Quelle armée française pour demain ?

Cependant, si on peut multiplier les domaines dans lesquels investir, le fait est que les ressources sont limitées. La stratégie des moyens, soit celle du choix des technologies dans lesquelles investir, va donc rester centrale. Les choix seront probablement de plus en plus difficiles. Car ce n’est pas le tout de disposer d’une large gamme de moyens : il faut aussi qu’ils soient suffisamment nombreux, qu’il y ait une « masse critique », en particulier dans un contexte de retour à la haute intensité. Or, les Livres blancs de 2008 et 2013 ont largement sabré dans les structures de force. La revue stratégique de 2017 ne les a plus fait décroître, mais n’a pas non plus accru le nombre de régiments (2). Autrement dit, les nouveaux matériels, à horizon 2030, 2040, 2050, ne devront pas, du fait de leur coût, imposer de nouvelles réductions de capacités. L’équation sera complexe à résoudre…

Un récent rapport de l’Institut français de relations internationales, commandé par les états-majors, a montré les fragilités des bases militaires ultramarines françaises et la nécessité d’augmenter les capacités des forces de présence et de souveraineté, alors que « le dispositif français a perdu au cours des vingt dernières années la moitié de ses effectifs » et que certaines bases sont « dépourvues de système de défense active ». Quel est le risque ?

La conduite d’une stratégie repose toujours, parce que les ressources sont finies, sur un certain nombre de choix… qui sont aussi des paris. En l’occurrence, les risques sont variables en fonction des bases et de leur environnement géostratégique, mais en sachant également que la structure des forces les rend aptes à procéder à des renforcements en cas de besoin. La question est particulièrement importante dans le Pacifique — où la Chine est de plus en plus active —, mais aussi face à des catastrophes naturelles. Le propre de la stratégie est de pouvoir lutter contre les déterminismes, y compris géographiques — et heureusement, de nouveaux moyens de projection permettent, concrètement, de mener ces bascules de forces.

Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre, a déclaré que la France a retrouvé en Afghanistan « quelqu’un qui voulait nous tuer, et cela nous a ramenés à une efficacité opérationnelle significative ». L’armée française est aujourd’hui déployée sur de nombreux théâtres d’opérations. Est-ce que cette expérience accumulée est un atout pour la France ? 

Absolument, mais en sachant que l’avantage est fragile. D’un côté, peu d’États de par le monde ont autant combattu sur autant de théâtres — et donc de contextes sociopolitiques et militaires — ces vingt dernières années. Les savoir-faire préservés et ceux développés sont considérables. D’un autre côté, l’expérience est aussi susceptible de se perdre : les cas britannique, néerlandais ou belge montrent que l’abandon, même temporaire, d’une capacité impose un « délai de recouvrement ». Surtout, le surengagement pose aussi problème : à force de ne faire qu’une chose, on oublie le reste. Et à force d’enchainer les engagements sur plusieurs théâtres sans séquences de pause, l’entrainement à d’autres types de missions que celles pratiquées est réduit. Concrètement, les armées ont connu une phase de surchauffe, qui a correspondu au pic de l’opération « Sentinelle », après 2015, et de l’engagement au Levant, mais elle n’a heureusement pas duré. Il n’y a pas eu, en France, de « génération perdue », c’est-à-dire monotâche, comme dans d’autres pays.

Un rapport de la Cour des comptes rappelle que le recours à l’externalisation du soutien des forces est désormais nécessaire aux OPEX. Alors que les entrainements sont déjà jugés trop faibles, que le coronavirus a gelé les recrutements et que la DGSE peine à recruter certaines spécialités, quid de l’enjeu des effectifs et du recrutement pour l’armée de demain ? L’armée française a-t-elle un effectif suffisant pour faire face aux menaces à venir ?

Par définition, recruter est un défi permanent pour pratiquement toutes les armées de par le monde, à au moins deux égards. D’une part, pour le personnel du rang, celui qui ne va pas passer 30 ou 40 ans dans les forces : rien que pour l’armée de Terre, environ 46 000 jeunes ont été engagés entre 2015 et 2017. Chaque année, plusieurs milliers d’hommes et de femmes du rang quittent les forces… et il faut les remplacer ou renouveler leur contrat, ce qui implique d’être attractif. Pour l’instant, la situation semble globalement maîtrisée, mais la dynamique même du recrutement fait que ce ne sera peut-être plus le cas dans cinq ans. On a déjà vu des glissements dans l’intérêt des jeunes. Les candidatures dans la flotte sous-marine se réduisent, notamment parce que l’accès aux réseaux sociaux est impossible.

D’autre part, nombre de profils plus spécialisés doivent pouvoir être attirés dans les forces. C’est le cas pour la DGSE, mais aussi des spécialistes du cyber ou de l’IA qui vont travailler, notamment, avec la DGA. Or, la solde proposée est assez éloignée de ce qui est proposé dans le privé à compétences égales et les besoins sur ces domaines sont de plus en plus importants ! L’équation n’est donc pas simple. S’y ajoute un troisième défi de ressources humaines, cette fois dans l’industrie de défense : recruter certains profils d’ouvriers spécialisés est très difficile. Or, si la menace justifiait de recréer plusieurs régiments et même si les moyens budgétaires étaient dégagés, on ne pourrait pas les équiper rapidement : au fil des décennies, la base industrielle de défense a changé. La France ne dispose plus ainsi que d’une seule cannonerie, à Bourges. La « remontée en puissance » est donc une vraie question en suspens…

La crise sanitaire a mis au jour les dépendances de la France dans le domaine sanitaire. Or, depuis la fin des années 1990, la France a perdu la capacité de produire elle-même des munitions de petit calibre. Alors que certains appellent à sécuriser l’ensemble de la chaîne de valeur concernant les équipements les plus stratégiques, quel est concrètement l’état de notre dépendance aux équipements militaires ?

