l’art vidéo. Dans celui du théâtre, quelques groupes constitués d’anciens étudiants de la faculté des beaux-arts montent des pièces du répertoire classique. Des cinéastes persévèrent notamment dans la réalisation de courts métrages et visent une projection dans un festival international ou national. D’ailleurs, les festivals de cinéma et de théâtre renforcent leur rôle de scènes alternatives. Dans le secteur musical, l’Afghanistan National Institute of Music (ANIM), créé en 2010, poursuit ses activités et enseigne tant les instruments traditionnels que les occidentaux, créant même un orchestre mixte. En revanche, les musiques actuelles peinent à survivre à ce contexte croissant d’insécurité. Le rock et le rap souffrent des pressions sociales et des menaces de plus en plus aiguës. Les groupes Kabul Dreams, District Unknown et FM partent à l’étranger…

Les menaces se présentent sous la forme d’un courrier formel qui donne l’ordre d’arrêter toutes activités contraires à la charia. Il comporte le tampon de l’administration des talibans, le numéro du district de la ville et la signature du responsable. Parfois, l’ordre est donné de cesser toute activité avec des étrangers. Sans réaction de l’intéressé, des menaces peuvent s’étendre à l’ensemble de la famille et les habitations sont de fait parfois saccagées. Il arrive que le courrier soit cloué à la porte d’entrée à la vue de tout le quartier, ce qui redouble la pression et encourage des dénonciations. Le contact téléphonique est également prisé, notamment dans le cas d’une intimidation et d’une collaboration forcée, ce qui a été par exemple le cas à l’IFA. Ainsi, tandis que l’équipe préparait un grand festival, un des techniciens a été approché par téléphone pour qu’il facilite la préparation d’un attentat à l’intérieur des bâtiments. Mais, comme il a refusé de céder aux menaces, et face aux ­violences subies, il a dû changer de quartier.

Le chanteur-compositeur Masoud Hasanzada, leader du groupe de rock et blues Morcha, avoue ne revenir que rarement à Kaboul : « Il n’y a plus de salle de concert. À Hérat, je donne des cours de guitare et des rendez-vous à ceux qui souhaitent m’écouter sur les réseaux sociaux. J’invite ainsi des amis musiciens et nous jouons ensemble. C’est notre direct ! Ces rendez-vous s’appellent “Les vendredis” parce que ça a lieu tous les vendredis, mais sans partager un lieu commun » (4).

Les artistes d’une société à la cohésion fragile

Malgré la montée du risque sécuritaire, une scène artistique contemporaine s’est installée et s’acharne à exister. La singularité de son émergence tient au contexte : elle s’est développée de façon synchrone aux programmes de reconstruction. Cette scène est portée par une jeune génération pour qui il est impensable de renoncer. Il s’agit de résister, voire peut-être de mener une revanche sur l’histoire trop ingrate des dernières décennies.

Les images d’archives de l’« âge d’or » des années 1970 permettent à la jeune génération de s’inscrire légitimement dans une continuité et de renouer avec un passé oublié. Avec des choix formels affirmés, les artistes, jeunes pour la plupart, parviennent à traduire le pouls d’une société happée à nouveau vers le silence et dont la cohésion reste fragile tout comme l’État afghan. Mais ces artistes payent de plus en plus le prix de ce huis clos, au sens propre, en n’ayant plus de réel marché, mais aussi au sens figuré. À la liberté trouvée dans la création répond un confinement devenu insupportable pour nombre d’entre eux. Et Masoud Hasanzada ajoute : « Continuer à faire de la musique c’est tout ce qu’il me reste, après tout je suis comme mes cactus, adapté aux longues périodes de sécheresse […] je joue sur une fenêtre qui donne ailleurs ».

Notes

(1) Nom du quartier à Kaboul qui a vu naître les maîtres de la musique classique afghane.
(2) Selon un entretien avec Mohammad Azim Hussainzada, alors directeur du Département théâtre et cinéma (été 2006) ; information confirmée par Abdul Wahab Mohmand, enseignant à la faculté des beaux-arts (entretien, été 2018).
(3) Guilda Chahverdi, « La renaissance du théâtre afghan », in Ève Feuillebois-Pierunek (dir.), Théâtre d’Asie et d’Orient : Traditions, rencontres, métissages, Peter Lang, 2010, p. 307-320.
(4) Entretien avec Masoud Hasanzada, 28 janvier 2019.

Légende de la photo en première page : L’œuvre Moi je te vois (2016), du collectif Art Lords, est un message de lutte contre la corruption, peint sur un mur de la Direction nationale de la Sécurité, à Kaboul. © Guilda Chahverdi

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », avril-juin 2019.

À propos de l'auteur

Guilda Chahverdi

Guilda Chahverdi

Chargée de programmes de développement et de formation artistique en Afghanistan entre 2003 et 2010, curatrice et ancienne directrice de l’Institut français d’Afghanistan (2010-2013).

À propos de l'auteur

Agnès Devictor

Agnès Devictor

Maître de conférences (HDR) à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, ses derniers ouvrages sont L’Iran mis en scènes (Espace&Signe, 2017) et Images, combattants et martyrs : La guerre Iran-Irak vue par le cinéma iranien (Karthala, 2015)

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