Le Nicaragua face à une crise sociopolitique majeure

Le mercredi 18 avril, des protestations de retraités et d’employés contre cette réforme à l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale sont convoquées via les réseaux sociaux. Ceux qu’on nommera plus tard les « autoconvoqués » (« autoconvocados ») sont réprimés par les turbas (« bandes ») de la Jeunesse sandiniste puis par la police à León (dans l’Ouest du pays) et à Managua, la capitale. L’ire des jeunesses, notamment universitaires, le jour suivant, déclenche un engrenage répressif systématique et létal. De manière dialogique, la contestation se radicalise et des secteurs traditionnellement distincts (jeunesse universitaire, jeunesse et habitants des quartiers populaires, travailleurs, retraités, activistes) se solidarisent. Une situation insurrectionnelle éclate dans les plus grandes villes (Masaya, León, Granada, Matagalpa) et s’étend à la plupart des départements du pays (cf. carte ci-dessous). Dans les quartiers, face aux attaques de la police et à l’apparition des premiers groupes parapoliciers, des barricades se lèvent pour protéger les étudiants retranchés dans leurs universités. Sur les routes en milieu rural, des barrages se dressent. La séquence du 19 au 23 avril laisse 58 morts (dont deux policiers à Managua). Concomitamment, des mobilisations citoyennes et multisectorielles s’enracinent pour exiger justice et démocratie. Le 23 avril, à l’initiative du Cosep et sous la pression populaire, la première Marche nationale est organisée. Une marée de drapeaux bleus et blancs déferle sur la Carretera a Masaya, axe central de Managua. Elle inaugure une récupération politique mais temporaire de la rue jusqu’alors occupée exclusivement par la militance du FSLN. Et ce n’est plus l’abrogation d’une réforme de la sécurité sociale qui est réclamée, mais la sortie du pouvoir du couple présidentiel.

Géographie des barrages et barricades et de la mortalité liée à la crise sociopolitique au Nicaragua

Sur une période de cinq mois, d’avril à septembre 2018, la répression est sans égale et quotidienne. La dernière actualisation des victimes communiquée par la Commission interaméricaine des droits de l’homme, le 29 novembre 2018, rend compte de 325 morts, 610 prisonniers politiques et 300 personnes détenues arbitrairement. Il convient d’y ajouter 60 détenus déjà jugés et condamnés pour terrorisme et crime organisé (6).

Entre la rue, les quartiers barricadés et le régime Ortega-Murillo : un dialogue national… impossible

Lors de son intervention télévisée du 22 avril, le président Ortega, dont la rumeur disait qu’il était à Cuba pour un traitement médical durant les premiers jours de protestations, tente de rassurer les investisseurs étrangers. Il convoque un dialogue national sous la médiation de l’Église catholique et de la Conférence épiscopale du Nicaragua (CEN). Presque un mois va s’écouler jusqu’à son ouverture, période durant laquelle on assiste à une « guerre de positions ». À Managua, les accès à l’Université nationale autonome du Nicaragua sont bloqués par des barrages et gardés par des étudiants ou des habitants. Les quartiers orientaux sont mobilisés et barricadés autour de l’Université polytechnique. La Carretera a Masaya, l’accès principal de Managua, est bloquée au niveau du rond-point de Ticuantepe. La ville se protège : les commerces, les stations essence ou les banques installent des grilles ou se cloisonnent. Les deux complexes policiers Faustino Ruiz et Ajax Delgado dressent des murs. El Carmen, domicile de la famille Ortega, mais aussi résidence présidentielle et siège du FSLN, se barricade également. Des projecteurs sont installés dans les chenaux des eaux usées et des forces spéciales surveillent jour et nuit le périmètre. Enfin, les Managuayens vivent un couvre-feu de facto. À partir de 18 h, la ville est fantomatique.

