Conquête spatiale : esquisses du monde futur

Un habitat de O’Neill est un cylindre en rotation afin de créer une pesanteur artificielle sur ses parois internes. On aménage cette surface intérieure : habitations, bureaux, hangars de stockage, usines, espaces verts… Des baies transparentes courent sur toute la longueur de la structure, par où la lumière solaire pénètre, réfléchie sur de grands panneaux extérieurs. Ces panneaux s’ouvrent en pétales afin de moduler la quantité de lumière et simuler aussi bien un cycle diurne-nocturne que des saisons…

Conçus selon les principes maitrisés du génie civil (béton, câbles de tension), ces cylindres de O’Neill pourraient atteindre des dimensions ébouriffantes : de l’ordre du kilomètre et 100 mètres de diamètre pour les plus petits, avec 10 000 habitants, jusqu’aux géants de 32 kilomètres et 3200 mètres de diamètre, avec 20 millions d’habitants (au-delà, on approche des limites structurelles). À l’intérieur, plus l’espace est vaste, plus les aménagements déployés peuvent évoquer les paysages terrestres, avec même des nuages. Gerry O’Neill plaçait ses cylindres en orbite autour des points de Lagrange, avec dans leur « ciel » la splendeur du couple Terre-Lune…

Jeff Bezos affirme que ces habitats seraient « une solution bien plus pratique que de s’installer sur des planètes inhospitalières ». Ce n’est évidemment pas l’avis d’Elon Musk. Pas d’hypothétiques cylindres géants flottant dans l’espace dans sa vision du futur cosmique de l’humanité, mais une flotte de Starship, son vaisseau interplanétaire universel, dont les premiers prototypes sont en cours de test. C’est le Starship qui emmènera vers Mars les colons terriens (à raison d’une centaine par voyage) ou des cargaisons de matériel (au moins tant que la colonie ne sera pas autosuffisante).

L’idée est qu’à chaque étape — en orbite terrestre, sur et autour de Mars —, le vaisseau universel de Musk refera le plein de ses réservoirs grâce à des stocks d’ergols prépositionnés en orbite ou produits in situ par une station automatique sur la planète rouge. À cette aune, ce Starship pourrait aller partout dans le système solaire, dès lors que de tels dépôts ou sites de production robotiques l’auraient précédé.
À la différence de l’espace cislunaire, où les distances se comptent en centaines de milliers de kilomètres et les temps de déplacement en jours, le voyage vers Mars se mesure en centaines de millions de kilomètres et en mois. Pour la plupart des colons, il sera sans retour ; la Terre ne sera plus qu’un point lumineux parmi d’autres dans l’immensité stellaire. Les télécommunications ne seront pas instantanées entre les deux mondes : à la vitesse de la lumière (300 000 kilomètres par seconde), il faut entre 3 et 22 minutes à un message pour franchir l’abîme interplanétaire qui les sépare (selon leurs positions respectives sur leurs orbites).

Contrairement aux citoyens cislunaires, les pionniers de la planète rouge sentiront dans leur âme cette rupture avec le monde natal. Entre les visions respectives d’Elon Musk et de Jeff Bezos sur notre destin cosmique, il y a un débat philosophique que l’espèce humaine devra un jour considérer.

Notes

(1) Charles Chatelin suit l’actualité du secteur spatial depuis le début des années 1980. Il a été directeur délégué et rédacteur en chef science dans un grand groupe de presse généraliste français.

(2) En référence au livre The Space Barons, Elon Musk, Jeff Bezos and the Quest to Colonize the Cosmos, de Christian Davenport (Public Affairs, New York, 2018).

(3) Les cinq points de Lagrange sont des positions où les forces de gravitation de la Terre et de la Lune s’équilibrent. Un engin spatial peut s’y maintenir sans grande dépense d’énergie. Le point L1 est sur l’axe Terre-Lune, entre nous et notre satellite, L2 au-delà de la Lune, L3 derrière la Terre. L4 et L5 sont positionnés sur l’orbite lunaire, à 60 degrés de part et d’autre de l’astre.

(4) 7th joint meeting of the Space Resources Roundtable and the Planetary & Terrestrial Mining Sciences Symposium, Golden, Colorado, 7-9 juin 2016.

(5) Ce chiffre provient d’une étude prospective de la banque d’investissements Merrill Lynch sur le poids économique des activités spatiales.

(6) Lire à ce sujet The High Frontier – Human Colonies in Space, de Gerard K. O’Neill (1976).

Légende de la photo en première page : Vue d’artiste représentant la future cité martienne de SpaceX. Selon Elon Musk, patron de SpaceX, « mille vaisseaux seront nécessaires pour créer une ville durable sur Mars » et « cela prendra environ 20 ans pour transporter un million de tonnes de cargaison ». (© SpaceX)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°58, « Vers une nouvelle course à l’espace », Octobre-Novembre 2020.

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