Le Nicaragua face à une crise sociopolitique majeure

Aujourd’hui, les ronds-points principaux de la capitale, où sont postés des agents de la Direction des opérations spéciales de la Police (DOEP), arborent les décorations de la Nativité. De petits groupes de militants (les « rotonderos  ») du parti sandiniste les occupent, drapeaux rouges et noirs à la main. Toutes les manifestations sont interdites. En l’absence d’un règlement politique du conflit, le futur du Nicaragua est suspendu.

Deux ordres d’interrogation s’imposent. D’un côté, le régime Ortega-Murillo et l’État-parti auront-ils dans la durée la capacité de résilience pour se maintenir au pouvoir jusqu’aux prochaines élections de 2021, « cueste lo que cueste » (coûte que coûte) ? Le GRUN bénéficie d’un taux de confiance de 20 % parmi les citoyens et les citoyennes (contre 42 % en 2017, selon le dernier sondage du Latinobarómetro paru le 27 novembre 2018). Cette défiance se généralise à l’ensemble des institutions étatiques, au premier rang desquelles la Police nationale. Défiance à laquelle s’ajoutent une économie en récession depuis septembre et la perte de 417 000 emplois dans les secteurs de la construction, de l’industrie textile, du commerce et du tourisme. Par ailleurs, le régime est mis au ban sur la scène régionale et internationale (9).

De l’autre côté, une sortie constitutionnelle du gouvernement est-elle envisageable ? Parmi les hypothèses avancées, il existe celle théorisée politiquement et médiatiquement par le terme « aterrizaje suave » (atterrissage en douceur). La réinstauration du dialogue national devrait alors aboutir à un processus de transition et à des élections anticipées. Dans cette dernière option, le poids de l’administration Trump et l’offensive de la diplomatie étasunienne dans les différentes instances régionales (OEA, ONU) jouent un rôle prépondérant de pression. Placés sous le coup de la loi Magnitski par le Trésor américain (interdiction de territoire, gel des avoirs et des transactions financières aux États-Unis), de hauts fonctionnaires ou proches de la famille Ortega comme Francisco López (trésorier du FSLN, ancien président de Petronic et de l’entreprise nationale des mines), Francisco Díaz (directeur de la Police nationale) ou Fidel Moreno (ancien dirigeant de la Jeunesse sandiniste et secrétaire général de la mairie de Managua) ont été sanctionnés pour corruption ou pour atteintes aux droits de l’homme. Le 26 novembre, Rosario Murillo intègre cette liste. Le même jour, Donald Trump considère la situation au Nicaragua comme une « menace extraordinaire et inhabituelle à la sécurité nationale et à la politique étrangère des États-Unis » (10). Dans la foulée, le Sénat américain approuve le «  Magnitsky Nica Act  », dont le but est de conditionner les prêts des institutions financières internationales (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement, Fonds monétaire international) au retour de l’État de droit au Nicaragua et au respect des libertés civiques et civiles. Ces sanctions et ces menaces de représailles conjuguées à la perte de légitimité et à une économie en chute libre suffiront-elles à faire rasseoir le gouvernement à une table de Dialogue national ? Plus encore, quelles seront les conditions de cette transition ? En raison du degré de polarisation entre les pro-Ortega, même minoritaires, mais dont on a vu la capacité à se mobiliser (et à s’armer), et la population bleue et blanche, quelle marge existe-t-il pour des concessions acceptées par les deux « camps » et la prévention d’une relance des luttes fratricides ?

Notes

(1) Entre 2007 et 2014, la coopération vénézuélienne représente 4,3 milliards de dollars, soit de 3 à 5 % du PIB annuel. Facteur de consolidation du régime, les différents programmes socio-productifs dans la production d’énergie, la construction ou le tourisme, ont provoqué la constitution d’une classe d’entrepreneurs inscrite dans la mouvance du parti et dont les intérêts reposent sur le maintien de Daniel Ortega au pouvoir.

(2) Toujours qualifiées populairement « CPC », ces organisations locales du parti sandiniste ont joué un rôle fondamental dans la division sociale du travail de répression durant les protestations. En dressant des listes noires d’habitants participant aux manifestations ou aux barricades de leurs quartiers, les « CPsapos  » (littéralement les « CPC crapauds », les « mouchards ») ont opéré un travail de surveillance, de renseignement et de délation qui a permis les arrestations, la judiciarisation ou l’élimination des citoyens actifs de la contestation.