C’est donc dans l’urgence et dans le contexte répressif mentionné qu’une Coalition universitaire et de la société civile (CUSC) (7) se forme et que le dialogue s’ouvre, le 16 mai. En présence du Cosep et d’une délégation gouvernementale, le Président et la Vice-Présidente inaugurent la première session. Mis à mal par les représentants universitaires, le ton est donné. Et de dialogue, il n’y aura pas. La répression a radicalisé les demandes. Car au-delà de l’arrêt immédiat de la violence, les exigences fondamentales de la coalition sont le retour à la démocratie, la justice pour les morts, la tenue d’élections anticipées et donc l’éviction du pouvoir d’Ortega-Murillo. Du côté gouvernemental, le prérequis de toute négociation est la levée des barrages et barricades et le retour à la liberté de circulation. Néanmoins, ces formes d’action collective populaires sont l’expression d’un rapport de force permettant de faire pression sur le pouvoir.

Dès le 23 mai, le dialogue est bloqué et les espoirs d’une sortie politique de la crise s’amenuisent. Le gouvernement change de rhétorique. Denis Moncada Colindres, chef de la diplomatie nicaraguayenne et négociateur pour le GRUN, qualifie l’agenda proposé par la Commission de médiation de « route pour un coup d’État ». Les protestants se convertissent peu à peu en terroristes et leurs représentants étudiants et paysans, à la table du Dialogue, en leurs chefs. Le 25 juin, après trois sessions supplémentaires et au milieu de « l’opération nettoyage » des barricades et des barrages, autrement dit au paroxysme des opérations conjointes de la police et des groupes armés affiliés au parti sandiniste, le dialogue est interrompu. Il ne reprendra pas.

L’Armée en question ?

Si la police et la justice se révèlent comme deux institutions centrales dans la répression, la criminalisation et la judiciarisation des citoyens devenus des terroristes ou putschistes de la droite, quid de l’Armée ?

La Réforme au Code militaire en 2014 (parallèlement à une Réforme du Code de la Police) a constitué une entreprise semblable de désinstitutionalisation. Elle a replacé l’armée – autonomisée des institutions civiles – sous le contrôle organique de l’Exécutif.

Restée en marge de la crise, elle est aussi sérieusement questionnée pour son inaction, notamment pour ne pas être intervenue dans le désarmement des groupes parapoliciers. Séparée du politique et acteur « neutre » constitutionnellement, elle ne pourra pas indéfiniment maintenir cette position. Jusqu’à quel point le général Julio César Avilés, nommé en 2010 par Daniel Ortega commandant en chef des Armées et qui, durant les fêtes patriotes du mois de septembre 2018, célébrait au côté du président Ortega le 39e anniversaire de la création de l’institution, pourra-t-il lui conserver sa loyauté ? L’institution militaire est le seul acteur interne capable de renverser les rapports de force et de contraindre le gouvernement à négocier et à trouver une solution transitionnelle. Que s’y joue-t-il en coulisses ? Tiendra-t-elle un rôle de premier plan dans l’avenir proche ?

Par ailleurs, l’armée est un acteur économique détenant des investissements dans la construction, les hôpitaux, les universités ainsi que des capitaux placés dans la bourse de valeurs aux États-Unis. La menace de ses intérêts précipitera-t-elle son intervention ? (8)

Quel avenir pour le régime Ortega-Murillo ?

Après une période insurrectionnelle de plus de trois mois, le gouvernement a annoncé officiellement fin août 2018 la déroute de la tentative de coup d’État et la normalisation de la situation. La répression indiscriminée et létale a engendré cette situation de crise. Une répression plus sélective, par l’intimidation (« au mieux ») ou le dénigrement, s’est portée sur l’Église catholique (Silvio Báez, évêque auxiliaire de Managua particulièrement) et sur les médias (presse, radios, télés). La criminalisation des protestations et la judiciarisation ont ciblé les manifestants et les figures de proue des mouvements étudiant (comme Edwin Carcache) et paysan (à l’exemple de Medardo Mairena), membres de l’Alliance civique pour la justice et la démocratie présents à la table du Dialogue national. Cette forme plus qualitative de répression a eu deux conséquences : la prison ou l’exil – 40 000 Nicaraguayens ont traversé la frontière pour la clandestinité au Costa Rica – et un double processus toujours en cours et que l’on qualifie populairement de « cacería  » (la chasse).

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