Vaste question ! Les vraies dépendances ne sont pas nécessairement les plus visibles. En l’occurrence, armes et munitions de petit calibre sont une « semi-dépendance » dès lors que l’offre existe largement chez nombre de voisins européens. Par contre, des systèmes comme les composants électroniques peuvent poser problème, y compris pour des systèmes présentés comme cruciaux pour la souveraineté nationale. La vente de missiles de croisière à l’Égypte a ainsi fait l’objet d’un blocage par les États-Unis, parce que quelques composants en provenaient ! D’autres systèmes comme les avions de détection aérienne avancée — les E-2C/D Hawkeye de la Marine et les E-3F de l’armée de l’Air — sont peu nombreux, les produire soi-même reviendrait trop cher.

Au-delà, la stratégie des moyens retenue a permis, malgré tout, de réduire la dépendance comparativement aux années 1960 et un âge fantasmé de l’indépendance. Depuis lors, bon nombre de catégories de systèmes sont devenues moins dépendantes de l’étranger. La revue de détails est longue mais a été faite par ailleurs (3). On peut distinguer plusieurs cercles d’autonomie d’approvisionnement. Le premier est celui des systèmes intégralement nationaux. Typiquement, c’est le cas pour le domaine nucléaire et une partie du spatial mais aussi pour une série de véhicules, de missiles tactiques, pour l’artillerie et l’aviation de combat, ou les navires de combat et sous-marins. En réalité, il faut affiner l’analyse : tel moteur de navire, tel capteur, tel composant électronique, telle prise de carburant peuvent être achetés ailleurs.

Le deuxième cercle est celui des systèmes qui nous assurent une « semi-autonomie », parce que fabriqués en coopération, en Europe. Historiquement, nombre de systèmes avaient été conçus avec la Grande-Bretagne (hélicoptères Puma, Gazelle, Lynx, avions Jaguar, etc.) et l’Allemagne (missiles Roland et MILAN, Transall). De nos jours, c’est le cas pour les hélicoptères Caïman, Tigre, l’avion de transport A400M, les A330MRTT de ravitaillement en vol ou des systèmes spécifiques, comme l’obus d’artillerie antichars franco-suédois BONUS. Des systèmes plus structurants, comme le SCAF de l’armée de l’Air et le MGCS de l’armée de Terre le seront avec des partenaires géostratégiques privilégiés, Allemagne et Espagne pour le premier, Allemagne pour le deuxième. Le fait est que, face aux coûts de développement et à la nécessité de produire en grande série pour réduire les coûts d’achat, aucun des trois États, individuellement, n’est capable de faire seul. En la matière, il y a donc « semi-autonomie », mais surtout interdépendance…

D’autres systèmes, du fait du faible nombre acheté et d’une configuration de marché — et de budgets ! — impropre au lancement d’un programme, sont achetés sur étagère. C’est le cas pour la détection aérienne avancée, mais aussi pour un véhicule comme le BvS10 des Chasseurs alpins ou encore les drones MALE MQ-9 Reaper. En l’occurrence, dans ce cas, le « temps des négociations » entre les industriels, les armées et le politique pour les arbitrages budgétaires a conduit à favoriser, urgence des opérations faisant, un achat américain. Théoriquement, leur successeur sera européen. Au-delà, les « dépendances invisibles », au niveau des composants électroniques, devraient évoluer, la ministre des Armées ayant annoncé dès 2018 vouloir les réduire.

Propos recueillis par Thomas Delage le 19 novembre 2020.

Une présence militaire mondiale et multiforme

Notes

(1) Selon les mots du général Thierry Burkhard au Monde le 17 juin 2020 (https://​bit​.ly/​3​0​4​u​7fY).

(2) Une cinquième compagnie a été jointe aux régiments de mêlée, faisant passer la Force opérationnelle terrestre de 66 000 à 77 000 hommes.

(3) Joseph Henrotin, « La France et sa stratégie des moyens : quelle souveraineté ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 73, août-septembre 2020.

Légende e la photo en première page : Le 17 juin 2020, le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre, déclarait que face à la probabilité de « conflits durs », dans un contexte « avant tout marqué par l’incertitude, renforcée par de nombreux bouleversements géopolitiques récents » et face à l’extension des « champs de conflictualités », il fallait « des hommes à la hauteur des chocs futurs, reconnus par la Nation », des « capacités permettant à ses hommes de surclasser leurs adversaires », un « entrainement centré sur l’engagement majeur » et un « fonctionnement simplifié, gage d’efficacité et de résilience ». (© Ministère des Armées/MA)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°59, « Géopolitique de la Francee », Décembre 2020 – Janvier 2021.

« La France et sa stratégie des moyens : quelle souveraineté ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 73, août-septembre 2020.

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