Drones tactiques : la percée turque

Une deuxième leçon, de ce point de vue, est sans doute que l’engagement de drones dans des opérations d’interdiction du type de celle d’Idlib est plus coûteux qu’on ne le pense. Certes, les drones sont moins chers que des hélicoptères ou des appareils de combat – en particulier lorsqu’ils sont achetés aussi massivement qu’en Turquie –, mais le système tactique qu’ils imposent a, lui, un réel coût. Il convient donc sans doute de modérer l’enthousiasme que peut susciter l’expérience turque à Idlib. Par ailleurs, troisième leçon, ce type de configuration de combat permet aux appareils pilotés de rester à distance, évitant l’escalade politique – et les risques liés, en l’occurrence, à un face-à‑face entre appareils russes et turcs – tout en préservant une réserve pouvant encore être engagée et ayant donc une valeur dissuasive. Une dernière leçon, là aussi classique, a trait au caractère de la guerre : si une opération peut avoir des traits dominants irréguliers, la réalité est le plus souvent hybride et montre, dans le même temps, l’engagement de moyens de haute technologie.

TAI contre Baykar

Le premier drone lourd à entrer en service est l’Anka. Conçu par TAI, c’est une plate-­forme MALE (Medium altitude, long endurance) qui effectue son premier vol le 30 décembre 2010, lequel se solde par un crash. Le développement se poursuit et débouche sur une première entrée en service en 2014. L’appareil est de conception simple, en composites, avec des ailes détachables et une hélice propulsive entraînée par un moteur Diesel. Fin 2018, il était remotorisé avec un PD‑170 lui permettant d’atteindre un plafond de 12 000 m. Le train tricycle est rentrant, avec une configuration générale dégageant le champ de vision. Les premières versions de l’Anka ont une liaison LOS (Line of sight) d’une portée de 250 km. L’Anka‑S est équipé d’une liaison par satellite (SATCOM) ViaSat VR‑18C positionnée dans un radôme. Toutes les versions sont pilotables depuis une station de contrôle biplace compatible avec le STANAG 4586. L’appareil peut être télécommandé ou progresser suivant des points de contrôle prédéterminés. Avec 250 kg de charge utile (200 kg avec l’ancienne motorisation), son endurance atteint 24 h pour une masse maximale au décollage de 1,6 t. Le système comprend habituellement trois drones pour une station de contrôle.

L’Anka‑A, qui ne pouvait emporter qu’une boule optronique sous le nez (avec des voies TV et IR, un désignateur et un télémètre laser), en plus de systèmes de navigation (y compris GPS), constitue la version de base. L’Anka‑B, qui a effectué son premier vol en janvier 2015 peut en plus recevoir un radar à ouverture de synthèse et indicateur de mouvement terrestre conçu par Aselsan. Initialement non armé, il le sera par la suite, avec deux pylônes sous voilure pour quatre MAM‑L. L’Anka‑I est une plate-­forme ELINT/COMINT utilisée par le renseignement, qui n’est pas dotée de SATCOM. L’Anka‑S, qui a effectué son premier vol en décembre 2015, est entré en service en 2018 et constitue la version actuellement la plus produite. Réputé avoir une bonne résistance au brouillage, il peut également être armé et dispose de deux points d’emport, pour 4 MAM‑L ou 8 roquettes à guidage laser Cirit. Un premier tir via SATCOM a été effectué en décembre 2018. L’appareil n’a pas encore trouvé preneur à l’exportation malgré un intérêt pakistanais et bangladais. En Turquie, il équipe la force aérienne, la marine, la gendarmerie et le renseignement.

Le Bayraktar TB2 est quant à lui un drone tactique conçu par Baykar, une firme spécialisée dans la mécanique qui s’engage d’abord sur les microdrones. C’est Selçuk Bayraktar, fils du fondateur de l’entreprise, qui parvient à convaincre les forces turques de soutenir celle-ci. Ancien du MIT américain, il se mariera ensuite avec la fille cadette du président turc. Le TB2 est le premier grand drone produit par Baykar. Ayant effectué son premier vol en 2009, il entre également en service en 2014. Avec une masse maximale de 650 kg, il emporte 55 kg de charge utile, dont quatre MAM‑L positionnés sous quatre pylônes, une configuration validée en 2015 et engagée pour la première fois au combat en 2016. S’il n’est pas doté d’une liaison satellitaire, il peut en revanche opérer jusqu’à 300 km de son point de décollage et bénéficie surtout d’une grande endurance du fait d’un solide emport en carburant et d’une structure optimisée. Au cours d’un essai en 2014, il a ainsi volé 24 h et 34 min. L’engin est intégré dans un système qui comprend trois drones, un shelter de pilotage comportant deux consoles et un système de transmission. Le Bayraktar TB2 a été acheté par la Turquie (au profit de la force aérienne, de la police et de la gendarmerie), l’Azerbaïdjan, le Qatar et l’Ukraine (12 appareils, 48 autres étant en cours de négociation).

Les deux firmes poursuivront leurs travaux sur des MALE plus lourds, au profit de la force aérienne turque et sans doute également dans l’optique d’une percée sur les marchés export. TAI continue de développer l’Aksungur, qui a effectué son premier vol le 20 mars 2019. Le bimoteur a une charge utile de 750 kg et une endurance à pleine charge de 12 h, mais qui peut atteindre 40 h en configuration plus légère. Son rival, produit par Baykar, est l’Akinci, dont le premier vol remonte au 6 décembre 2019. Également bimoteur, il est plus lourd, avec une charge utile de 1,35 t, positionnée en soute et sous six points d’emport. L’avenir des deux programmes au sein des forces turques n’est pas encore connu. En tout état de cause, le but semble être de maximiser les possibilités de frappe, avec une altitude de patrouille plus élevée et un plus gros emport de munitions.

La Turquie, acteur majeur sur le marché des drones

En à peine plus de quinze ans, la Turquie est devenue un acteur majeur sur le marché des drones. Elle a été capable non seulement de développer ses savoir-­faire, mais aussi de positionner deux industriels offrant une gamme complète, à l’exception des drones HALE et des VHALE (Very high altitude long endurance), tout en veillant à ce que l’écosystème nécessaire, en termes de capteurs, de guerre électronique, de munitions et de transmissions, mais aussi de conception d’emploi, suive le mouvement. Aujourd’hui, les leaders du marché sont turcs, chinois ou israéliens. Les pays européens ne l’ont jamais été et la position américaine sera de plus en plus contestée. Il y a là une véritable leçon : l’attention portée aux drones, des deux côtés de l’Atlantique, a été bien réelle. Mais ce qui a peut-­être fait le plus défaut n’a pas tant été la compétence technique ou la volonté qu’une capacité à penser le drone, tactique ou MALE, autrement que comme une plate-­forme de surveillance ou de frappe ponctuelle. Sans doute est-ce le douloureux rappel d’un constat posé en son temps par Hervé Coutau-­Bégarie : « Plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit suivre. »

Note

(1) Voir Joseph Henrotin, « Retour vers le futur ? De l’adaptation des drones MALE aux opérations de demain », Défense & Sécurité Internationale, n°95, septembre 2013.

Légende de la photo en première page : Un drone MALE Anka-S avec quatre munitions MAM-L. (© Photo acorn/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°75, « Numéro spécial : Technologies militaires 2021  », décembre 2020-janvier 2021 .

Dans notre boutique

.
adipiscing Phasellus accumsan consectetur Aliquam dolor. eleifend
Votre panier