La ville algérienne dans tous ses états : transition urbaine et nouvelles urbanités

À partir des années 1990, la libéralisation des activités marchandes et l’arrivée massive des biens de consommation courante liée à l’essor du commerce transnational et du «  made in China » se répercutent sur le paysage urbain (11). Rues commerçantes, marchés quotidiens ou hebdomadaires et, depuis peu, immeubles et centres commerciaux, le commerce et les services ont pris place à tous les niveaux, avec des hiérarchies spatiales qui définissent de nouvelles polarités commerciales. Le processus est visible à Alger, à Constantine (12) ou à Oran (13). La spécialisation dans des activités marchandes spécifiques (produits d’équipement domestique, vêtements, ameublement, cosmétiques, électroménagers, matériaux de construction, produits de consommation divers importés d’Asie) confère à certains quartiers et agglomérations des positions particulières dans l’économie régionale, voire nationale. Ils sont emblématiques de ces espaces marchands transnationaux issus de la mondialisation discrète. Ils participent aux nouvelles ambiances urbaines et sont devenus l’un des moteurs des reconfigurations urbaines.

Urbanités, pratiques et nouvelles formes du lien social

La ville algérienne n’échappe pas à la mondialisation (mode de consommation, architecture, circulations transnationales) et dans les différents contextes locaux, elle devient un lieu de contradictions dont les enjeux sont multiples, portant aussi bien sur l’accès aux biens matériels et symboliques que sur la conception des rapports sociaux et du vivre ensemble. Les bouleversements provoqués par l’urbanisation et les mutations sociétales redéfinissent les formes du lien social et provoquent des ruptures qui sont sources de tensions permanentes : ruptures familiales, rapports de voisinage, appropriation de l’espace public, mixité et place de la femme dans l’espace public, moralisation de la vie sociale… Ces ruptures ne se font pas de manière mécanique et les processus d’individuation se heurtent aux résistances des anciens codes sociaux toujours présents. C’est cette société de l’entre-deux qui agit et façonne son espace.

Car, dans le même temps, la population des villes devient plus hétérogène, que ce soit dans ses origines géographiques ou dans ses conditions sociales. L’anonymat urbain se substitue aux solidarités communautaires et villageoises et de nouvelles formes de contrôle social se développent. Les mosquées, institutions urbaines incontournables, jouent un rôle de plus en plus important dans la gestion de la vie quotidienne et les appels à la prière rythment cinq fois par jour la temporalité des quartiers. Leur construction, financée par les pouvoirs publics et les dons des particuliers, a proliféré ces dernières années. Il n’est pas un quartier qui ne soit pas doté d’au moins une mosquée, chacune se distinguant par son architecture (empruntant aux différents modèles du monde musulman) et rivalisant par sa taille, sa fréquentation et la puissance sonore de ses appels à la prière.

Parallèlement à ce regain de pratiques religieuses, de nouvelles formes de consommation se développent. La multiplication dans les villes de centres commerciaux modernes, les malls, en tout point semblables à ceux de Dubaï, Shanghai ou Londres, en est une illustration. Apparus d’abord à Alger dans les années 2000, ces espaces se sont depuis multipliés au point de constituer les lieux les plus attractifs des principales villes algériennes. Ils deviennent des points de mixité en tant qu’espaces de rencontre et de pérégrination qui contrastent avec la désaffection croissante des lieux publics traditionnels. Ce sont aussi dans ces équipements commerciaux, dans ces lieux de statut privé et mondialisés que s’inventent des formes de sociabilité inédites.

Les nouvelles références urbaines perturbent et les situations anomiques (délinquance, incivilités, violences urbaines) sont aussi la conséquence de ces transformations. Des modes d’action collective, d’organisation, de revendications inédits apparaissent. Car cette société urbaine en transition redéfinit les modalités du lien social. Les modes de vie, les pratiques et les temporalités urbaines, les représentations sociales et les imaginaires induits ou générés par la ville, le rapport entre l’espace conçu ou voulu et l’espace vécu, les appropriations des espaces publics, la question de la gestion quotidienne des cadres de vie, les mobilités et les ancrages résidentiels, sont autant de thèmes qui interrogent les urbanités qui se construisent. C’est dans ce cadre en pleine transformation que se mettent en scène les rapports sociaux et que s’expriment ces manières d’être de et dans la ville.

