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L’Afrique subsaharienne en 2050 : trois défis et trois scénarios

Après une longue stagnation (de 1960 à 2000), l’Afrique au sud du Sahara a spectaculairement rebondi, avec une croissance économique supérieure à 5 % en moyenne quinze ans de suite, de 2000 à 2015. D’où la perception d’une région enfin émergente et porteuse d’espoirs. Mais des interrogations reviennent, depuis la baisse de la croissance après 2015 et les performances médiocres des trois principales économies africaines : le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Angola. S’ajoutent à cela les conflits armés qui continuent d’ensanglanter certaines régions, et les incertitudes politiques et de gouvernance qui perturbent de nombreux pays, même si d’autres continuent heureusement d’afficher une croissance insolente.

En bref, l’Afrique en 2050 sera-t-elle devenue la nouvelle frontière de l’Europe, son relais de croissance ou, au contraire, la source de ses principales menaces, le rivage d’où déferleront des vagues incessantes d’immigrés fuyant l’insupportable ?

Deux certitudes apparaissent déjà : d’abord l’explosion démographique d’un continent qui doublera sa population d’ici 2050, passant de 1,3 milliard actuellement à 2,5 milliards. Ensuite, la très forte hétérogénéité des 48 États au sud du Sahara ne cesse de s’accentuer : il y a deux Afriques, l’une encore enlisée dans le marasme, l’autre qui va de l’avant. Peut-on espérer, d’ici 2050, voir émerger l’une et, pour l’autre, qu’elle résolve ses crises ? Cela dépendra de la capacité à relever trois défis.

Le défi du « dividende démographique »

Le « dividende démographique » qui anime les débats actuels est la situation qui résulte de la baisse rapide d’une fécondité élevée : la proportion des personnes en âge de travailler devient alors beaucoup plus favorable, car il y a désormais moins d’enfants à charge et encore peu de « séniors ». D’où une forte stimulation économique, comme ont connu la Chine après l’obligation de l’enfant unique, ou l’Asie du Sud-Est, qui avait auparavant une fécondité comparable à celle de l’Afrique actuelle : 4,7 enfants par femme en moyenne.

La majorité des pays subsahariens sont entrés avec retard et plus lentement dans ce processus. Ce sujet divise aussi les « afro-optimistes » qui soutiennent que la diminution des naissances va garantir la croissance future et ceux qui estiment que peu de pays remplissent les critères du succès de la transition : une baisse suffisamment rapide de la fécondité, l’éducation et la formation de la nouvelle génération et, enfin, des créations d’emplois correspondantes. Les systèmes éducatifs sont en effet sinistrés dans des régions entières : Sahel, Guinée, une partie de l’Afrique centrale et australe. Quant à la création d’emplois, elle est freinée par l’enclavement, le déficit d’infrastructures et de formation. Mais en assurant l’éducation et les emplois, avec un taux d’accroissement démographique ramené d’ici à 2050 à 2 % par an (contre 2,7 % actuellement), la croissance économique atteindrait en moyenne 4 %, hors Afrique du Sud (3,5 % prévus par la Banque mondiale pour la décennie à venir pour la moyenne des 48 pays). À ce rythme, le PIB de l’Afrique (3 % du PIB mondial actuellement) égalerait celui de l’Union européenne en 2050 (15 % actuellement, mais ramené alors à 10 %), avec quatre à cinq fois plus d’habitants qu’en Europe et de fortes inégalités entre pays et entre citoyens d’un même pays. Car cette croissance ne fera pas disparaître la pauvreté : la fondation Bill Gates estime qu’en 2050 près de 40 % des personnes les plus pauvres du monde (moins de 1,9 dollar par jour) vivront dans deux pays : le Nigéria (alors peuplé de 430 millions d’habitants) et la RDC (qui comptera environ 170 millions d’habitants).

Le défi économique

Les pays africains ont certes des avantages comparatifs : des ressources naturelles considérables (minières et agricoles), mais aussi des salaires relativement bas et des atouts touristiques. Ils ont bénéficié des annulations massives de dettes, de l’amélioration de la gouvernance après la période des « ajustements structurels », du redressement des cours des matières premières, de la révolution numérique, de la naissance de nombreuses petites entreprises africaines, des financements chinois, d’une certaine amélioration du droit des femmes et de progrès éducatifs et sanitaires. Mais ils souffrent encore d’un grand déficit d’infrastructures (60 % des Subsahariens n’ont pas accès à l’électricité), d’une agriculture handicapée techniquement et juridiquement, d’un manque de compétitivité (lié au déficit d’infrastructures et de formation, parfois à la surévaluation des devises locales) qui a limité la diversification de l’économie et en particulier l’industrialisation créatrice d’emplois. Les incertitudes juridiques freinent aussi les investissements étrangers (environ 3 % seulement des investissements directs étrangers mondiaux, soit dix fois moins que vers l’Asie). L’Afrique importe désormais davantage qu’elle n’exporte, ce qui, s’ajoutant à ses besoins de financement et à sa trop faible fiscalité, a rendu inévitable un ré-endettement, surtout auprès de la Chine. Le surendettement est très coûteux, car les taux d’intérêt appliqués à ces pays sont élevés, alors que leurs recettes budgétaires sont faibles en raison de la prédominance de l’économie informelle non taxée et de l’insuffisance des services fiscaux. Malgré l’abondance des terres cultivables, le continent doit importer une part croissante de sa nourriture, ce qui s’aggravera d’ici 2050 en raison du changement climatique et du doublement des bouches à nourrir.

