Le système de défense antiaérienne rapprochée Pantsir : une frêle carapace ?

En général, lorsque l’on souhaite exporter des armes, il est de bon ton de disposer d’une publicité favorable autour du matériel que l’on souhaite vendre. Or, s’il est bien un système qui a pâti d’une publicité négative autour de sa supposée (ou non) absence d’efficacité, il s’agit bien du système de défense antiaérienne russe Pantsir‑S1.

Engagé dans le cadre de la deuxième guerre civile libyenne (1) opposant les troupes du maréchal Khalifa Haftar (2) à celles du gouvernement Fayez el-Sarraj (3), le système Pantsir‑S1 va se retrouver au premier plan et va payer un lourd tribut face aux drones, avec la perte d’un nombre important de véhicules. Si l’on cumule les chiffres de la Syrie et ceux de la Libye, ce ne sont pas moins de 23 unités Pantsir‑S1 (huit en Syrie et 15 en Libye) qui auraient été détruites depuis 2015. Même si ces chiffres sont contestés par les Russes, il n’empêche que c’est une bien mauvaise publicité dont les délégués commerciaux de Rosoboronexport (4) se seraient bien passés. De là à conclure que le système Pantsir manque d’efficacité et/ou présente des défauts importants, il n’y a qu’un pas que beaucoup semblent avoir franchi. Les Russes, fort logiquement, défendent leur produit, mais ne restent pas inactifs pour autant puisque plusieurs versions retravaillées du système Pantsir‑S1 ont vu le jour ces dernières années ; si ce n’est pas un aveu d’échec en tant que tel, c’est la reconnaissance à demi-­mot que le système est perfectible sur certains points. Mais pas seulement.

Ce nouveau programme, lancé au début des années 1990 sous la direction du bureau d’études KBP (5) et devant répondre à la question de la protection rapprochée des lanceurs des systèmes antiaériens à longue portée de la famille S‑300 (et par ricochet S‑400) en venant remplacer le système 2K22 Tunguska, va être impacté par la chute de l’URSS et la situation économique post-1991. Un premier prototype va sortir d’usine en 1994 avant d’être présenté officiellement en 1995, mais il faudra encore plusieurs années de travaux et de modifications (le délai s’allongeant par manque de financements) avant que la production en série du système Pantsir ne soit lancée en 2007.

Un peu de technique

Catalogué en tant que ZRPK (6) dans la classification russe, le système 96K6 Pantsir (7) (« carapace » en russe), dont la variante le plus courante est le Pantsir‑S1 (8) (classification OTAN : SA‑22 Greyhound) est un système mobile de défense antiaérienne à courte et moyenne portée (SHORAD (9)). Il peut traiter tous les types de cibles aériennes, allant du missile de croisière au drone et à l’avion, et est chargé d’assurer la protection des sites stratégiques, des installations industrielles, des troupes au sol ainsi que des systèmes de défense antiaérienne à longue portée. Le système Pantsir est entré en service au sein des forces aériennes russes en 2010, son acceptation officielle au service n’intervenant que le 16 novembre 2012. Une version navale, le Pantsir‑M, est entrée en service au sein de la marine russe en 2020 à bord d’un petit navire d’artillerie de la classe Karakurt (Izd.22800), l’Odintsovo (10).

L’équipage du Pantsir est composé de trois hommes (un conducteur et deux opérateurs), et l’armement comprend deux éléments : 12 tubes lance-­missiles complétés par deux canons à tir rapide, le tout monté sur une tourelle mobile apte à effectuer une giration complète. Les 12 tubes sont répartis en deux blocs de six et mettent en œuvre le missile à deux étages (un booster et le missile lui-­même) 57E6 (11). Il est doté d’une charge explosive de 20 kg et peut atteindre des cibles à une distance allant de 1 à 20 km et à une altitude maximale de 15 000 m. Les missiles, stockés dans des conteneurs étanches, ne disposent pas de moyen de guidage propre, mais sont radiocommandés par le véhicule lanceur, dont les capteurs fournissent les données de guidage nécessaires. Les deux canons sont des 2A38M monotubes de 30 mm qui peuvent tirer des obus antiblindage, incendiaires ou explosifs sur des distances d’engagement allant de 200 à 4 000 m et couvrant une altitude allant de 0 à 300 m. La dotation totale est de 1 400 obus.

