Blog de Joseph HENROTIN Magazine DSI

« Le SCAF est-il mort-né ? »

Représentation informatique du NGF, composante « avion piloté » du SCAF. (© ERIDIA Studio/Dassault Aviation/V. Almansa)

La rubrique “La question qui fait débat” parue dans DSI n°150, novembre-décembre 2020.

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Cette question, posée par @Voldenu55426542, peut paraître incongrue : après tout, le programme est lancé, la France, l’Allemagne et l’Espagne ont signé, une maquette a été dévoilée, les travaux sur le réacteur du NGF (New generation fighter) ont débuté et les répartitions industrielles sont en cours. Plus largement, la communication officielle, sur les plans politique comme militaire, est rassurante. Mais, d’un autre côté, les pierres d’achoppement ne manquent pas.

À bien des égards, il est normal d’être inquiet ou sceptique pour l’avenir du programme : c’est la première fois depuis le Jaguar que la France s’engage dans un programme multinational d’appareils de combat. Par ailleurs, celui-ci est autrement plus complexe – comprenant, outre le NGF, des effecteurs déportés et un système d’information – et est mené avec deux nations moins expérimentées. Le scepticisme peut donc porter sur deux aspects : l’un lié à la complexité techno-­stratégique, l’autre à la gouvernance politique du programme, et ne sont pas totalement indépendants l’un de l’autre. Du côté technique, le calendrier est raisonnablement large : un premier vol de démonstrateur en 2026 et une entrée en service à l’horizon 2040. Les défis sont nombreux – intelligence artificielle, liaisons de données, fonctionnalités radar, ergonomie et même matériaux –, mais les industriels participants ont également acquis de l’expérience sur nombre de ces domaines, au travers de démonstrateurs (Neuron) comme de programmes concrets (le RBE2 AESA). Un point potentiellement plus sensible concernera la navalisation de l’appareil : elle pourrait induire des trade-off source de tensions avec l’Allemagne. Pour l’heure cependant, l’armée de l’Air et la DGA semblent avoir la main (1).

L’aspect politique semble en revanche plus complexe et est bien résumé par un récent article de deux chercheurs allemands, Claudia Major et Christian Mölling (2). En substance, les cultures bureaucratiques et décisionnelles allemande et française sont tellement différentes qu’elles sont un facteur de friction pour la bonne gouvernance du programme. La vision française, très centralisée, met les aspects opérationnels au cœur de la définition des besoins et donne le « la » au monde industriel, sans être trop perturbée par des facteurs politiques. En Allemagne, les structures de stratégie des moyens, plus éclatées, sont également soumises au bon vouloir du Bundestag et aux pressions industrielles. On peut y ajouter d’autres questionnements. C’est le cas pour les exportations : la France y voit une opportunité, l’Allemagne y est beaucoup plus réticente. Les deux pays ont signé un accord en octobre 2019, mais qui sait ce que réserve l’avenir… Autres questionnements autour de la capacité nucléaire – exigence évidemment centrale en France – ou encore de certains aspects liés aux effecteurs déportés. Concrètement, ce seront des drones armés, auxquels l’Allemagne s’oppose pour l’heure.

Quo vadis SCAF ? Il faut constater que la coopération avec l’Allemagne n’est pas de tout repos. Déjà sur le Tornado et le Typhoon, les processus allemands avaient causé des sueurs froides à ses partenaires, avec parfois de longs blocages sur des points techniques. Le radar du Typhoon en l’occurrence, avait suscité des débats, faute d’une répartition préalable claire des tâches. Pour autant, les appareils ont fini par entrer en service, et la distribution des fonctions semble cette fois mieux établie. C’est d’autant plus le cas que le SCAF n’est qu’une partie d’un Meccano plus large comprenant l’EuroMale et le MGCS : leur direction est attribuée à Berlin, notamment parce que celle du SCAF l’est à Paris. Et les deux ont besoin autant du SCAF que de l’EuroMale et du MGCS. Les deux pays sont non seulement dans une logique de dépendance mutuelle sans véritable alternative. Or tous deux reconnaissent que les capacités de combat aérien sont essentielles. Certes, le potentiel d’évolution du Rafale ne sera pas atteint de sitôt, tandis que l’Allemagne va doter ses Typhoon de radars AESA, mais c’est loin d’être suffisant ; et un programme aussi ambitieux que celui du SCAF ne peut être mené seul. En juillet, le Sénat rappelait que le coût total du programme était évalué entre 50 et 80 milliards d’euros (3).

En d’autres termes, le programme a une obligation de réussite, sans quoi le rang des deux États serait remis en question, tout comme une foule d’autres capacités dont le développement sera nécessaire et dont les applications ne se limiteront pas au seul SCAF. De ce point de vue, le SCAF n’est pas que structurant en termes de défense européenne, il induit également des retombées capacitaires dans une série de secteurs et pourrait s’avérer un puissant moteur pour la recherche, sur les IA par exemple. L’enjeu industriel est tel qu’il ne peut qu’appâter, le tout dans un contexte où, COVID‑19 faisant, l’aviation civile a subi un coup d’arrêt certes temporaire, mais qui laissera des traces. In fine, le SCAF n’est pas « mort-né », mais reste susceptible de mort subite : même si la France et l’Allemagne éliminent peu à peu les obstacles traditionnels des programmes de coopération, il existe une réelle asymétrie d’ambitions et de cultures militaire et aérienne entre elles, tout comme leurs pratiques décisionnelles et industrielles diffèrent. J. H.

Notes

(1) Voir l’interview de l’amiral Vandier, chef d’état-major de la Marine, dans DSI, hors-série no 74, octobre-novembre 2020.

(2) Claudia Major et Christian Mölling, « Europas Kampfflugzeug der Zukunft schmiert ab », Frankfurter Allgemeine Zeitung (www​.faz​.net), 30 septembre 2020.

(3) Ronan Le Gleut et Hélène Conway-Mouret, « 2040, l’odyssée du SCAF », Rapport d’information no 642 (2019-2020) fait au nom de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées, déposé le 15 juillet 2020.

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