Quelle armée française pour demain ?

L’Europe serait aujourd’hui « cernée » par « la militarisation sans complexe du monde » (1) avec des « adversaires qui nous testent de plus en plus durement sans craindre d’aller à l’incident ». De plus en plus d’observateurs parlent d’ailleurs d’un retour potentiel des combats de haute intensité dans les années à venir. La France est-elle aujourd’hui prête et armée pour faire face à cela ?

J. Henrotin : La guerre étant par définition de nature dialectique, on peut se dire que, dans l’absolu, on n’est jamais totalement prêt. Par contre, il est un fait certain que si la France est entrée, après 2001, dans un cycle de guerres expéditionnaires axées sur la contre-irrégularité — en Afghanistan et en Afrique — contre des groupes imposant un combat de basse intensité, elle n’a jamais déconsidéré la haute intensité et le combat « armées contre armées ». C’était déjà le cas en 2011, avec l’opération « Harmattan » en Libye, où il fallait notamment faire face aux reliquats d’une défense aérienne historiquement dense. Mais la rupture se produit après 2014 et l’annexion de la Crimée, qui réintroduit la guerre en Europe, mais aussi contre l’État islamique, un acteur certes irrégulier mais disposant de capacités très au-delà de ce qui avait été vu en Afrique…

Depuis 2014, la logique est donc celle d’une attention plus soutenue aux opérations de haute intensité. Elle se traduit notamment par la récente Vision stratégique de l’armée de Terre, mais aussi par une série de programmes. La conception des armements durant la période 2001-2014 prenait déjà en compte la « remilitarisation du monde » et la possibilité du combat de haute intensité. Si le programme SCORPION, conçu depuis 2005-2006, impliquait des blindés médians qui vont remplacer ceux utilisés en Afrique (et qui sont en cours de livraison), il prévoit aussi la modernisation du char Leclerc… et surtout des processus de numérisation qui seront utiles sur tous les compartiments du combat. Le programme Titan voit encore plus loin et implique la nouvelle génération de systèmes pour le combat de haute intensité à horizon 2030-2040 avec le remplacement des Leclerc, de robots de combat lourds, l’évolution de l’artillerie, des systèmes de commandement/contrôle encore plus évolués.

C’est du reste la même chose pour le SCAF (Système de combat aérien du futur) de l’armée de l’Air — dont les Rafale seront par ailleurs modernisés selon plusieurs phases —, mais aussi au sein de la Marine. On sait maintenant que le porte-avions Charles de Gaulle sera remplacé par un bâtiment plus grand vers 2040. D’ici là, les sous-marins nucléaires d’attaque actuels seront remplacés par les nouveaux Suffren et un programme européen de corvettes devrait permettre de renforcer la flotte de combat de surface, qui a été presque entièrement renouvelée entre 2010 et 2020 et qui va encore évoluer, notamment avec un nouveau missile antinavire. Au bilan et en dépit des aléas budgétaires — aucune loi de programmation militaire n’a jamais été intégralement respectée —, la France se retrouve dans une position relativement enviable au regard des autres pays européens.

Quels sont les besoins matériels ou expertises stratégiques qu’il sera indispensable de développer ou de renforcer pour faire face aux nouvelles menaces et aux nouveaux armements tels que les armes hypersoniques ?

Derrière le caractère de la guerre, soit la forme qu’elle prend à une époque donnée notamment du fait des technologies, il y a sa nature profonde. Or, celle-ci est invariable : elle reste, pour paraphraser le général Beaufre, l’affrontement des volontés opposées utilisant la force pour résoudre leur différend politique. Le grand paradoxe est que l’expertise sur la « guerre du futur » impliquant des armes hypersoniques, laser ou encore la guerre électronique pourra faire appel à une connaissance approfondie des guerres puniques ou de la guerre de Trente Ans… Du moins, en partie. Au-delà, nombre de concepts sont à développer autour de la gestion du temps, d’une « interopérabilité totale » entre les systèmes — ce que l’on appelle les « opérations multidomaines » — et des manières de fluidifier et de représenter le renseignement.

Au plan matériel, plusieurs gros chantiers ont été lancés pour les trois armées, qui permettront de remplacer et de moderniser bon nombre de leurs capacités pour le combat de haute intensité — avec de réels gains de puissance et d’efficience. Le spatial est bien pris en compte, comme le cyber et évidemment le nucléaire. Tout le spectre capacitaire est donc couvert, ce qui sera de plus en plus rare en Europe. Plusieurs domaines sont cependant porteurs et l’on verra dans les prochaines années s’ils seront ou non développés. C’est d’abord le cas pour l’Internet des objets militaires, avec à la clé une densification des capacités en drones et en robots — en l’occurrence, pas nécessairement des systèmes très lourds, mais des systèmes nombreux et offrant une persistance de la surveillance.

C’est ensuite le cas pour une série d’effecteurs. Un premier démonstrateur de canon électromagnétique est en cours de conception avec l’Allemagne. Ce type d’armement permet de frapper vite, loin et en masse. Il a le potentiel de révolutionner le combat naval mais aussi terrestre. Il pourrait également être fondamental pour la défense antimissile tactique. La question de l’armement hypersonique se pose aussi : le remplaçant du missile nucléaire ASMP-A sera hypersonique mais il ne semble pas qu’un engin hypersonique à charge conventionnelle soit envisagé. Dès lors que la « remilitarisation du monde » est aussi une « navalisation » et que plusieurs États développent des engins hypersoniques aussi bien que des capacités en gros bâtiments (notamment les porte-avions), la capacité est intéressante. Enfin, nombre de capacités historiques ont été négligées dans les derniers Livres blancs : minage terrestre et naval, défense aérienne tactique, leurrage, guerre électronique offensive, capacités pontonnières, etc. Tout cela sera indispensable pour s’adapter pleinement à la haute intensité.

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