Le principal châssis employé est un 8 × 8 tout-­terrain Kamaz 6560 équipé d’un moteur V8 du type Kamaz 740.632‑400 développant 294 kW (environ 400 ch), d’une boîte de vitesse ZF 16 S1822, l’ensemble étant alimenté par deux réservoirs à carburant de 350 l. La consommation moyenne est d’environ 63 l pour 100 km, l’autonomie maximale avoisinant 500 km. La vitesse maximale offerte par ce châssis est de 90 km/h sur route. Cependant, sur demande du client, le Pantsir peut être monté sur d’autres châssis : deux versions sur chenilles (châssis GM‑352 ou DT30 pour la version arctique) ont été créées (12), tandis que les exemplaires vendus aux Émirats arabes unis sont positionnés sur un châssis 8 × 8 MAN SX45.

Le système Pantsir dispose également d’une grande souplesse tactique puisqu’il est conçu pour être employé en batteries pouvant mettre en œuvre jusqu’à six unités travaillant en réseau et gérées par un poste de commandement central ou de manière automatisée en étant commandées à distance ou, dans le cas le plus courant, de manière indépendante. Chaque véhicule dispose de ses propres radars de suivi et d’acquisition ainsi que de guidage des missiles (quatre missiles peuvent être guidés simultanément), et le déploiement du système nécessite moins de cinq minutes dès l’arrêt du véhicule. Le système de contrôle de tir du Pantsir‑S1 met en œuvre deux radars ainsi qu’un système opto-électronique : un radar 1RS1‑1 à antenne plane rotative situé en hauteur sur la tourelle et qui sert à la recherche et détection des cibles jusqu’à une distance de 30 à 35 km ainsi qu’un radar 1RS2 à antenne plane présent à la base de la tourelle, entre les canons, et qui assure l’engagement et le guidage des missiles jusqu’à une distance de 20 km. Cet ensemble est complété par une tourelle opto-électronique disposant notamment d’un télémètre laser ainsi que d’une caméra infrarouge.

La suite des radars évoluera au fur et à mesure de la production. Une version modernisée, le Pantsir‑SM (13), est présentée en février 2019. Le véhicule utilise un châssis Kamaz 53958 (avec cabine blindée) et reçoit une suite radar modernisée avec un radar AESA rotatif disposant d’une portée d’engagement accrue à 40 km (sa détection est portée à 75 km), complété par la mise en œuvre du missile 57E6M‑E pouvant frapper à des distances allant jusqu’à 30 km ; la mise en œuvre de tubes
quadpack (quatre missiles dans un seul tube) étant envisagée également.

La carapace et l’épée ?

Bien que l’emploi de systèmes Pantsir‑S1 en Libye ait été largement médiatisé et particulièrement raillé eu égard à leurs contre-­performances, il est utile de rappeler qu’il ne s’agissait pas d’une première en ce qui concerne le déploiement de ce système dans une zone de conflits. En effet, le premier à avoir été documenté est celui qui eut lieu en 2014 en Crimée, ainsi qu’à proximité du Donbass. Le système y a rapidement l’occasion de faire ses preuves, puisque les Russes affirment avoir détruit plusieurs drones ukrainiens (14).

Les Pantsir sont également employés par l’armée syrienne, et par l’armée russe, à partir de 2015 pour assurer la couverture rapprochée de la base « russe » de Hmeimim (15) et plus spécifiquement des véhicules du système S‑400 ainsi que des avions basés sur place. C’est ce qui va servir de véritable test opérationnel : les Pantsir‑S1 russes vont être soumis à rude épreuve dès décembre 2017, puisque plusieurs attaques de drones ciblant la base vont nécessiter l’emploi des systèmes SHORAD et il se confirme que c’est la présence du Tor‑M2 aux côtés du Pantsir‑S1 qui a permis de grandement limiter les dégâts. En effet, il semble que les radars du Pantsir n’étaient pas en mesure de différencier les assaillants (drones de petite taille) des oiseaux ou d’assurer un guidage précis des missiles sur des cibles de taille réduite. Mais ce sont surtout les Pantsir‑S1 de l’armée syrienne qui vont encaisser le choc le plus rude : huit unités seront perdues en quelques mois, notamment à cause des attaques de drones israéliens.

Et comme si cela ne suffisait pas comme publicité négative, l’engagement des Pantsir‑S1 en provenance des Émirats arabes unis par le maréchal Haftar va se révéler catastrophique, puisque ces derniers vont se faire décimer (quinze unités détruites) par les drones turcs Bayraktar TB2 (16).