(3) Le 13 juin 2013, l’Assemblée nationale du Nicaragua approuve la loi 840 « de concession du Grand Canal Interocéanique du Nicaragua ». Pour une durée de 50 ans, prorogeable 50 ans, l’État cède une partie de sa souveraineté sur 27,5 % de son territoire où vivent 119 000 personnes, majoritairement des paysans et des communautés indigènes. Face à cette menace, en 2014, le Mouvement paysan pour la défense de la terre, de l’eau et de la souveraineté nationale se forme et se dote d’un Conseil national pour la terre, le lac et la souveraineté. Chaque manifestation donnera lieu à des affrontements suivant le schéma présenté (en 2014, 2016 et novembre 2017).

(4) La répression opposée au mouvement #OcupaInss en juin 2013 est paradigmatique des modalités de la violence politique au Nicaragua. Le 18 juin 2013, des retraités de l’Union nationale des personnes âgées (Unión Nacional de Adultos Mayores) occupent l’Institut nicaraguayen de sécurité sociale pour réclamer l’instauration d’un régime de pension réduite. Une solidarité universitaire se crée autour de cette protestation et des étudiants viennent apporter leur soutien. Le 21 juin, une opération « de nettoyage » menée par les bandes de la Jeunesse sandiniste appuyées par la Police nationale est lancée pour évacuer les retraités et les étudiants de l’infrastructure.

(5) Pour le régime obligatoire, cette réforme prévoit un prélèvement mensuel de 5 % sur les pensions vieillesse (retraites), invalidité et incapacité et une augmentation des cotisations de 4,75 % pour les employés et jusqu’à 12 % pour les employeurs à partir du 1er juillet 2018. La réforme entre en vigueur le 18 avril. Le 23 avril, face à la propagation des protestations, le décret-présidentiel 04-2018 abroge la réforme.

(6) Les rapports de l’Association nicaraguayenne pro-droits humains (ANPDH), rendus publics, recensent l’ensemble des décès, blessés, arrestations arbitraires survenus dans le cadre d’activités de protestations (manifestations, marches, barrages, barricades) et des affrontements entre citoyens et la police nationale ou groupes parapoliciers (entendus comme des groupes liés au parti sandiniste, équipés d’armes conventionnelles, sans uniforme, agissant conjointement ou non avec les forces de police). Celui du 11 novembre 2018 fait état de 514 morts et 4533 blessés depuis le début de la crise.

(7) De cette première forme de réunion et d’institutionnalisation des différents mouvements, surgira fin mai l’Alliance civique pour la justice et la démocratie (ACJD) qui inclut le secteur privé. Le 3 octobre est créée l’Union nationale bleue et blanche (Unión Nacional Azul y Blanco). Cette dernière se présente comme l’unification de l’ACJD avec les différentes organisations étudiantes, paysannes, féministes, professionnelles constituées durant les événements.

(8) Pour aller plus loin sur la position de l’Armée : Roberto Cajina, « Ejército de Nicaragua : ¿espectador o cómplice ? » Envío, Universidad Centroamericana-UCA, Managua, no 440 (novembre 2018) (http://​www​.envio​.org​.ni/​a​r​t​i​c​u​l​o​/​5​552).

(9) Depuis le début de la crise, le président Ortega a annulé ses déplacements aux réunions hémisphériques. Absent lors de la 73e assemblée générale de l’ONU des 26 et 27 septembre, il a annulé sa participation au XXVIe Sommet ibéro-américain d’Antigua (Guatémala) des 16 et 17 novembre tout comme à celle de la cérémonie d’investiture (« toma de protesta ») d’Andrés Manuel López Obrador à Mexico, le 1er décembre 2018.

(10) Donald Trump, « Executive Order on Blocking Property of Certain Persons Contributing to the Situation in Nicaragua », 27 novembre 2018.

Légende de la photo en première page : Le 23 avril 2018, lors de la première Marche nationale organisée contre la répression des mobilisations des jours précédents, des manifestants ont tagué le mot « assassins » sur les murs du complexe policier Faustino Ruiz, à Managua. La Police sandiniste, fondée en 1979 au début de la Révolution populaire, devient police nationale en 1992 en se découplant de son origine partisane. Alors qu’elle bénéficiait de la confiance des citoyens jusqu’en 2010, l’institution policière est désormais perçue comme inféodée au régime et accusée d’agir parfois conjointement aux groupes parapoliciers dans la répression des protestations. (© Julien Dufrier)

Article paru dans la revue Diplomatie n°96, « BREXIT : 90 jours avant la fin d’un monde », janvier-février 2019.

Julien Dufrier, « Nicaragua : le triplé de l’officialisme sandiniste. Retour sur les élections générales de novembre 2016 », Revue interdisciplinaire de travaux sur les Amériques-RITA, juin 2017 (https://​bit​.ly/​2​S​1​7​7Ic).

Julien Dufrier, « Le syndicalisme au Nicaragua depuis le retour du Frente Sandinista de Liberación Nacional (2007-2016) », Cahiers des Amériques latines, IHEAL, Paris, 2017, p. 89-109.

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