Démographie et urbanisme en Algérie
Emploi et habitat dans la wilaya d’Alger

Notes

(1) Le dernier recensement date de 2008. Prévu pour 2018, le nouveau n’avait toujours pas été réalisé en septembre. L’Office national des statistiques (ONS) produit néanmoins des enquêtes régulières (emploi, consommation, ménages, emploi du temps), qui permettent d’avoir des données sur les évolutions socio-économiques de la société. Ainsi, au 1er janvier 2018, l’organisme estime la population à 42,2 millions.

(2) En 2008, la population était de 2,7 millions pour Alger, 1,1 million pour Oran, 710 000 pour Constantine et 442 000 pour Annaba.

(3) Sur les 14 villes nouvelles prévues par le Schéma national de l’aménagement du territoire à l’horizon 2030, une est achevée (Ali Mendjeli, près de Constantine), cinq sont à ce jour en cours de réalisation : Sidi Abdallah et Bouinan dans le nord, Boughzoul dans les hauts plateaux, El-Menia et Hassi Messaoud dans le sud. Rachid Sidi Boumedine et Pierre Signoles, « Les villes nouvelles en Algérie : une question apparemment réglée, mais une réalité complexe », in Les Cahiers d’EMAM, no 29, 2017.

(4) Dans chaque ville ou agglomération urbaine, il a été créé des zones d’habitat programmé regroupant jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de logements et s’apparentant à des villes nouvelles, comme Bir el-Djir à Oran (152 000 habitants en 2008).

(5) Nous désignons ici tout habitat autoconstruit, réglementaire ou non. Rachid Sidi Boumedine, Bétonvilles contre bidonvilles. Cent ans de bidonvilles à Alger, APIC Éditions, 2016.

(6) Une enquête sur les bidonvilles d’Alger montre que, en 2009, 60 % des habitants sont natifs de la capitale et habitaient dans des quartiers surpeuplés. Nacer-Eddine Hammouda, Moundir Lassassi, Cherifa Hadjiji et Hocine Ziour, L’habitat précaire en Algérie : enquête dans cinq communes d’Alger-est, Technical Report, CREAD, janvier 2010.

(7) Saïd Belguidoum, « Recompositions sociales et nouvelles formes urbaines : la réappropriation du champ urbain à Sétif (Algérie) », in René Gallissot et Brigitte Moulin (dir.), Les quartiers de la ségrégation : Tiers monde ou Quart monde ?, Karthala, 2000.

(8) Rachid Sidi Boumedine, « L’urbanisme : une prédation méthodique », in Naqd, no 25, 2008, p. 109-133.

(9) Madani Safar Zitoun, « Alger d’aujourd’hui : une ville à la recherche de ses marques sociales », in Insaniyat, no 44-45, 2009, p. 33-55.

(10) Sid-Ahmed Souiah, « Les marginalités socio-spatiales dans les villes algériennes », in Les Cahiers du GREMAMO, no 8, 2005, p. 47-69.

(11) Saïd Belguidoum et Olivier Pliez, « Construire une route de la soie entre l’Algérie et la Chine », in Diasporas, no 20, 2012, p. 115-130.

(12) Nadia Kerdoud, « De la villa-immeuble au bazar. Sidi Mabrouk (Constantine), l’émergence d’un quartier commercial », in Les Cahiers d’EMAM, no 26, 2015, p. 61-78.

(13) Saïd Belguidoum et Ainès Boudinar, « Dynamique marchande et renouveau urbain à Oran. Médina J’dida et Choupot, deux quartiers du commerce transnational », in Les Cahiers d’EMAM, no 26, 2015, p. 43-59.

Légende de la photo en première page : Métropole historique de l’est algérien, Constantine connaît néanmoins des transformations depuis la période coloniale. © Shutterstock/Dave Primov

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.
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