Le récent conflit opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan en République d’Artsakh (Haut-Karabagh) a mis en lumière la redoutable efficacité des drones (là aussi des Bayraktar TB2 ainsi que des drones-­suicides de provenance israélienne) dans le rôle de suppression des systèmes de défenses antiaériennes ; cependant, le système Pantsir‑S1 n’est pas concerné directement, ce dernier n’étant pas mis en œuvre par les belligérants. Mais la massification de l’emploi des drones ainsi que leur efficacité avérée sur les équipements au sol, bien aidées par une armée arménienne n’ayant, semble-t‑il, pas pris la pleine mesure de l’ampleur de cette menace, soulèvent de nombreuses questions en matière de systèmes SHORAD.

On peut arguer du fait que le système Pantsir‑S1 présente des défauts, ce qui semble se confirmer indirectement au vu de la mise au point de variantes modernisées. Mais avant de jeter le bébé avec l’eau du bain, il est bon de rappeler certaines évidences : le Pantsir est une des briques constitutives de l’ensemble de la bulle A2/AD russe, de sorte que ne mettre en œuvre que ce dernier n’offre qu’une protection limitée. Il n’est guère étonnant de voir que la protection des sites militaires et/ou considérés comme stratégiques par les Russes ne se limite pas au déploiement d’un seul système, mais consiste à mettre en place un ensemble redondant, multicouche et fortement maillé d’unités des différents systèmes existants visant à offrir une large gamme de possibilités d’interceptions. Le cas de la base de Hmeimim est exemplaire : le Tor‑M2 a assuré 80 % des interceptions de drones tandis que le Pantsir‑S1 prenait en charge le solde, l’un compensant les défauts de l’autre tout en garantissant l’efficacité de la bulle dans son ensemble. Enfin, comme certaines images permettent de le voir, l’entraînement des équipages servant les Pantsir détruits laisse pour le moins perplexe : équipage absent (pause cigarette !) à côté d’un véhicule avec radar éteint, véhicule détruit lors de son transport sur remorque routière, etc. Certes, cela n’explique pas tout, mais il est évident que l’emploi du Pantsir par des équipages parfois très « légers » d’un point de vue compétences n’a pas joué en sa faveur au niveau des statistiques : les opérateurs de drones semblent avoir été beaucoup plus professionnels que certains opérateurs de Pantsir.

Finalement et pour résumer, « la carapace doit s’adapter à l’épée », cette dernière étant principalement représentée par la menace constituée par les drones et leur massification sur le champ de bataille moderne. L’arrivée du Pantsir‑SM, plus à même de traiter cette menace, devrait gommer les défauts constatés et empêcher que le système Pantsir ne continue à jouer le rôle de fournisseur de pièces détachées que certains de ses opérateurs pratiquent (avec déplaisir) depuis plusieurs mois.

Notes

(1) En cours depuis 2014.

(2) Armée nationale libyenne (ANL), soutenue (notamment) par la Russie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte.

(3) Gouvernement d’union nationale (GNA), soutenu (notamment) par la Turquie et reconnu par l’ONU.

(4) L’agence russe chargée de l’exportation du matériel militaire russe (http://​roe​.ru).

(5http://​www​.kbptula​.ru

(6) ЗРПК / Зенитный Ракетно-Пушечный Комплекс. Littéralement : « Complexe antiaérien missile-canon ».

(7) Панцирь.

(8) Une fiche technique simplifiée est disponible ici : http://​www​.kbptula​.ru/​r​u​/​r​a​z​r​a​b​o​t​k​i​-​k​b​p​/​k​o​m​p​l​e​k​s​y​-​p​v​o​/​p​a​n​t​s​i​r​-s1

(9) Short range air defense, défense antiaérienne à courte portée.

(10) Admis au service le 21 novembre 2020.

(11) Variante export : 57E6E.

(12) D’autres châssis terrestres pour la Russie ont été envisagés (BAZ‑6909‑019 et MZKT‑7930 notamment), mais ces derniers n’ont pas dépassé le stade de prototypes.

(13) Variante export : Pantsir-S1M.

(14https://​ria​.ru/​2​0​1​4​1​2​0​9​/​1​0​3​7​2​9​9​9​5​7​.​h​tml

(15) Cette dernière est devenue la propriété de la Russie (c’est la législation russe qui s’applique sur son territoire) sur la base d’un traité bilatéral signé le 26 août 2015.

(16) Philippe Langloit, « Drones tactiques : la percée turque », Défense & Sécurité Internationale, hors-série n°75, décembre 2020-janvier 2021.

Légende de la photo ci-dessus : Un Pantsir-S1 à Alabino. (© ID1974/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°151, « Royal Marines : nouvelles missions, nouvelles visions », janvier-février 2021.

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