Le défi du dysfonctionnement étatique

Les pays africains souffrent de la rupture historique, sociale, culturelle de la colonisation et du temps trop court depuis les indépendances pour mettre en œuvre correctement le modèle d’État-nation moderne que les pays du Nord, de leur côté, ont mis des siècles à peaufiner dans un autre contexte culturel et historique. En plus, l’aide au développement s’est surtout adressée directement à la population, avec des projets à finalité sociale, au risque de déresponsabiliser les gouvernements « bénéficiaires » en les privant de leur compétence principale, et même en délégitimant les pouvoirs publics auprès des populations. Celles-ci voient en effet davantage les ONG et autres bailleurs de fonds que leurs fonctionnaires locaux pour leur porter secours. Enfin, l’aide étrangère a largement négligé les fonctions régaliennes : armée, police, gendarmerie, système judiciaire, services fiscaux, les impôts étant trop faibles pour financer ces besoins. Le résultat est connu et désastreux : de vastes territoires échappent à tout contrôle effectif, la justice n’est plus rendue. Il s’ensuit la formation de groupes armés aux motivations diverses : économiques (pillage des ressources en RDC ou en Centrafrique, narcotrafiquants au Sahel), ou socioprofessionnelles (pasteurs contre agriculteurs) et l’autodéfense communautaire. Peuvent s’y ajouter localement des motivations politiques (lutte armée pour le pouvoir, sécessionnisme, féodalisme ou encore Touaregs « nobles » s’opposant aux Touaregs tributaires mais majoritaires). Sans oublier la violence religieuse, avec la vague salafiste puis djihadiste qui s’amplifie depuis le début des années 2000, les zones christianisées ayant aussi connu leurs groupes armés extrémistes.

Trois scénarios

On observe déjà un écart entre quatre types de pays : les « malades » (Somalie, Soudan du Sud, Centrafrique…), les « pauvres » (Sahel et pays dont la pauvreté a des causes institutionnelles : RDC, Guinée, Mozambique, Madagascar), les « rentiers » (Nigéria, Angola, Gabon, Congo-Brazzaville, Guinée équatoriale), et les « lions », ou pays performants : Maurice, Botswana, Ghana, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Kenya, Rwanda, Tanzanie, Éthiopie…

Mais ces catégories ne sont pas immuables et évolueront d’ici 2050 selon trois scénarios :

Un scénario toujours possible de dégradation si des menaces ne sont pas conjurées : démographie incontrôlée, faillite de l’éducation nationale, désunion nationale aggravée par le détournement des règles, tribalisation de la vie publique, abandon des postes par les forces de sécurité et les fonctionnaires craignant pour leur vie et laissant la place aux obscurantistes, remplacement de la justice républicaine par la charia, populations abandonnées et espérant se placer sous la protection de groupes armés, accaparement des biens par les dirigeants du pays et leurs proches…

Un scénario « moyen » qui prolongerait les situations majoritairement présentes. Dans ce cas, des pans entiers de la population survivent dans l’économie informelle et la débrouille, de manière déconnectée à la fois de l’État — déconsidéré — et des systèmes mondiaux. L’exportation de ressources naturelles demeure le lien avec le marché mondial, mais une faible redistribution de la rente et un manque de diversification de l’économie maintiennent la pauvreté de la très grande majorité de la population.

Un scénario de sortie de crise pour les plus menacés et de décollage pour les pays actuellement pré-émergents. Des réformes structurelles sont réalisées, concernant les institutions politiques, éducatives et économiques. Le pays bénéficie alors d’importants investissements étrangers (IDE) et d’une industrialisation, principalement comme « atelier à bas prix ». Une progressive montée en gamme est possible dans les chaînes de valeur internationale. Maurice en est déjà une illustration réussie, le Kenya pourrait y parvenir et l’Éthiopie s’est donné cet objectif. Le Rwanda s’inspire de Singapour, modèle que la Chine elle-même a imité. Six pays subsahariens figurent chaque année dans le « top 10 » des pays à plus forte croissance.

Comment favoriser le meilleur scénario ?

S’il s’agit évidemment d’une responsabilité du leadership africain, le rôle des pays « du Nord » est cependant important vis-à-vis des pays en difficulté. À notre avis, il est essentiel de tirer la leçon des échecs de l’aide et des interventions armées, en privilégiant enfin le capital humain (la formation) par rapport à « l’aide projet » et, d’autre part en évitant d’imposer, comme au Mali, des accords politiques généreux avec des milices ethniques non représentatives, ce qui incite les autres communautés à recourir aussi aux armes. La racine du mal est la faiblesse des fonctions régaliennes des États qu’il faut mieux traiter.

Légende de la photo en première page : Dans les pays africains, la baisse de la mortalité a été plus tardive que dans le reste du monde, mais très rapide, tandis que la fécondité reste souvent élevée, voire très élevée, ce qui engendre de très fortes croissances de population faisant du continent le géant démographique de demain. Ainsi, le taux de croissance record de la population du Niger (38 pour mille) signifie pour ce pays un doublement de population en 18 ans, avec tous les défis de développement afférents. (© Shutterstock/africa924)

Article paru dans la revue Diplomatie n°100, « Le monde en 2050 », septembre-octobre 2019.

Nicolas Normand, Le grand livre de l’Afrique, préface d’Erik Orsenna, Paris, Eyrolles, novembre 2018.

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